Mama Flora
Willie
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Le vœu de Willie se réalisa : un jour, la chance s’offrit à lui de devenir un héros. Ab avait toujours dit que c’était inévitable, que les États-Unis ne disposaient pas d’assez d’hommes pour mener une guerre sur deux fronts sans avoir recours à des unités combattantes noires, mais, même une fois ces conditions réunies, il fallut attendre longtemps.
Au bout de deux ans dans l’armée, ils prirent du service actif. Ils se virent affecter en Nouvelle-Géorgie, une île de la chaîne des Salomon, au nord de Guadalcanal, où ils furent chargés de protéger un terrain d’aviation bordé par une belle plage tropicale. Ils se trouvaient à quelque six cent cinquante kilomètres du bastion japonais de Rabaul, sur l’île de Nouvelle-Bretagne, et ne devaient pas avoir l’occasion d’approcher la guerre de plus près. En l’occurrence, cela devait se révéler bien suffisant.
Le port et le champ d’aviation de Rabaul constituaient la principale base pour toutes les opérations japonaises dans le Pacifique du Sud-Ouest. Plutôt que de risquer un assaut de grande envergure sur cette forteresse, le général MacArthur avait préféré se concentrer sur la Papouasie-Nouvelle-Guinée et les îles entourant la Nouvelle-Bretagne afin de couper les circuits de ravitaillement des Japonais. Au bout de deux ans, il était sur le point d’atteindre cet objectif, et commençait à tourner son attention vers la reconquête des Philippines.
Les Japonais possédaient toujours la capacité de frapper, et de frapper fort. Au moins une fois par semaine, leurs avions, parfois des bombardiers, le plus souvent des avions de chasse, venaient survoler la Nouvelle-Géorgie à très basse altitude et mitraillaient au sol l’aéroport dont la défense avait été confiée entre autres à Willie et Ab.
Bien que la Nouvelle-Géorgie fût, en principe, sous contrôle américain, un grand nombre de soldats japonais continuaient d’évoluer en toute liberté dans les jungles et les collines de certaines îles avoisinantes, et tenaient encore une grande partie de l’île Bougainville, toute proche.
Certains de ces Japonais avaient abandonné la guerre. Ne recevant plus ni informations ni approvisionnements du quartier général, ils s’étaient installés comme chez eux dans les collines, dans des casemates bien fortifiées ou des tranchées-abris, puis avaient planté des jardins maraîchers dont ils vivaient et qu’ils défendaient férocement.
D’autres se montraient moins complaisants et des petits groupes isolés avaient formé des unités d’attaque pour essayer de reprendre du terrain. L’aérodrome notamment.
Les soldats américains restaient en permanence en état d’alerte. Hormis les légers bombardements hebdomadaires ou les attaques des chasseurs, plusieurs jours pouvaient passer sans autre distraction que les attaques des tireurs embusqués, mais ceux-ci trouvaient parfois une cible. Et quelquefois, la nuit surtout, un petit groupe de soldats isolés prenait le secteur d’assaut, provoquant un maximum de dégâts avant de se fondre à nouveau dans la nuit.
Malgré tout, les hommes avaient su se forger une existence plutôt agréable à certains moments, se baignant dans le merveilleux lagon, sous la surveillance permanente des sentinelles et plantant leurs propres potagers pour avoir des légumes frais. L’allure à laquelle poussaient les plantations dans ce climat humide et étouffant ne laissait pas d’étonner Willie, habitué aux saisons moins extrêmes du Tennessee. Ici, il n’y avait ni été, ni printemps, ni hiver, ni automne, seuls régnaient l’humide ou le sec, la saison sèche étant déjà plutôt humide. Ils péchaient, s’efforçant d’imiter l’étonnante dextérité des autochtones armés de lances, n’y parvenant presque jamais, et quelques-uns partaient de nuit pêcher avec des habitants de l’île. On racontait qu’un pêcheur de Nouvelle-Géorgie était capable de tenir sous l’eau pendant sept minutes. Ces expéditions cessèrent le jour où des tireurs embusqués touchèrent deux pêcheurs nocturnes.
Willie et Ab s’étaient installés dans une routine. Ils avaient leur propre emplacement de D.C.A. bien construit à la moitié de la longueur de la piste, protégé par des sacs de sable. Ce poste offrait une bonne vue de la piste, tout en n’étant pas trop loin d’un abri et des secours. Ils restaient de garde toute la journée pour parer aux attaques, entretenant leur batterie, regardant le ciel et la jungle proche, discutant de tout et de rien.
