Mama Flora
Chapitre 11
Ils se marièrent l’été suivant, parce qu’ils étaient amoureux, et parce que le mariage était pour tous deux la solution de leurs problèmes financiers.
Les quelques arpents qu’exploitait Booker étaient, dans le meilleur des cas, de la mauvaise terre ; or la fin de la guerre en Europe et le retour des soldats avaient provoqué un effondrement désastreux dans le prix du coton et de la laine. Le même été, il y eut une invasion d’anthonomes, qui anéantit une grande partie de la récolte de coton.
Si l’été avait été bon, Booker aurait demandé la main de Flora, mais n’étant pas en mesure de subvenir à ses besoins, il préféra se taire. Ce fut Flora qui proposa de se marier, de façon à mettre en commun leurs maigres ressources. Elle économiserait ainsi ce que lui coûtait son logement, et ses petits revenus, ajoutés à ce que rapporterait le travail que pourrait trouver Booker et à l’allocation d’hiver, leur permettraient de survivre.
Booker proposa une autre solution. Il renoncerait à travailler la terre et trouverait un emploi, quelque part, n’importe où ; mais Flora redoutait de devoir partir s’installer à Memphis, ou même plus loin, et elle fit tout pour l’en dissuader. Ils possédaient de la terre, Booker avait déjà énormément investi dans ces quelques arpents, et ils avaient une cabane à leur disposition. Pourquoi sacrifier tout cela ?
« Ou alors c’est peut-être que tu veux pas m’épouser », ajouta-t-elle. Ce n’était pas une ruse. Puisqu’il ne lui avait pas officiellement demandé sa main, elle ne pouvait pas être certaine de ses intentions, même s’ils en avaient parlé plus d’une fois.
« Y a rien que je désire plus au monde », avait déclaré Booker.
Donc, ils se marièrent, une cérémonie toute simple à l’église que fréquentait Flora, célébrée par le nouveau pasteur, le révérend Jackson. La logeuse de Flora avait fourni la robe, sa propre robe de mariée, soigneusement rangée dans une boîte en carton. Elle avait été blanche, mais le satin avait légèrement jauni avec l’âge. Aucune importance. Flora était ravissante, même si elle retardait de vingt ans sur la mode du moment.
Booker emprunta à l’un de ses cousins, qui lui servit de témoin, un costume presque neuf, et il fit l’acquisition d’une nouvelle paire de bottillons de travail qu’il porta pour la première fois le jour de son mariage. Ses vieux souliers étaient bons à jeter.
Pearl était demoiselle d’honneur, mais elle dut s’éclipser quelques instants pour aller donner de la voix, car elle possédait une note aiguë qui était l’orgueil des chœurs et de toute la congrégation.
Les grands-parents de Flora étaient morts, mais elle avait écrit à sa mère, dans l’espoir qu’elle pourrait assister au mariage, avec Josie ; sa maman, toutefois, avait répondu par retour de courrier qu’elles n’en avaient pas les moyens et que le trajet serait trop pénible pour Josie. Elle avait glissé dans la lettre un billet de un dollar, leur cadeau de mariage.
Les parents de Pearl offrirent un repas de noces tout simple après la cérémonie, et presque tous les gens qui y assistaient firent un discours. Certains hommes – mais pas Booker – consommèrent un peu trop de bière, et la fête se termina comme à l’accoutumée : les femmes partirent dans la cuisine, laissant les hommes entre eux. Les jeunes époux recueillirent un joli lot de cadeaux, des objets utilitaires pour la plupart, par exemple un fer à repasser et un sac à picotin pour une mule, bien que Booker fût trop pauvre pour en posséder une. Les parents du jeune marié avaient économisé sou par sou, et ils leur donnèrent cinq dollars pour construire leur avenir.
Comme ils ne possédaient pas non plus de chariot, Jerry Mitchell les emmena dans le sien jusqu’à la cabane de Booker ; il ôta son chapeau, leur présenta tous ses vœux de bonheur, et ils se retrouvèrent seuls.
Tout comme leur union, leurs noces avaient été dominées par des considérations pratiques, mais cela ne diminuait en rien leur bonheur. Pendant leurs douze mois de fiançailles, ils avaient mis de l’ordre dans leurs rapports, reconnu aussi bien ce qui les irritait l’un chez l’autre que ce qui leur plaisait. Booker, quoique peu bavard, avait la manie de rabâcher, ce qui exaspérait parfois Flora. Quand cela arrivait, ils se taisaient tous les deux, puis Booker la regardait avec une lueur malicieuse au fond de l’œil et il répétait encore une fois sa rengaine ; aussitôt Flora se mettait à rire et tout allait bien.
