Mama Flora

Alex Haley · Chapitre 35 sur 51

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Mama Flora

Chapitre 35

 

L’Arizona était agréable, l’air hivernal qui soufflait du désert, frais et propre. Fort Huachuca était une grande base, dirigée avec efficacité, et Willie estima que les Noirs y étaient plus nombreux que les Blancs. Parce qu’ils étaient des soldats et non plus des bleus, les officiers paraissaient plus détendus et les sergents-chefs ne passaient plus tout leur temps à hurler. Les lois de ségrégation s’appliquaient toujours mais avec plus de tact qu’en Géorgie.

Ce qui ne les empêchait pas d’être blessantes.

Un grand nombre de prisonniers de guerre allemands étaient internés non loin de là. Le fait que les Allemands puissent être servis dans des restaurants et des bars où les Noirs américains n’avaient pas le droit de pénétrer constituait un sujet d’amertume permanent. La rumeur selon laquelle l’armée allait former sa première division de combat de couleur, et que l’événement aurait justement pour cadre Fort Huachuca, ne soulagea que partiellement cette amertume.

« Enfin ! » s’écria Ab, triomphal. Il devait prouver, à lui-même comme au monde, que les Noirs ne sont pas des poltrons, en mémoire de son père défunt.

« Oui, pas trop tôt », renchérit Willie, espérant être autorisé à en faire partie.

Ce ne devait pas être le cas. La 93e division d’infanterie fut bel et bien formée au fort, mais Willie et Ab furent affectés à une unité différente à San Francisco, pour travailler dans un premier temps comme manœuvres.

« Des soldats en chocolat », ronchonna Ab.

Mais au moins avaient-ils quelques sous-officiers noirs et l’impression de s’être rapprochés de la guerre. D’ailleurs leur séjour à San Francisco fut de courte durée. Ils furent déplacés une nouvelle fois et affectés outre-mer, en Australie.

Willie était enchanté. Il n’avait jamais voyagé de sa vie, et était incapable d’imaginer à quoi pouvait ressembler un pays étranger. Mais, surtout, cette affectation les rapprochait encore davantage de la guerre proprement dite. Le voyage fut tout sauf romantique. Ils furent embarqués sur un cargo reconverti en navire de transport de troupes, serrés comme des sardines. Willie souffrit du mal de mer les trois premiers jours et, à sa grande surprise, Ab aussi.

« Qu’on me donne la terre ferme ! gémissait celui-ci. J’peux plus supporter tout cet océan ! »

Jour après jour, ils ne virent que de l’eau, sans qu’une île ou même une mouette vienne briser cette monotonie. Seuls des poissons volants venaient parfois atterrir sur le pont, ou des dauphins nager à vive allure à côté d’eux.

Au bout de deux semaines, ils franchirent l’équateur, et eurent droit à une cérémonie qui les divertit de leur ennui. Ceux qui n’avaient encore jamais franchi cette ligne devaient être présentés au roi Neptune et à sa cour, puis se faire tremper la tête dans un seau d’eau. Tous s’amusèrent de bon cœur, même si bon nombre de soldats originaires de l’Amérique profonde, des États de la plaine, n’avaient jamais entendu parler de Neptune et, n’ayant jamais vu la mer, n’en revenaient pas de l’étendue du domaine de ce monarque.

Ils se couchèrent heureux ce soir-là car ils étaient à mi-chemin. Mais vers deux heures du matin, la sirène du bateau retentit. Les hommes tombèrent de leurs couchettes et hamacs et se précipitèrent sur le pont, attrapant au passage leurs gilets de sauvetage.

Willie découvrit, choqué, une réalité nouvelle. Jusque-là, il avait cru naviguer seul sur un océan vaste et vide, sans jamais envisager l’éventualité d’une attaque. Si celle-ci devait se produire, elle se déroulerait en plein jour, et serait le fait de l’aviation.

Aux sous-marins, il n’avait jamais pensé.

Ils se rassemblèrent sur le pont, en rangs conventionnels. Personne ne parlait, hormis les officiers qui se déplaçaient parmi eux, vérifiant les attaches des gilets de sauvetage, et s’entretenant à voix basse.

Le navire roulait. Il changea une fois de direction, puis encore une fois. Willie se tenait à côté d’Ab. Tous les hommes étaient unis dans la peur, chacun se posant les mêmes questions. Et s’ils étaient touchés par une torpille ? Quel effet cela faisait-il de mourir dans un bateau en flammes, ou de se noyer en mer ?

Il fut pris de haine pour ce sous-marin qu’il ne voyait pas, dont la présence n’était même pas certaine, et il détesta encore bien plus l’ennemi au-dessous de lui. Jusqu’alors, même au camp d’entraînement pendant les exercices de baïonnette, l’ennemi n’avait été qu’une entité sans visage, sans individualité ni personnalité aucune, rien de plus qu’un agresseur lointain. À présent, l’ennemi se trouvait à portée de torpille et Willie acquit un sens nouveau, indispensable au soldat en guerre : l’instinct de survie, le désir de tuer.

Ils restèrent debout une heure en silence, puis quelqu’un lâcha un pet et la tension faiblit un peu.

« Merde ! chuchota quelqu’un. Ça va encore durer longtemps ? »

Cela dura encore une heure, puis ils furent déconsignés. Ils regagnèrent leurs couchettes, mais cette nuit-là personne ne trouva facilement le sommeil.