« Drôlement bons, les œufs en poudre ce matin ! » commenta Ab en bâillant.
Ce n’était pas vrai : ils avaient ce plat en horreur, mais au moins comme ça, pour une fois, ils n’étaient pas en train de se plaindre.
« Pour sûr, convint Willie, bâillant à son tour. J’en mangerai plus jamais des vrais. » Ils étaient devenus plus qu’amis. Ab était le père que Willie n’avait jamais connu. Trois mois avant le début de la guerre, quand Willie était rentré à Chicago après la cérémonie au cours de laquelle sa mère avait été admise parmi les « Anciennes », il se sentait désespéré. Il portait les cheveux défrisés, un costume de zazou, et il était fauché. Josh était en prison et parce que Willie l’avait laissé prendre un grand ascendant sur lui, il ne se connaissait aucun autre véritable ami.
Josh parti, les sombres bas-fonds de la vie nocturne de Chicago avaient perdu tout attrait aux yeux de Willie. Ils lui paraissaient même un peu effrayants. Josh, lui, s’y était senti parfaitement à l’aise et, bien que Willie aimât se croire affranchi, tout ce qu’il avait recherché chez son ami, c’était surtout prendre du bon temps et ne pas se sentir seul. Sans Josh, il se sentait déplacé dans les bars louches et les dancings miteux pleins de filles effrontées et d’hommes agressifs.
Il voulait faire quelque chose de sa vie et surtout ne pas finir derrière les barreaux comme Josh.
Et puis il était complètement fauché, sans trop comprendre pourquoi. Il travaillait dur, et tout en sachant qu’il ne touchait qu’un peu plus de la moitié de ce que gagnaient les Blancs de l’entrepôt, cela ne suffisait pas à expliquer le désastre financier qu’était devenu sa vie. Il y avait son loyer, mais le logement minable en sous-sol ne lui coûtait pas cher, guère plus que ce qu’il donnait autrefois à Lula, et puis il y avait sa nourriture, mais là encore, il se nourrissait pauvrement. Il y avait également ses « credicks », comme il appelait ses crédits, mais ceux-ci ne lui coûtaient guère plus de trois dollars par semaine. Il réalisa que tout le reste partait en plaisirs. Il jouait plus que de raison et avait énormément perdu à une époque ; et puis c’était, semblait-il, toujours lui qui payait lorsqu’il sortait avec Josh, pour son ami comme pour les femmes qu’ils ramassaient ensemble, et certaines de ces femmes ne voulaient pas seulement se faire payer à boire.
Willie était résolu à changer de vie. Pour lui-même, mais aussi pour Ernestine. Son amour pour la jeune fille avait évolué. À présent, il était amoureux d’elle et voulait l’épouser. Mais aussi longtemps qu’il ne se ressaisirait pas et n’aurait rien à lui offrir, elle ne voudrait pas de lui. Et puis il y avait sa maman. Willie se sentait gêné d’avoir rarement pu envoyer à sa mère plus de un ou deux dollars, et il savait qu’il l’avait déçue, non pas tant à cause de l’argent gaspillé que des occasions perdues.
Il voulait être l’homme qu’il avait promis à sa mère de devenir, mais ne savait pas par où commencer.
Alors il était allé trouver Ab.
« Qu’est-ce qui t’arrive ? » avait demandé celui-ci.
Willie venait d’assister à une réunion syndicale, non pas pour le syndicat mais pour Ab. La réunion terminée, il était resté jusqu’au départ de tous. Ab rassembla les notes de son discours, s’occupa quelques instants de ses papiers puis rangea la pièce. Il était conscient de la présence de Willie à la porte, mais ne pensait pas qu’une question se rapportant au syndicat ait pu l’amener là. Ab connaissait un peu Willie et le savait dur à la tâche, mais estimait par ailleurs qu’il était bien parti pour devenir le type même de Noir qu’il méprisait, uniquement préoccupé de boisson, de sexe et sans doute aussi de drogue. Il savait que Josh, l’ami de Willie, avait été jeté en prison pour avoir fait le trafic de drogue et, parce que les deux hommes étaient amis, Ab ne pouvait croire à l’innocence de Willie.
« Qu’est-ce qui t’arrive ? demanda-t-il à Willie, quand il fut enfin prêt à rentrer chez lui.