Flora, elle, était d’une maniaquerie qui agaçait Booker. Elle poussait des clameurs s’il entrait dans la cabane avec des pieds boueux.
« J’en ai jamais fait toute une histoire », ripostait-il. Flora savait qu’il disait vrai. La première fois qu’elle avait visité sa cabane, elle avait été horrifiée par le désordre qui y régnait.
« Eh bien, moi si, glapissait-elle. J’ai autre chose à faire qu’à nettoyer derrière toi du matin au soir, et je viens juste de laver par terre ! »
Il ressortait, la mine renfrognée, enlevait ses souliers, puis il rentrait pieds nus, en la regardant, et elle voyait le rire dans ses yeux ; aussitôt, elle fondait, haussait les épaules et lui servait à dîner.
Le lit conjugal fut le lieu de leur triomphe, et pas seulement pour l’acte d’amour. La première nuit, Booker la traita avec les plus grands ménagements et ne chercha pas à obtenir d’elle, par ses cajoleries, plus qu’elle ne pouvait donner. Il savait qu’elle avait eu une expérience épouvantable, et il vivait seul depuis trop longtemps pour se montrer plus pressant qu’il n’était nécessaire. En s’assoupissant entre ses bras puissants, ce soir-là, bien au chaud, bien en sécurité, amoureuse, Flora crut s’endormir avec les anges.
Au cours des nuits suivantes, elle se détendit à son contact, et bientôt leurs ébats amoureux devinrent passionnés et marquèrent l’apogée du plaisir qu’ils prenaient à être ensemble.
C’était aussi leur grande consolation, car l’hiver fut bien dur. Comme chaque année, Booker avait reçu du Patron, du fermier blanc à qui appartenaient les terres qu’il exploitait, le prêt hivernal, mais la somme n’était pas bien grosse. Même dépensée avec parcimonie, elle ne les mènerait guère qu’au mois de mars, et ne permettrait de pourvoir qu’au strict nécessaire. Booker donnait des coups de main rémunérés ici et là, et Flora continua à travailler, mais elle dut renoncer à son emploi de fille de salle à l’hôpital, parce que les heures étaient très longues et que la bicoque de Booker était à huit kilomètres de la ville, ce qui faisait trop de chemin à parcourir à la fin d’une rude journée de travail.
À Noël, Booker lui offrit une broche, un petit bijou qui se donnait l’air d’être en or. Il lui dit qu’il l’avait achetée au rabais, mais elle devina qu’en réalité il l’avait trouvée, voire chapardée ; il avait fait un joli paquet, avec un papier qu’il avait peint lui-même pour lui donner un air de fête, et c’était bien suffisant, c’était même plus que suffisant.
Flora fit cadeau à son mari d’une pipe en terre toute neuve et d’une demi-once de tabac. C’était l’un des très rares plaisirs qu’il s’accordait, de façon très occasionnelle, et qui aux yeux de Flora, loin de représenter son seul et unique vice, était une merveilleuse vertu. Chaque soir, par n’importe quel temps, sauf s’il pleuvait ou s’il faisait un froid de loup, ils s’asseyaient ensemble devant leur cabane – n’ayant pas de terrasse couverte – sur de vieux fauteuils à bascule. Pour Flora, c’était un moment de parfaite communion avec Booker, avant de songer à se mettre au lit.
Quand il en avait les moyens, Booker s’achetait un peu de tabac, et il tirait sur sa pipe, spectacle qui donnait à Flora un puissant sentiment de sécurité. S’il n’était pas en fonds, il se contentait de sucer sa pipe vide, mais d’une certaine façon cette image paraissait incomplète à Flora, car l’absence de fumée venait lui rappeler le goût amer de leur pauvreté.
Pour ce premier Noël, elle reçut de lui un autre cadeau. Le sol était couvert de neige, si bien qu’ils avaient rentré leurs fauteuils à bascule, et s’étaient offert le luxe d’un feu dans leur poêle ventru. La pièce était enfumée par la lampe-tempête et par ce qui filtrait d’une fissure dans le conduit de la cheminée, mais elle était bien chaude, pour ne pas dire presque douillette. Ils se balançaient dans un silence paisible, en faisant semblant de croire que leur garde-manger était aussi bien garni que leur cœur plein d’amour.
