Mama Flora
Chapitre 31
Elle lui avait préparé une tasse de café et, debout, le regardait boire à petites gorgées. Il avait l’air déplacé dans son élégant uniforme de lieutenant et Flora fut vivement consciente du fait que sa petite maison, quoique propre et bien tenue, était aussi un peu miteuse.
Elle pensait qu’il n’avait pas sa place ici, et n’avait aucune idée de ce qu’elle allait bien pouvoir lui dire, alors que depuis des années elle préparait ce qu’elle dirait si ce jour venait. Elle avait l’impression qu’un gouffre béant les séparait, qu’elle ne savait comment combler. Et puis l’impensable se produisit. Une part d’elle-même eut envie de le prendre dans ses bras, et de le tenir – le tenir tout simplement.
Mais, parce qu’elle ne savait pas ce qu’il pensait d’elle, et redoutait de le savoir, une autre part d’elle voulait qu’il s’en aille.
Elle lui demanda : « Pourquoi t’es venu ? »
Il la regarda comme on regarde une étrangère, ce qu’elle était pour lui. Mais ce que Flora ne comprenait pas, c’est que cette étrangère il désirait la connaître.
« Parce que c’était possible, répondit-il avec un léger sourire. Et parce que je le voulais. »
Le sourire s’éteignit.
« Parce qu’il le fallait, dit-il. C’est vrai que tu es ma Mamé ? »
Ce terme lui déplaisait. C’était un mot du Sud, un vieux mot du temps de l’esclavage, c’était comme cela que les enfants blancs appelaient leurs nourrices noires, et elle était plus, beaucoup plus que cela.
« Oui, fit-elle. J’suis ta Mamé. »
Il fit oui de la tête, mais pas comme si elle venait de lui apprendre quelque chose de nouveau.
Il reprit : « J’ai reçu tes lettres. » Elle lui avait écrit trois fois au cours des trois dernières années. Une fois par an, le jour de son anniversaire.
« Pour commencer, je ne savais pas quoi faire, qu’en penser », dit-il. Il sourit à nouveau, le même petit sourire timide.
« Je voulais que tu saches pourquoi, murmura Flora.
— Je crois que j’ai toujours su, dit-il. Ou que je l’avais deviné. Mon Papé n’était pas… (il chercha le mot juste) quelqu’un de bienveillant. »
Il avala une gorgée de café.
« D’abord ils m’ont raconté que tu étais morte, mais ils refusaient de parler de toi, ne voulaient pas me dire comment tu étais, comment tu avais rencontré Papé, ou comment tu étais morte. C’était comme si tu n’avais jamais vraiment existé pour eux. »
Elle savait qu’il disait vrai.
« Gran’ma m’a dit que je devais la considérer comme ma Mamé, mais j’étais un peu plus foncé qu’elle et nettement plus foncé que mon Papé, et ça ne rimait à rien pour moi. »
Que pouvait-elle dire ?
« Mon Papé, il était gentil avec toi ? »
Elle le dévisagea. Devait-elle mentir ?
Elle répondit : « Non. Il était pas gentil. »
Il hocha encore la tête.
« C’est bien ce que je pensais. »
Il resta assis, silencieux quelques instants, et Flora comprit que c’était aussi difficile pour lui que pour elle, qu’il était en train de lancer un pont entre eux.
« Il ne s’est jamais marié. Il était toujours parti, à Atlanta ou à La Nouvelle-Orléans, et la vieille Nana restait enfermée dans sa chambre, tout le temps malade ; et Gran’ma, eh bien, elle était costaud. Et Gran’pa. Ils n’arrêtaient pas de me dire que j’étais spécial et que je devais réussir à l’école parce que je valais mieux que les autres garçons, parce que j’étais un Fleming et que je devais perpétuer le nom de la famille, et je ne me sentais pas spécial, je me sentais juste… je ne sais pas… seul. »
Il la regarda encore, et elle vit que ses yeux brillaient.
« Et tu me manquais, Mamé. »
Ce fut à cet instant précis qu’il devint son petit garçon.
« La vieille Nana est morte et Papé s’est fait tuer, et j’ai cru que la fin du monde était arrivée, seul dans cette grande maison vide avec Gran’ma qui ne m’aimait pas. Elle aimait son fils, mon Papé. Gran’pa a vendu les terres et fichu le camp, et elle s’est enfermée dans sa chambre. Je crois que, pour une raison ou une autre, elle me tenait pour responsable de la mort de Papé. Elle jugeait tout le monde responsable, alors pourquoi pas moi aussi ? »
La pensée qu’il vécut seul dans cette maison sans amour était insoutenable pour Flora.
« Bessie s’occupait de moi. Tu connais Bessie ? »
Flora fit signe que oui de la tête.