— J’ai un p’tit problème », fit Willie, l’air désinvolte.
Ab attendit la suite.
— J’ai pas d’argent, poursuivit enfin Willie.
— Compte pas sur moi pour t’en prêter », lui assena Ab.
Willie s’emporta : il n’était pas venu mendier, seulement demander de l’aide.
« C’est pas un prêt que j’veux, rétorqua-t-il sèchement. J’gagne bien ma vie, j’suis pas loin de me débrouiller. Seulement… »
Il n’arrivait pas à l’expliquer, alors il présenta simplement le problème.
« Où j’me plante ? » demanda-t-il.
Ab marcha lentement jusqu’à lui et le dévisagea sans indulgence.
« À peu près partout, mon gars, dit-il. Suffit de te r’garder.
— En quoi il te dérange, mon aspect ? » demanda Willie, sur la défensive. Il était vêtu de son bleu de travail, mais ses cheveux défrisés luisaient de brillantine, il portait des chaînes imitation or aux poignets et quelques bagues en verroterie à trois sous.
« Tes cheveux, pour commencer, déclara Ab. Pourquoi tu veux des cheveux comme ça ? T’as honte de ton sang noir, t’essayes d’avoir l’air d’un Blanc ?
— C’est juste… » Willie sentit de nouveau la moutarde lui monter au nez, mais il n’avait aucune raison valable à offrir. Il s’était fait défriser parce que c’était dans le coup. « Tout le monde fait ça !
— Pas tout le monde », le corrigea Ab. Lui-même portait les cheveux courts et frisés.
« Il n’y a que les négros imbéciles pour faire ça. »
Willie aurait bien voulu le frapper, mais Ab était costaud. Il faillit tourner les talons, mais Ab représentait son seul salut. Alors il resta silencieux.
« Tu vends de la drogue ? lui demanda Ab, d’un ton accusateur.
— Si j’en vendais, je serais pas fauché ! » s’énerva Willie, toujours crispé devant le syndicaliste.
Il poussa un soupir. Autant être honnête.
« Josh, il l’a fait, expliqua Willie. Mais je le savais pas. »
Il comprit qu’il s’était comporté en imbécile, et qu’il l’avait su, mais sans vouloir se l’admettre. Il avait préféré faire comme si de rien n’était, sortant à chaque fois que Josh recevait de mystérieux visiteurs.
« Faut que je me trouve un logement, marmonna-t-il.
— Ça, c’est déjà un début », fit Ab, plus gaiement.
Il jaugea Willie comme pour s’en faire une opinion, comme s’il était en train de décider si Willie méritait qu’on se donne de la peine pour lui.
« Viens avec moi », ordonna-t-il en sortant de la pièce.
Willie le suivit.
Ab vivait dans une pension à quelques rues de là. Elle était peu meublée, mais propre et bien tenue par une certaine Martha, une femme grande, forte et agressive qui accueillit Willie en lui lançant un regard mauvais.
« Je fais la cuisine, mais pas le ménage, lui annonça-t-elle. Tu te débrouilles seul pour garder ta chambre propre et nette.
— Oui, m’dame, murmura Willie, tout en se demandant s’il avait vraiment envie de vivre dans un endroit pareil.
— Et si t’as envie de faire la cuisine pour nous un soir, reprit Martha, c’est pas moi qui t’en empêcherai. »
Willie fut choqué. Les hommes ne font pas la cuisine.
« Ici, les hommes la font, déclara Martha d’un ton brusque. Ici, les hommes font tout ce que font les femmes, et les femmes tout ce que font les hommes. »
Il y avait une grande salle à manger communautaire, meublée de façon spartiate d’une longue table et de dures chaises en bois. Un homme, aussi sérieux qu’Ab, écrivait, assis devant un bureau dans un coin. Ab et Willie s’installèrent devant la table.
« Tu vas m’faire confiance ? » demanda Ab à Willie.
Willie fit signe que oui et Ab lui posa des questions sur lui et sur sa famille à Stockton. Il nota plusieurs choses dans un petit carnet puis expliqua son projet. Chaque semaine, Willie lui remettrait sa paye, sans l’avoir ouverte. Ab réglerait son loyer et ses factures. Le reste servirait à rembourser rapidement ses dettes puis, cela fait, serait versé sur un compte en banque.