« Tu vas être papa », dit Flora doucement.
Elle avait un peu peur de le lui dire ; elle était sûre qu’il en serait très heureux, mais ça leur ferait une autre bouche à nourrir. Et Flora, même momentanément, serait bien obligée d’arrêter de travailler, ce qui ajouterait à leurs difficultés. Elle priait pour que la récolte du coton fût bonne.
Booker s’immobilisa et tourna vers elle deux yeux écarquillés.
« Cet été, reprit-elle, tu seras papa. »
Il garda le silence. Flora devina qu’il devait se dire exactement la même chose qu’elle, qu’un enfant coûtait cher, et elle avait raison dans une certaine mesure, mais elle se méprit sur la cause de son silence.
« Je te demande pardon, murmura-t-elle.
— Oh ! mon amour », lui dit Booker, sur le même ton.
Il tendit le bras, prit la main de sa femme dans la sienne, et la serra si fort qu’elle ; dut presque étouffer un cri de douleur. Ce fut alors qu’elle comprit. Il pleurait.
Elle se leva et s’approcha de lui pour l’étreindre de toutes ses forces. Peut-être qu’il ne voulait pas d’enfant. Peut-être qu’il lui demanderait de s’en débarrasser. Flora ne voyait pas comment elle pourrait s’y résoudre, mais si Booker le lui demandait, elle le ferait.
« Oh ! mon amour », répéta-t-il. Il leva les yeux vers elle. Flora vit qu’ils étaient mouillés de larmes.
Et puis elle vit autre chose qui la transperça de joie jusqu’au plus profond de son être.
Elle vit qu’il était heureux.
Le petit garçon naquit l’été suivant. Flora eut pour sage-femme la vieille Mammy Perkins à qui Booker donna tout l’argent dont il disposait, c’est-à-dire pas grand-chose, mais il promit de lui donner le reste à mesure qu’il le gagnerait. Mammy Perkins se plaignit amèrement, car elle se plaignait toujours de tout, mais elle était habituée à ce genre d’arrangement. Elle recevait rarement l’intégralité de ses honoraires au moment de son intervention, mais ce qu’on lui devait lui était rendu au centuple sous forme de viande et de légumes qu’on lui offrait, de petits travaux qu’on faisait pour elle, de services qu’on lui rendait, et même parfois sous forme d’espèces sonnantes et trébuchantes.
C’était une grosse commère qui ne mâchait pas ses mots, dure avec les femmes qui enfantaient et brutale avec les nouveau-nés, à qui elle assenait de grandes claques pour leur faire prendre leur respiration, mais elle avait un cœur d’or.
Une fois Mammy Perkins repartie, Booker s’approcha de Flora qui serrait contre elle le minuscule bébé. Elle lui présenta leur fils, il le prit, le tint dans ses bras, s’éloigna un peu, et chuchota quelques mots, ces paroles secrètes qu’un homme ne dit qu’à son fils qui vient de naître.
Flora ne savait pas ce qu’il disait, et elle s’en moquait d’ailleurs. Il lui suffisait de savoir que son mari avait l’enfant et de voir son amour. Le plus doux souvenir de sa vie devait être cette vision de Booker tenant leur fils dans ses bras.
Au bout d’un petit moment, Booker lui rapporta le bébé et le déposa tendrement sur sa poitrine. Il s’assit au bord du lit et la contempla, les yeux pleins d’une détermination insondable.
« Ce garçon, il ira à l’école, dit-il. On va le faire instruire. Comme ça, il vaudra mieux que nous. »
Ils baptisèrent l’enfant William, le prénom du père de Booker, mais dès le premier instant on ne l’appela jamais autrement que Willie.
Avec un vieux cageot de pommes, Booker avait fabriqué un berceau pour Willie, et il avait mendié, ou peut-être bien volé, une chaude couverture pour lui. Le soir, il restait assis pendant des heures à côté du berceau ; au début, il se contentait de regarder fixement le bébé, ou de le caresser d’un doigt, le consolant s’il pleurait, changeant ses couches s’il était mouillé ou sale. Il lui chuchotait des confidences que Flora n’entendait pas, mais elle n’en concevait aucune jalousie. Depuis le soir où Willie était né, elle était ravie de voir que Booker l’aimait tant.
