Mama Flora
Réunion
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Flora
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À l’occasion du quatre-vingtième anniversaire de Mama Flora, toute sa famille ou presque se retrouva à Stockton pour une fête.
Il n’y avait de place pour personne dans la petite maison de Flora car Diana et Mickey y vivaient, alors il fallut cantonner la famille dans toute la ville.
Willie et Ernestine descendirent chez Albie, ainsi que Booker, sa femme et leur fils de quatre ans, Albie junior, à qui son grand-père tenait évidemment comme à la prunelle de ses yeux.
Ruthana et Johnny s’installèrent chez Pearl qui était devenue une vieille dame très fragile. Ruthana ne pensait pas qu’elle puisse encore vivre bien longtemps, mais Pearl était bien décidée à ne pas lâcher prise avant Flora. Ruthana s’inquiétait de ce que la présence d’une fillette de deux ans sous son toit ne se révèle trop fatigante pour elle, mais Pearl, qui n’avait pas d’enfant, adora Floretta, et sanglota le jour de son départ.
Le révérend Hawkins et sa femme Tessa avaient spécifiquement demandé à ce que Luke et Jessica séjournent chez eux. L’idée de recevoir chez lui des musulmans à part entière stimulait sa curiosité et les deux hommes consacrèrent de longues heures au bonheur de débattre de questions religieuses. Jasmine s’installa chez eux également, ainsi que son mari Jamal et leur fils Yahya.
Flora regretta que Daoud ne puisse être des leurs. Étudiant en troisième cycle à l’Université musulmane du Caire, il y vivait avec sa femme et ses fils, mais il envoya à Flora des photos de la famille devant les pyramides, et elle en conçut une grande fierté.
L’absence de Don l’attrista encore davantage. Sa mise sous liberté conditionnelle était prévue pour l’année suivante. Flora avait espéré que les autorités, compréhensives, accorderaient à son petit-fils une permission pour son anniversaire, tout en sachant que ce n’était guère réaliste.
Stockton devait célébrer une autre grande célébration l’année suivante, celle du Bicentenaire américain, et Don promit de venir à cette occasion.
Diana, établie à Stockton, devait être de la fête, avec Mickey et son petit ami Rusty Simpson, ainsi nommé car ses cheveux possédaient de légers reflets cuivrés.
Les relations entre Flora et Diana n’avaient pas été sans nuages pendant les deux premières années que la jeune fille avait passées à Stockton. Souvent maussade ou pensive, elle avait souffert pendant un certain temps des symptômes du manque, mais Flora avait persévéré avec elle en se contentant de rester elle-même et d’aimer Mickey.
Au début, ce simple fait provoqua certaines frictions entre les deux femmes. Mickey était tout ce que Diana possédait au monde et elle vivait mal l’intrusion de Flora dans l’affection de l’enfant. Plusieurs fois, des disputes éclatèrent pour des riens, mais Flora saisit la véritable origine du problème et sut modifier son attitude vis-à-vis de Mickey.
Il y eut d’autres querelles encore, à propos de l’église. Flora croyait…, croyait sincèrement que Dieu pouvait aider Diana. Mais celle-ci niait ce Dieu avec tout autant d’acharnement.
Comme toujours, Flora pria pour demander à Dieu de la guider, et peut-être répondit-Il à ses prières, car elle prit une initiative qui devait améliorer leurs relations.
Diana avait beau être revenue au sein de sa famille, elle entretenait toujours en grande partie ses opinions radicales d’autrefois. Elle tirait sur la laisse que symbolisait Stockton, ayant tendance à considérer les Noirs de ce bourg comme complaisants et à mettre la simplicité de la vie qu’on y menait au compte de cette complaisance.
Pearl remit en partie les pendules à l’heure. Bien que Flora n’ait jamais révélé à aucun membre de sa famille les événements du Star Café, elle fut heureuse que Ruthana en ait été informée, estimant que cela pourrait peut-être aider Diana. Ne pouvant raconter elle-même l’histoire à sa petite-fille, elle demanda à Pearl de s’en charger.