« Le vieux Joseph aussi. Ils étaient gentils. Et je leur ai demandé un jour où était ma Mamé, si elle était au ciel. Je devais avoir, oh p’têt’ quinze ans. Ils n’ont pas répondu directement et je me suis mis à crier après Bessie, je lui ai dit qu’il fallait que je sache, et elle m’a dit. Mais elle ne savait pas où tu étais. Elle ne se rappelait même pas ton nom. »
Il redevint silencieux, puis la regarda directement, d’un air presque accusateur.
« Et je te détestais. À cause de ce que tu avais fait. »
Flora était incapable de soutenir son regard. Elle baissa les yeux. Pourquoi ne la détesterait-il pas ? Elle se détestait bien elle-même.
« Je suis allé à l’université d’Atlanta, et j’étais bien content d’être loin de cet endroit. J’étais presque heureux, tout seul. »
Ce que Luke ne disait pas, c’était à quel point il avait été malheureux, même à la faculté. Il était le seul Noir dans une université pleine de Blancs parce que sa famille avait de l’argent. Il ne lui raconta pas comment il avait essayé d’être blanc, et échoué.
« Et puis j’ai reçu ta lettre. »
Maintenant tout allait s’arranger, maintenant il allait comprendre, se dit-elle.
« Et j’étais tellement en colère contre toi. Je n’arrivais pas à comprendre comment tu avais pu m’abandonner.
— J’voulais pas ! s’écria-t-elle. Y t’ont pris ! J’avais pas le choix !
— À présent, je le sais », reconnut-il doucement.
Il ne révéla pas que c’était Bessie qui le lui avait fait comprendre, et le vieux Joseph et même Charlie. Élevé dans l’aisance matérielle, dans des conditions privilégiées quoique dans la solitude, il n’avait jamais compris que les Noirs n’avaient guère le choix.
En recevant la première lettre de Flora, il avait éprouvé de la colère, mais rentré chez lui, il l’avait montrée à Bessie et lui avait demandé de lui dire la vérité. Elle lui avait révélé la réalité de sa vie, de leurs vies à tous, et cela lui avait ouvert les yeux. Il était allé trouver Joseph, malade, mourant même, qui, après avoir travaillé des années pour les Fleming, ne possédait rien, ni argent ni famille et si peu d’amis. Il était allé voir Charlie et avait vu ce qu’il n’avait jamais vu auparavant, parce que jusqu’à ce jour il n’y avait jamais attaché d’importance.
Luke était retourné au collège, décidé à réussir, mais pas dans le monde de l’homme blanc. Lorsqu’il avait décroché sa licence, il avait trouvé un emploi dans le cabinet d’un avocat de peu de talent, un Noir, un des rares de sa race, et il s’était consacré à améliorer le sort des gens de couleur, des pauvres, des dépossédés, menant leurs combats à leur place. Il était devenu exactement ce que sa famille – à l’exception de sa mère – n’aurait pas voulu qu’il soit.
« Pourquoi t’es dans l’armée ? » lui demanda Flora, intensément fière de lui.
Luke haussa les épaules.
« Il y a à faire, dit-il. Des combats à mener. L’armée est tout aussi injuste pour l’homme noir que le reste du monde. »
Il se reprit : « Que le reste des États-Unis. »
Il lui raconta une histoire drôle. En Grande-Bretagne, il y avait des bars où les militaires blancs américains n’étaient pas admis. Seuls les Anglais (et les Noirs américains) étaient servis.
Elle sourit de son histoire, qui lui avait bien plu, mais tout cela n’était rien à côté de ce qui les occupait.
« Pourquoi t’es venu ? » Elle avait besoin de le savoir.
Avec un haussement d’épaules, Luke répondit : « Je ne sais pas. J’y ai beaucoup réfléchi et je ne sais pas. Tu n’avais pas d’existence réelle, et je n’étais pas certain de vouloir que tu en aies une, au cas où je ne t’aimerais pas. Puis on m’a affecté en Europe. Je pars demain, et il fallait que je te voie, il fallait que je sache… si quelque chose devait m’arriver… »
Une fois encore, elle crut voir briller des larmes dans ses yeux. Si ce qu’il avait dit jusqu’à présent semblait formel, presque répété, ces derniers mots lui avaient échappé.
« Je voulais au moins savoir de quoi tu avais l’air, au cas où il m’arriverait quelque chose. »
Il s’interrompit encore.
« Non, ce n’est pas seulement ça, se reprit-il. Je voulais que tu saches à quoi je ressemble. Si quelque chose devait m’arriver, je voulais penser que pour quelqu’un ça pouvait avoir de l’importance. »
Et à ce moment-là, le bel officier à l’allure si fière devint le petit garçon le plus esseulé du monde. Il n’avait personne pour l’aimer. Sauf Flora. Et même cela n’était pas encore acquis.
Il jeta un coup d’œil à la maisonnette.