« Ce petit, on va le faire instruire », disait Booker. Il le disait presque tous les jours. « Il cueillera pas le coton, celui-là. »
Chaque fois qu’il le disait, Flora opinait, agacée parfois de l’entendre radoter, mais c’était ça, l’amour. Si la chose avait tant d’importance pour Booker, elle en avait aussi pour elle. S’il éprouvait le besoin de dire ces mots, alors il fallait qu’ils fussent dits. S’ils l’horripilaient à force d’être trop souvent rabâchés, eh bien, elle devait se dire que l’amour, c’était d’accepter les travers de celui qu’on aimait.
Pourtant, Booker n’était plus le même, et Flora savait pourquoi. Une de ses prières n’avait pas été exaucée. La saison n’avait pas été bonne.
Le prix du coton avait connu une légère hausse par rapport à l’année précédente, mais il n’y avait pas eu beaucoup de pluie et la récolte serait mauvaise. Il était certain, aussi, que Willie était une lourde charge, sur le plan matériel. Bien souvent, ils n’avaient pas suffisamment à manger, et quand cela arrivait, Booker se privait, afin qu’il y eût un peu de lait et des croûtes de pain pour le petit.
À l’exception des moments où il se trouvait auprès de son fils, ou bien seul au lit avec Flora, une sorte de désespoir l’envahissait. Il partait travailler tous les matins, et personne n’aurait pu s’échiner davantage, mais c’était pour ainsi dire inutile. Il ne pleuvait pas. Le coton ne poussait pas.
Ils cueillirent la récolte de Booker, et ils en tirèrent une somme pitoyable. Une fois les comptes faits, une fois remboursés le prêt de l’hiver précédent, le coût des graines et de l’engrais, une fois réglées toutes les petites complexités de la comptabilité, la part qui revenait à Booker n’atteignait même pas la moitié de ce qui leur était nécessaire.
Le désespoir de Booker s’intensifia.
Il alla trouver le Patron pour l’habituel prêt en prévision de l’hiver, et comme à l’accoutumée, l’argent lui fut compté à contrecœur. Mais la somme ne suffisait pas à Booker. Il réclama davantage.
Le Patron le foudroya du regard.
« Dis donc, mon gars, je suis pas une banque, moi, dit-il. Ces dix dollars devraient te suffire. »
Booker parvint à se contenir.
« M’sieur, je vous en remercie, dit-il, mais il me faudrait un peu plus. »
Le Patron garda le silence. Booker sentit la moutarde lui monter au nez.
« Enfin, je veux dire, en plus de ce qu’il nous faut pour manger. Le bébé a besoin de couches, et, j’ai honte de vous parler de ça, mais ma femme aurait absolument besoin de dessous neufs. »
C’était la vérité. Ils n’avaient pas de quoi acheter des dessous pour Flora. Sans compter que c’était humiliant ; Booker avait l’impression d’avouer qu’il n’était qu’un incapable, en tant que mari et soutien de famille.
Le Patron resta de marbre.
« Écoute, les couches on peut en faire dans des vieux chiffons, fit-il. Et dis donc à ta femme de raccommoder ses dessous. »
Booker éclata. Il y eut une dispute homérique, et le Patron traita Booker de fauteur de troubles, puis menaça de le chasser de ses terres.
Cela mit fin à la querelle. Booker était jeune et fort, prêt à faire tout ce qui pourrait lui rapporter de l’argent, mais l’hiver ne nourrissait pas son homme dans un bourg de province. Certes, il avait proposé à Flora, avant leur mariage, de renoncer à son exploitation pour prendre un travail à plein temps, mais c’était au printemps, à l’époque où l’on pouvait trouver des emplois. Maintenant, à l’automne, peut-être y aurait-il quelques semaines où l’on aurait besoin de bras pour manipuler les balles de coton, mais ce serait tout jusqu’au printemps suivant, et si la saison était encore mauvaise, l’été n’apporterait guère qu’un peu de chaleur pour les réconforter.
S’il perdait ses terres maintenant, il perdrait tout. Il fut forcé de présenter ses excuses au Patron, et il repartit avec ses dix dollars en poche. Il n’aurait rien d’autre d’ici au printemps.