« Cinq dollars ? » répéta Willie. Cinq dollars par semaine, ça ne lui faisait pas beaucoup d’argent de poche.
« C’est trop ? s’enquit Ab, impassible.
— Non, s’écria Willie. Pas assez !
— Faudra bien que ça suffise, conclut Ab. Et dès demain matin, tu t’fais couper les cheveux. »
Il consulta sa montre.
« On va chercher tes affaires. »
Ils parcoururent les quelques pâtés de maisons qui les séparaient du sous-sol de Willie et récupérèrent ses affaires. Willie fut reconnaissant à Ab de se charger de parler au propriétaire.
Sur le chemin du retour, Ab dit ce qu’il pensait de celui-ci :
« Les hommes comme ça, dit-il, c’est des traîtres pour leur race. Ils s’enrichissent sur le dos de gamins ignorants ou qui connaissent des temps durs. Ou de bons à rien dans ton genre.
— J’suis pas un bon à rien, marmonna Willie.
— C’est ce que t’étais en train de devenir. »
Ils marchèrent quelques instants en silence. Willie essaya de trouver des façons de se montrer amical et se rappela ce que les autres disaient d’Ab.
« T’es un communiste ? lui demanda-t-il.
— Et d’après toi, c’est quoi un communiste ? » se contenta de répondre Ab.
Willie n’en avait aucune idée, et eut l’élégance de le reconnaître.
Ab expliqua : « Est-ce que je trouve le système injuste ? Oui. Est-ce que je trouve que les patrons capitalistes exploitent les travailleurs pour leur propre profit ? Oui. Si ça fait de moi un communiste, alors oui, c’est ce que je suis. »
Cela ne parut pas si terrible à Willie, et il ne comprit pas, d’après cette brève première leçon de politique, pourquoi tant de gens haïssaient tellement les communistes. Il se douta que c’était bien plus compliqué que ce qu’Ab lui en disait, mais l’homme lui plaisait, ne serait-ce que par son côté tellement direct.
Ab conclut : « Est-ce que j’ai envie d’aller vivre en Russie ? Non. Ce que je veux, c’est une Amérique meilleure. »
Willie ne saisissait pas bien ce que venait faire la Russie dans tout ça. Mais il était tard, et il se sentait fatigué.
« Pourquoi tu t’appelles Ab ? interrogea-t-il, pour donner à la conversation un tour plus personnel. Jamais entendu c’nom là.
— C’est un diminutif d’Absalon, de la Bible, répondit Ab avec un sourire. Ma maman, elle était très croyante. Comme mon papa. Moi, non. »
Willie demeura perplexe.
« Quand même, tu crois en Dieu ?
— Non, fit Ab. Dieu, c’est une invention, et l’Église fait juste partie du système pour garder les travailleurs là où les patrons veulent qu’ils soient. »
Willie, qui avait toujours pensé que tout le monde croyait plus ou moins en Dieu, ne trouva rien à répondre. Dans les semaines qui allaient suivre, il devait rencontrer plusieurs autres non-croyants.
Cela ne l’empêcha pas de se mettre à genoux pour dire une prière ce soir-là, dans sa petite chambre spartiate. Elle comportait un lit étroit, une commode, un petit miroir et une console de toilette. Une unique ampoule nue pendait du plafond et de minces rideaux voilaient la fenêtre. Les murs étaient nus, à part un portrait d’un certain Lénine et un autre d’un certain Staline. Aucun tapis ne couvrait le sol.
Pourtant Willie remercia Dieu pour ce cadre, et pour Ab, qui avait retiré de ses épaules le poids de l’argent, et même pour la sèche et irritable Martha.
Ainsi débuta pour lui une période d’apprentissage intensif. Les huit hommes et les deux femmes pensionnaires de la maison étaient tous des socialistes. Certains, Martha et Ab notamment, avaient même leur carte du Parti communiste. Tous étaient dévoués à la cause de l’égalité entre les peuples, une égalité indépendante du sexe, de la race ou de la nationalité. Ils passaient des heures à discuter des moyens de réaliser leur utopie, et autant de temps à aider ceux qui avaient moins de chance qu’eux.
Chacun faisait le ménage de sa propre chambre, balayait et rangeait les pièces communes, et faisait la vaisselle à tour de rôle. Martha préparait la plupart des repas, souvent aidée par Sarah, l’autre femme de la pension, mais certains hommes prenaient parfois leur tour à la cuisine.