« Tu ne t’en sors pas trop mal ? » demanda-t-il.
Flora fit oui de la tête, et sentit ses propres yeux se remplir de larmes.
« Oh oui, répondit-elle. J’me débrouille très bien. Maintenant. »
La voix de Luke avait baissé au point de n’être plus qu’un chuchotement ; elle l’entendait à peine.
« Alors prends-moi dans tes bras », lui demanda-t-il.
Elle ne savait pas s’il exprimait réellement son propre désir ou s’il le faisait par gentillesse pour elle. Mais c’était en tout cas ce dont elle avait besoin.
Elle s’approcha de lui et se sentit inondée par trente années d’amour. Et Luke, tout en la serrant contre lui, chuchota les mots qu’elle avait tant rêvé, depuis trente ans, de l’entendre prononcer : « Tu m’as manqué, Mamé. »
Ils étaient tous deux assis à la table quand Ruthana rentra. D’abord intriguée par ce bel étranger, elle fut choquée lorsque Flora lui révéla son identité. Elle aurait aimé ressentir davantage d’émotion, mais sa préoccupation première restait sa mère. Sachant l’importance que devait revêtir cet événement aux yeux de Flora, elle se demandait comment celle-ci le vivait.
Luke se montra agréable avec elle, s’enquit de sa journée et de son travail scolaire, mais Ruthana avait l’impression de s’ingérer dans un domaine dont elle ne saisissait pas bien toute la portée affective.
« Vous avez à parler tous les deux. J’m’en vais voir Tata Pearl », déclara-t-elle. Mais Luke consulta sa montre et se leva.
« Non, dit-il. Je dois partir. Reste, toi, et occupe-toi de ma Mamé. »
Flora le supplia de passer la nuit chez elle. Mais il devait être rentré à Memphis pour attraper le train de New York. Il promit de lui écrire.
Flora l’accompagna jusqu’à sa voiture. L’idée lui traversa l’esprit qu’elle ne savait même pas quel poste il occupait dans l’armée.
« Faudra qu’tu te battes ? »
Il sourit et répondit : « Non. Je parle et j’écris plutôt bien l’anglais, alors on m’a nommé reporter. »
Cela n’atténua guère les inquiétudes de Flora. Elle se rappela les actualités consacrées aux combats dans le Pacifique. Il avait bien fallu que quelqu’un les prenne ces images, que quelqu’un rende compte des batailles dans les journaux.
« Tâche de rester loin des Allemands », lâcha-t-elle impulsivement.
Il la rassura d’un signe, puis s’approcha d’elle et la serra encore contre lui. Ni l’un ni l’autre ne parla. Les mots semblaient vains, vides de sens.
Il se détacha d’elle.
« Je t’écrirai », lui promit-il encore puis il monta rapidement dans sa voiture. Flora inclina affirmativement la tête sans détacher ses yeux de lui pendant qu’il allumait le moteur. Luke agita la main, lui adressa un sourire forcé, puis s’en alla. Il ne se retourna pas, et d’ailleurs elle ne souhaitait pas qu’il le fît. Elle voulait garder le souvenir de lui s’efforçant de sourire, sachant bien qu’elle n’oublierait jamais cet instant.
Elle resta dans la rue vide, sans rien voir d’autre qu’un rêve exaucé.
Ruthana sortit de la maison et passa le bras autour de sa maman.
Elle lui demanda doucement : « Ça va ? »
Flora l’entendit, mais mit un moment avant de répondre.
« Oui. J’vais bien, finit-elle par dire. Je frais bien de te trouver quéqu’chose à manger, tu dois avoir faim.
— J’m’en occupe », déclara Ruthana.
Tandis qu’elle s’activait aux fourneaux, Flora resta assise à sa table, triturant son mouchoir.
Luke, son premier-né, avait été perdu pour elle pendant un très grand nombre d’années, mais à présent il était retrouvé. Son second fils, Willie, s’était égaré quelque temps, mais il lui était revenu par la suite.
À présent ils étaient partis tous les deux, et elle ne savait pas si elle les reverrait l’un ou l’autre un jour.
Elle était incapable de contenir l’immense complexité des émotions qui l’habitaient. Elle ne voyait rien d’autre que les visages de ses fils. Elle n’entendait rien d’autre qu’un son qu’elle avait entendu tant d’années auparavant.
Dans le train qui l’emmenait loin de chez elle et de Luke, une mère chantait une berceuse pour calmer son petit enfant. Cet air, Flora l’entendait à nouveau, et elle ressentait une douleur identique à celle que la chanson avait déclenchée en elle à l’époque. Elle se rappela avoir poussé un cri, un seul, dans ce train.
Ce même cri sortit à nouveau d’elle, mille fois plus fort, venu des tréfonds de son âme, un cri animal, entre hurlement et gémissement, et elle tomba par terre, évanouie.
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