Il ne rentra pas directement chez lui retrouver Flora. Il parvint à se faire prendre à bord d’un véhicule qui se rendait à Stockton et s’en fut chez le boucher. Il acheta une livre de viande, des bas morceaux. Ce soir, et même demain, ils feraient un bon dîner. En descendant la rue, il passa devant la mercerie Lanier. Il entra acheter des dessous vendus au rabais pour Flora, ainsi qu’une couche pour son fils, une seule. Enfin, il s’arrêta à la boulangerie et acheta une miche de la veille.
C’était lui qui gagnait le pain de sa famille. Il rapporterait du pain.
Il revint chez lui à pied et donna ses emplettes à sa femme ; il lui fit croire que tout allait bien, que le Patron avait accepté d’augmenter le prêt.
Mais Flora savait bien qu’il mentait.
Elle ne lui posa pas de question, et visiblement Booker n’était pas d’humeur à parler de leur situation financière. Elle l’accueillit par ses baisers et feignit d’être ravie. Elle préleva un petit morceau de viande pour préparer un ragoût, et tandis qu’il mijotait dans la marmite, elle s’assit dans son fauteuil, ses nouveaux dessous à la main ; le cadeau lui paraissait plus beau que des joyaux, car, en comparaison de ce qu’ils possédaient, il avait coûté plus cher que des diamants.
Booker s’assit à côté de Willie, dans son berceau, tenant sa menotte. Il ne parla pas à son fils. Non plus qu’à Flora. De temps à autre, il marmonnait quelques mots dans sa barbe, pour lui-même.
Le ragoût était prêt. Flora posa le pain sur le poêle un bref instant, pour le réchauffer et le faire paraître plus frais qu’il n’était. Elle servit le dîner et Booker sortit brusquement de sa rêverie, puis se montra presque jovial, la félicitant pour ses talents de cuisinière et la taquinant au sujet de ses dessous neufs.
Flora se dit qu’il était soulagé d’un grand poids et qu’il en était arrivé à une décision qui le satisfaisait. Elle avait peur, parce qu’elle ne savait pas ce que c’était.
Après le repas, Flora desservit et fit la vaisselle. Booker resta assis dans son fauteuil à bascule, suçant sa pipe, et quand il fit nuit, il se leva.
« Je sors, dit-il. Faut pas m’attendre. »
La peur transperça Flora comme une épée acérée. Il ne sortait jamais la nuit.
« Non, supplia-t-elle, fais pas ça. »
Booker la regarda, d’abord d’un air sévère, puis avec une lueur de malice au fond des yeux.
« Tu sais pas ce que je vais faire », répondit-il, et il sortit de la cabane.
Mais Flora savait. Il allait faucher du coton.
Une fois qu’on a cueilli le coton dans un champ, il en reste toujours un peu sur les plantes, quelques touffes qui ont échappé aux mains des ouvriers. Il était généralement admis, dans la région sinon ailleurs, que c’était une aumône pour les gens vraiment démunis, qu’une fois la récolte dûment rentrée, ce qui restait appartenait à qui saurait le prendre. Il y en avait rarement pour plus d’un dollar par dizaine d’arpents, mais pour ceux qui ne possédaient rien, un dollar, c’était beaucoup d’argent.
Toutefois, certaines récoltes étaient encore à faire. Il était illégal et dangereux de faucher du coton dans ces champs opulents. Tout exploitant avait le droit de protéger son bien, et il était prêt pour ce faire à user de la force, et même d’une arme à feu.
Flora ne pensait pas que son mari se contenterait des misérables touffes laissées dans les champs après la cueillette, donc ce qu’il s’apprêtait à tenter présentait un danger.
Elle ne savait pas quoi faire. Elle s’efforça de se changer les idées en accomplissant ses tâches ménagères, mais elle ne pouvait penser à rien d’autre que Booker. Elle ne cessait d’aller à la fenêtre, pour guetter son retour ; elle aurait donné n’importe quoi pour le voir surgir de la nuit et regagner la cabane, sain et sauf.
Willie se mit à pleurer. Elle le prit dans ses bras, s’assit dans son fauteuil, lui donna le sein, puis elle se balança avec lui et chanta des berceuses jusqu’à ce qu’il se fût rendormi. Elle le recoucha dans son berceau et retourna à la fenêtre.