Durant tout le repas du soir, et pendant une heure ou deux après, ils restaient autour de la table à discuter des événements politiques du moment. Au début, Willie écoutait avec une certaine attention, mais on discutait de questions qu’il comprenait mal et dont il ne saisissait pas bien les répercussions, alors il prit l’habitude de monter dans sa chambre et de gratter sur sa guitare, ou d’écrire à sa mère ou à Ernestine. Personne ne prêtait attention à lui. Ils acceptaient sa présence sous leur toit, le traitaient avec bonté et contribuaient à son éducation, mais ne semblaient pas le considérer comme un défenseur potentiel de leur cause.
Ils donnaient à Willie l’impression d’être des assiégés à cause de la guerre en Europe et parce que Staline, le dirigeant russe, avait signé un pacte avec Hitler, le chancelier honni de l’Allemagne. Le jour où les nazis attaquèrent la Russie, dans le courant de l’été, toute la pension célébra l’événement. Chacun doutait de la capacité de la Russie à résister à l’attaque allemande et pleurait ouvertement à l’idée du sang sur le point d’être versé, mais au moins Joseph Staline pouvait-il espérer revenir en faveur aux yeux des Américains.
Le samedi soir était le moment le plus problématique pour Willie. Il ne lui fut pas facile de renoncer à sa vie passée de noceur et d’habitué des boîtes de nuit, mais avec cinq dollars en poche, il ne pouvait pas faire grand-chose, et Martha lui avait bien fait comprendre que si jamais il s’avisait de rentrer soûl il le paierait cher.
Il devint grand amateur de cinéma. Parfois Ab l’accompagnait, mais Willie n’y tenait pas trop. Il était heureux de voir le film se dérouler sous ses yeux, riant lorsque c’était une comédie, frissonnant d’émotion devant un western, transporté de bonheur par une comédie musicale. Mais Ab trouvait presque toujours quelque faute politique aux films qu’ils voyaient ensemble.
Les films de cow-boys étaient irrecevables parce que les Indiens jouaient toujours les méchants. Les comédies étaient jugées perverses parce que s’il y avait un personnage noir il était habituellement de type servile, aux yeux agrandis par la crainte, et s’il n’y avait pas de personnage noir, alors pourquoi ? Les comédies musicales étaient acceptables, mais idiotes.
« Ça ne t’arrive jamais de t’amuser ? » explosa un jour Willie après un discours à propos d’un film qu’il avait aimé. « Tu sais, s’amuser, prendre du bon temps, sans penser à la politique ? »
Ab se mit à rire : « Pour sûr ! Mais tout est politique, et il y a différentes façons de s’amuser. »
Une quinzaine de jours plus tard, pour démontrer son point de vue, il emmena Willie à un concert dans un théâtre en dehors du ghetto.
Pour Willie, c’était nouveau. Il quittait rarement le quartier noir, parce qu’il ne se sentait jamais très à l’aise en compagnie de Blancs. Ab non plus ne frayait guère avec les Blancs, sauf pour certaines questions syndicales. Il préférait passer son temps avec des Noirs et dépenser son argent dans les magasins noirs.
« Le dollar noir, c’est le pouvoir noir, avait-il expliqué à Willie. Nous devons exploiter le système, jusqu’au jour où nous pourrons le changer. »
Ce jour-là, parce qu’il s’agissait d’un chanteur noir, Paul Robeson, on avait réservé davantage de rangées de sièges aux Noirs dans le fond de la salle, et tout était plein. Dans le reste de la salle comble le public était blanc, et manifestait à grand bruit son enthousiasme pour le chanteur.
Willie n’avait jamais rien entendu d’aussi beau. Il y avait un orchestre complet et une grande chorale noire, et Robeson, qui était grand et bien bâti, possédait une voix profonde et sonore comme un magnifique tonnerre.
Pour conclure, il entonna Ol’ Man River, une chanson que chacun semblait connaître, hormis Willie. Lorsqu’il eut terminé, un silence absolu tomba sur l’assemblée, rompu soudain par une avalanche d’applaudissements et d’acclamations. Le public se leva en masse afin de manifester son enthousiasme pour ce qu’il venait d’entendre.
« J’sais pas si c’est vraiment le genre de chose qui t’amuse », commenta enfin Ab. Il souhaitait savoir quelle impression le concert avait produite sur Willie.
Et Willie manquait de mots pour l’exprimer.