Diana ne mentionna pas ce qu’elle avait appris, mais un soir, se rappelant leur visite à la réunion de Nation d’Islam, elle demanda à Flora quel effet cela lui faisait que Luke et sa famille soient devenus musulmans.
« Tant qu’ils sont croyants, répondit sa grand-mère. Ça m’est égal le nom qu’ils Lui donnent. »
Le dimanche suivant, elle n’exigea pas que Diana et Mickey l’accompagnent à l’église mais, l’après-midi, annonça à Diana qu’elle avait besoin de son aide.
Elles se rendirent au cimetière sur la tombe de Booker. Flora n’avait jamais cessé de passer une fois par semaine prendre soin de la sépulture. Elle désherbait et veillait à ce qu’il y ait toujours des fleurs fraîches dans une petite vasque. Depuis quelque temps, la tâche étant devenue trop lourde pour elle, Flora avait acheté une plante en pot et l’avait transplantée à côté de la tombe. Elle poussait chaque printemps, fleurissait chaque été, et se reposait l’hiver, ce qui, aux yeux de Flora, paraissait juste et bon.
Diana aida sa grand-mère à s’agenouiller à côté de la tombe, puis Flora s’assit par terre, et se mit en devoir d’arracher des mauvaises herbes. Elle ne demanda pas à Mickey de l’aider, mais il le fit quand même.
« Comment est-il mort ? » demanda Diana.
Flora lui raconta la mort de Booker. Elle la raconta avec des mots simples, s’efforçant de ne pas exagérer l’importance de l’événement, bien qu’il fût capital.
Diana ne fit aucun commentaire, mais tandis qu’elles s’éloignaient, elle se mit à poser des questions sur Luke.
Alors Flora lui raconta l’histoire de la conception de Luke, de sa naissance, des événements terribles qui avaient suivi, et son heureux dénouement.
« C’est Dieu qui l’a permis, conclut Flora. C’est Dieu qui m’a montré comment retrouver Luke. Et moi j’ai fait comme Il avait dit. Et je l’ai retrouvé. »
Elle se demanda jusqu’où elle pouvait pousser son avantage.
« ‘xactement comme Il a fait avec Ruthana. »
Elles étaient rentrées à la maison et Flora faisait mine de s’activer.
Diana l’interrogea : « Qu’est-ce qui s’est passé pour Ruthana ?
— J’ai fait quelques erreurs, comme font les parents. »
Elle refusa d’en discuter ce soir-là, mais au fil des jours, elle évoqua la vie de Ruthana et la disparition de Josie. En alignant bout à bout chaque petit élément, elle finit par emmener Diana là où elle voulait en venir.
« Je voulais qu’il lui arrive rien de mal, expliqua-t-elle. Je voulais pas que sa vie ressemble à la mienne. Alors j’ai trop voulu la protéger.
— Mais Ruthana a eu une vie formidable ! s’exclama Diana, décontenancée.
— Maintenant, oui, reconnut Flora. Mais parle-lui toi-même à ta tante. Demande-lui un peu si elle était heureuse avant de partir pour l’Afrique. »
Diana ne fit aucun commentaire, mais quelques jours plus tard, elle s’assit pour écrire à Ruthana une lettre simple où elle ne lui posait aucune grande question : juste un contact, un retour au sein de sa famille, le désir d’y jouer à nouveau un rôle.
Ruthana répondit. Une lettre simple, qui ne donnait aucune grande réponse. Pourtant, une semaine plus tard, Diana appela Ernestine à Chicago.
Ernestine était venue passer quelques mois à Stockton après le retour de Diana, en partie pour être auprès d’Albie, mais surtout pour se réconcilier avec sa fille.
L’initiative n’avait pas été un grand succès. Albie, très heureux de retrouver sa fille et de la voir renouer avec sa sœur Henrietta et sa famille, lui avait pourtant conseillé de retourner auprès de son mari.