Elle ne vit que la nuit.
Elle se mit à genoux et pria, elle supplia Jésus d’intercéder auprès de Dieu afin qu’il protégeât son homme, puis elle oublia Jésus et s’adressa directement à Dieu, mais elle ne croyait pas qu’il l’eût entendue.
Soudain elle entendit du bruit dehors, une espèce d’étrange grattement accompagné d’un halètement, comme ferait un animal blessé, et aussitôt elle sut qu’elle avait eu raison.
Elle courut jusqu’à la porte et l’ouvrit à la volée. Booker s’écroula contre elle, le sang coulant à flots d’un trou qu’il avait dans le dos. Se sentant enfin de retour dans les bras de sa femme, il hurla de douleur et se cramponna à elle, la couvrant de sang et la suppliant de lui pardonner.
Le souffle entrecoupé par la souffrance, il lui dit avec une violence qu’elle n’imaginait pas combien il l’aimait.
Elle essaya de le tirer à l’intérieur de la cabane, pour pouvoir refermer la porte au nez du monde extérieur et se sentir en sécurité ; elle lui demanda de ramper un peu plus loin, mais il était désormais revenu là où il voulait être. Dans les bras de Flora. À l’abri.
Elle le serra contre elle et le berça, en sanglotant, les cris de douleur du mourant se mêlant à son propre chagrin dans un paroxysme de désespoir.
Et puis il n’y eut plus que sa voix à elle, car les cris de Booker s’étaient tus. Flora comprit aussitôt. Il avait rendu l’âme, ses tortures avaient pris fin, il ne souffrirait plus.
Elle continua pourtant à bercer le corps sans vie. Elle hurla son chagrin à Jésus, implora Dieu à grands cris de lui rendre Booker, en sachant bien qu’il n’en ferait rien. Puis elle demanda à Dieu de la prendre elle aussi, elle L’en supplia. Sans Booker, elle ne voulait plus vivre.
Ce fut alors que Dieu lui montra sa pitié. Ce fut alors qu’il lui montra sa bonté. Il ne pouvait soulager sa douleur, ce vide atroce, lancinant qui l’avait engloutie, et qui, telle une imprévisible marée, devait revenir pendant des jours, des semaines, des mois, des années, mais Il lui donna la force de continuer la lutte pour la vie toute seule, sans Booker. Ce fut alors qu’il lui fit comprendre son dessein.
Willie pleurait. Le son de sa voix s’insinua, comme un filet de sang, au cœur de sa détresse et l’emplit d’une peur nouvelle. S’il pleurait, ce ne pouvait être de faim, puisqu’il venait de téter. Peut-être qu’il pleurait parce qu’il ne se sentait pas bien. Peut-être qu’il était malade. Peut-être que Dieu allait faire preuve d’une cruauté insupportable et le lui enlever, à son tour.
Sans cesser de sangloter, toujours couverte du sang de Booker, elle quitta à quatre pattes son mari mort pour s’approcher de son fils vivant. Elle sortit Willie de son berceau et le serra contre elle, en faisant des prières pour son salut, sans comprendre qu’il avait peur, tout simplement. Le bébé avait entendu des plaintes horribles et, tout comme un chien fidèle reconnaît le bruit de la souffrance humaine, il était effrayé. Il avait besoin du réconfort et de la sécurité des bras maternels.
Ce réconfort, elle le lui donna, même si elle n’en trouvait aucun. Elle se mit à faire les cent pas dans la pièce, en câlinant Willie pour le faire taire, implorant Dieu de lui rendre son calme, et elle fut tout étonnée quand Dieu répondit à ses vœux.
Booker était mort. Willie vivait. Mais Willie ne survivrait pas sans Flora. Elle était nécessaire à son existence. Elle devait pleurer le défunt, mais accorder toute son attention au vivant, faute de quoi elle perdrait tout.
Elle ne sut jamais combien de temps elle avait passé à cajoler son bébé. Elle sut simplement qu’il avait fini par se taire et qu’elle se sentait pleine d’une détermination farouche.
Booker l’avait quittée, mais le fils de Booker lui restait, et à travers Willie, Booker allait revivre, ainsi que tous ses espoirs, tous ses rêves, toutes ses aspirations.
Willie serait le triomphe de son père. Flora ne lui permettrait pas de se montrer inférieur à ce qu’elle attendait de lui.
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