« Je suppose qu’il y a différentes façons de s’amuser, comme tu disais », murmura-t-il. Puis il avoua ce qu’il avait réellement ressenti : « Il m’a fait pleurer. »
À plusieurs reprises durant le concert, Willie s’était senti ému aux larmes, en particulier durant la dernière chanson. Elle exprimait précisément, quoique de façon plus belle, plus parfaite, tout ce qu’il avait cherché à dire dans les simples chansons de sa composition.
Il fut choqué lorsque Ab lui apprit qu’un Blanc en était l’auteur.
« T’as encore plein de choses à apprendre, constata Ab en riant. Il y a des Blancs qui ressentent la douleur. C’est pas une guerre entre Noirs et Blancs, c’est une guerre entre le bien et le mal. Cette chanson a été écrite par un grand artiste et le grand art se moque bien des couleurs, comme ce devrait être le cas de tout le monde. »
Willie ne répondit pas, car cela faisait trop de choses à assimiler. Ab lui compliqua encore un peu plus le tableau.
« Cet homme Jésus que tu pries, s’il avait existé, il aurait été de couleur », affirma Ab, l’air de ne pas y toucher.
Willie s’arrêta net, abasourdi par une telle hérésie. Jésus n’était pas un homme de couleur, c’était un Blanc, un Blanc aux cheveux blonds et aux yeux bleus.
« Ça, c’est des images de Blancs, expliqua Ab. Tu les imagines tomber à genoux pour prier un nègre ? Même de se dire qu’il est juif, ça leur plaît pas. »
Cette dernière constatation parut fondée à Willie. Il n’y avait jamais pensé, mais oui, Jésus avait peut-être en effet du sang juif.
« Un certain Rembrandt, lui apprit Ab, peignait des portraits de Jésus. Mais il allait dans le quartier juif d’Amsterdam et prenait comme modèles les Juifs orthodoxes, avec leurs bouclettes et leurs drôles de chapeaux. »
Il éclata de rire.
« Ces portraits, ils sont enfermés à clef, et ils voient jamais le jour. »
L’idée d’un Jésus juif n’intéressait guère Willie qui en était encore à essayer d’imaginer un Jésus noir.
« Mais Jésus ne venait pas d’Afrique, objecta-t-il.
— De juste à côté. Et avant la venue des croisés en Palestine, avec leur sang blanc, les Juifs étaient plutôt foncés. »
C’était une idée que Willie ne trouva jamais vraiment acceptable. Il voyait ce que ce raisonnement pouvait avoir de logique, mais son cœur refusait de se rendre à la conclusion d’Ab. Il se demanda si Ab se moquait de lui pour le choquer, semer le doute en lui et l’obliger à réfléchir, comme cela lui arrivait parfois.
De toute façon, un autre problème lui occupait l’esprit. Noël approchait. Willie adorait Noël, mais c’était une fête que les gens de la pension ne célébraient pas.
« C’est pas notre affaire, constata Martha. C’est un truc de chrétiens. »
Ce qui n’était pas pour déranger Willie qui se considérait chrétien. Il se souvenait de Noël à la maison comme d’un jour de célébration très spécial. Bien que sa famille fût pauvre, il y avait toujours de menus présents, même très modestes, et un dîner exceptionnel. Même à l’époque où il fréquentait Josh, ils avaient fêté Noël en allant se soûler dans un bar. La perspective de fêtes sombres et désolées, passées dans la solitude de sa chambre, ou autour d’une table à écouter les autres débattre de Karl Marx et de la révolution prolétarienne, ne lui paraissait guère réjouissante.
Il envisagea de rentrer chez lui, ne doutant pas qu’Ab lui laisse un peu plus que sa paye pour le voyage, en une occasion comme celle-là.
Il commença à réfléchir au petit discours qu’il tiendrait à Ab, pour lui réclamer son argent, lui expliquant ce que signifierait son retour pour sa maman et sa sœur, mais n’eut jamais l’occasion de le prononcer, car il ne rentra pas chez lui.
Début décembre, les Japonais bombardèrent Pearl Harbor et, le lendemain, le président Roosevelt déclara la guerre au Japon puis, trois jours plus tard, à l’Allemagne.
Comme excitation, voilà qui avait de quoi satisfaire n’importe quel jeune homme. Ainsi, Noël, le retour à la maison, passèrent au second plan dans ses pensées.
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