« Va là-bas ou alors c’est lui qui vient ici, avait-il déclaré. C’est ton homme et t’as pas longtemps à passer avec lui. Quelle que soit la durée de ta vie, ça sera jamais assez. » Diana avait complètement repoussé sa mère. Elle s’était montrée polie avec elle, l’avait laissée tisser des liens avec Mickey, mais les blessures restaient profondes et étaient loin d’être cicatrisées.
Ernestine était repartie pour Chicago, pour y retrouver l’homme qu’elle aimait, l’homme auprès de qui elle avait enduré tant d’épreuves. Bien qu’elle fût heureuse avec lui et Booker, ses aînés lui manquaient.
C’est pourquoi ce jour où Diana l’appela de Stockton, pour ne rien communiquer d’important, simplement pour dire bonjour, cet appel représenta pour Ernestine un trésor inimaginable.
Peu après, Diana décida qu’elle aimerait travailler, ne serait-ce qu’à mi-temps. Flora l’accompagna en ville, afin de s’occuper de Mickey pendant l’entretien.
Ils attendirent devant la boutique, l’institut de beauté Norelle d’autrefois.
« Ça s’appelait Modes Modernes, avant, dit Flora, et encore avant ça c’était Lady je sais pas quoi, mais le vieux Tom Lanier, il a lancé cette boutique avant mon arrivée à Stockton. »
Elle resta quelques instants perdue dans ses souvenirs.
« Ils ont bien réussi, les Lanier. »
Diana décrocha l’emploi, ce qui fit une grande différence dans leurs vies, car la jeune femme avait désormais un but dans l’existence, et Flora devait s’occuper de Mickey pendant qu’elle était au travail, et en profitait pour combler le petit garçon d’amour.
« Tu le gâtes, disait Diana en riant.
— Pour ça oui, reconnut Flora. Une grand-mère c’est fait pour ça. »
Or donc la famille de Mama Flora se réunit à Stockton pour son quatre-vingtième anniversaire, et quels qu’aient pu être les problèmes des uns avec les autres, ou au sein de l’une ou l’autre famille, on les mit de côté, car ce moment appartenait à quelqu’un d’autre.
Tous participèrent à l’office du dimanche, même les musulmans de la famille, car il était célébré en l’honneur d’une femme qui croyait en Dieu à sa façon bien à elle, et tous, ceux qui avaient une foi différente comme ceux qui ne l’avaient pas, reconnaissaient que cette foi l’avait soutenue à travers bien des épreuves.
Le chœur chanta avec entrain, et quand la jeune Betty Jackson tenta avec succès le contre-ut qu’elle ratait parfois, toute l’assemblée l’acclama et tapa des pieds avec enthousiasme.
« Ô que oui ! »
Tout de même, Pearl se plaignit amèrement de la qualité du jeu de l’organiste.
Le révérend Hawkins prononça une homélie courte mais particulièrement émouvante, fondée sur un texte de Matthieu. C’était un homme du Nouveau Testament.
« Voici ma mère, et mes frères.
« Car quiconque accomplit la volonté de Dieu mon Père qui est au deux, proclama-t-il, celui-là même est mon frère et ma sœur et ma mère. »
Il leur lança un regard féroce. Ils adoraient cela quand il les regardait férocement, car ils savaient que quelque chose d’épatant allait suivre.
« Voici ma mère, tonna-t-il, le doigt braqué sur Flora. Qui a accompli la volonté de Dieu ! »
Le service ne fut pas suivi par un barbecue, car la fête d’anniversaire devait se dérouler en début de soirée afin que les personnes âgées et les enfants puissent partir se coucher à une heure raisonnable. Isaac Dixon junior fournissait gracieusement le repas. Il avait prévu un quartier de bœuf, sachant que certains membres de la famille de Flora ne consommaient pas de porc.
Chacun regagna son domicile et se reposa, avant de se changer. Albie passa prendre Flora chez elle en voiture vers quatre heures. Elle portait une nouvelle robe, achetée spécialement pour l’occasion, et Albie lui offrit un petit bouquet de gardénias, sa fleur favorite, à épingler sur son corsage.
Il l’accompagna à l’église, avec Diana et Mickey. Presque tout le monde était déjà là, la moitié de la ville, semblait-il, et Ruthana fut particulièrement heureuse de constater que Gavin Hopkins avait déposé sa mère, Mme Hopkins, afin que celle-ci puisse participer à la fête, bien que lui-même s’abstînt de rester.
Il régnait un temps idéal, chaud, sans pluie. Un orchestre joua sous la direction du fils de Freeman Lanier. Il n’était pas très bon, mais quelle importance… et Betty Jackson se leva pour entonner un spiritual.
Diana allait protester que le spiritual, loin d’être un chant de l’esprit, témoignait plutôt de la domination des Blancs sur les Noirs, quand Booker lui ordonna de se taire et d’écouter la musique.
Vers six heures, le groupe migra vers la salle paroissiale où devait être prise la photo de famille.
Le photographe, déjà installé, avait disposé une rangée de chaises. Booker emmena Flora jusqu’à celle du milieu, la place d’honneur, et elle tint absolument à ce qu’Albie junior s’agenouille par terre devant elle, avec tous les autres arrière-petits-enfants autour de lui.
Chacun des autres membres de la famille trouva sa place, assis ou debout, selon les instructions de Flora, et l’on appuya sur le déclencheur.
Un an plus tard, Diana s’envola du nid. Elle épousa Rusty, que sa première femme avait quitté après un bref mariage pour les lumières brillantes de la grande ville, lui abandonnant leur fillette. Mickey trouva ainsi une sœur et Diana un mari, et leur mariage fut heureux.
Pearl mourut, après avoir vieilli aux côtés de Flora, la laissant seule, excepté Albie.
Celui-ci tenta de convaincre Flora de venir s’installer chez lui, mais l’idée de quitter sa petite maison lui était insupportable. Il continua donc à venir la voir trois ou quatre fois par semaine, restant parfois pour la nuit, et ils furent très heureux.
Les nuits où Albie n’était pas là et où Flora se retrouvait seule, elle aimait s’asseoir sur la véranda derrière sa maison lorsque les soirées étaient chaudes, se jurant qu’elle allait s’attaquer à son potager envahi par les mauvaises herbes.
En hiver, quand les soirées étaient fraîches, elle restait à l’intérieur à regarder la télévision ou à écrire des lettres à sa famille, très courtes car elle avait toujours eu du mal à écrire et l’arthrose de sa main n’arrangeait pas les choses.
L’année d’après, quand Don fut mis en liberté conditionnelle, il tint parole et vint passer un mois à Stockton afin de voir Flora et, surtout, Diana. Flora ne lui posa aucune question sur ses années de prison. Il les lui raconterait s’il en avait envie. Mais elle réclama une photo de Don qu’il lui confia juste avant de repartir pour Chicago passer quelque temps dans sa famille. Chaque soir avant d’aller se coucher, Flora contemplait le cliché pris le jour de son quatre-vingtième anniversaire. Elle l’avait fait encadrer et avait glissé dans son cadre la photo de Daoud avec sa famille aux pyramides et celle de Don.
Elle possédait aussi une petite photo de Booker, très ancienne, prise avant leur rencontre, à l’époque où il faisait partie d’une équipe de travailleurs. Elle découpa son visage dans la photo de groupe et l’ajouta également au cadre.
Ainsi étaient-ils enfin tous ensemble, réunis, la famille de Mama Flora, toutes générations confondues, et cela lui procurait un merveilleux sentiment de satisfaction que de les regarder, souriant gaiement face à l’objectif.
Et si elle se sentait fière de ce qu’elle avait créé et accompli dans sa vie, alors sûrement le bon Dieu Lui-même trouverait justifiée cette petite vanité.
« Peu m’importe qui ils sont, où ils ont été ou ce qu’ils font, se disait Mama Flora ; sans moi, sans ce que j’ai toujours cru, et ce que j’ai fait, rien de tout cela ne serait jamais arrivé. »
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Vous avez terminé Mama Flora
Alex Haley