Au matin ils étaient tous des hommes différents, des soldats prêts à se battre. Ce fut alors qu’ils reçurent l’information qui leur manquait encore.

Ils ne partaient pas pour l’Australie comme manutentionnaires ou portiers, pour servir au mess ou nettoyer les latrines. Après un bref entraînement au combat de jungle et au maniement des armes, ils allaient prendre du service actif.

Ils allaient enfin se battre.

Trois mois plus tard, ils se retrouvaient sur une île de carte postale dans le Pacifique, chargés de protéger un terrain d’aviation jouxtant une plage bordée de cocotiers, entourés d’autochtones amicaux et de Japonais hostiles.

La première fois qu’ils subirent l’attaque des avions nippons, Willie sentit la panique monter en lui, mais son entraînement, sa résolution d’être bon soldat et sa rage contre l’ennemi lui permirent de tenir bon. Il se saisit de sa D.C.A., commença à tirer bien avant d’avoir une véritable cible et continua longtemps après le départ des avions.

« Merde ! » jura-t-il, car il n’en avait abattu aucun.

Ab, qui était resté à côté de lui constamment, avait perçu la nervosité de Willie et l’avait encouragé de ses cris, tout en faisant feu.

« Ouais, putain de merde ! » éructa-t-il.

Willie lui jeta un coup d’œil et, voyant le large sourire sur le visage de son ami, réalisa que celui-ci s’était bien amusé.

« C’est pour ça qu’on est là, expliqua Ab. Ça vaut quand même mieux que de s’emmerder à mort. »

Il exultait et son humeur se communiqua peu à peu à Willie : n’était-il pas vivant ? N’avait-il pas survécu à une rencontre très rapprochée avec l’ennemi ?

Il lâcha un cri d’allégresse et entoura du bras l’épaule d’Ab. Tous deux dansaient presque de joie.

Leur excitation s’évanouit lorsqu’ils apprirent que les avions avaient fait deux victimes pendant le mitraillage au sol. Alors Willie dut affronter une autre réalité de la guerre : cela aurait tout aussi bien pu être Ab et lui. Il pleura la mort des deux hommes, comme il espérait que d’autres pleureraient la sienne s’il venait à succomber, et ressentit vivement la perte de ces soldats qu’il ne connaissait pourtant pas bien. Sa haine des Japonais augmenta encore. Mais même ce deuil ne parvint pas à effacer complètement l’exaltation totale qui s’était emparée de lui ce jour-là, ce déferlement d’une force vive.

Le rythme des prochains mois ainsi établi, ils s’y habituèrent et devinrent des vétérans de l’attaque. Willie ne se débarrassa jamais de la peur qu’il éprouvait à chaque passage des avions, mais devint un excellent tireur, et le jour où il en toucha un, il eût été difficile de trouver au monde un homme plus fier que lui.

Rien ne prouvait vraiment que ce fût son canon qui avait descendu l’avion : cela aurait tout aussi bien pu être celui d’Ab, ou l’un de ceux de la douzaine de tireurs postés autour de la piste, mais Willie en était certain. Il vit un morceau d’aile se détacher, et la fumée se déverser de l’avion de chasse. Puis l’appareil fit une embardée et entama sa chute. Le pilote en reprit apparemment le contrôle parce qu’il réussit à le faire remonter et s’éloigna péniblement vers la mer, vers la sécurité. Mais arrivé à deux kilomètres du rivage environ, l’avion fit une nouvelle embardée et sombra dans l’océan.

Chacun des hommes qui regardaient, c’est-à-dire tous, se mit à pousser des cris de joie et à applaudir. Et ce soir-là ils s’enivrèrent pour fêter l’événement.

À l’aube, ils entendirent les coups lointains d’un tireur embusqué. Chacun saisit son arme, prêt pour l’action, mais le silence retomba. Ils apprirent plus tard que deux des sentinelles postées autour du camp avaient été attaquées ; l’une était morte, l’autre blessée.

Ces tireurs isolés étaient ce que Willie haïssait plus que tout. Au moins pouvait-on voir les avions tandis qu’ils attaquaient ; son canon trouvait une cible, sa rage un objet. Mais ces tireurs étaient invisibles. Ils ne prévenaient jamais. On voyait seulement la muraille dense de la forêt, un minuscule crachat de fumée, suivi, un millionième de seconde plus tard, du claquement de la déflagration. Peu importait la puissance de feu qu’ils déversaient ensuite sur la jungle : le tireur avait pris la fuite depuis longtemps.

L’aspect presque le plus satisfaisant de leur séjour sur l’île était la camaraderie sans histoires qui régnait parmi les hommes, noirs pour la plupart, avec quelques Blancs, car la ségrégation n’avait pas été instaurée dans cette île tropicale si éloignée des États-Unis. Il n’y avait d’ailleurs pas assez de place pour des mess séparés, et les hommes étaient unis aussi dans la récrimination.

Comme toujours dans l’armée, la plupart des réclamations avaient trait à la nourriture.

« Merde, c’que j’peux détester ces œufs en poudre ! » s’exclama Ab un matin, fixant l’amas jaune vif étalé dans son assiette. Chaque matin, il se trouvait quelqu’un pour faire cette remarque, généralement plusieurs fois.

« Moi, j’aime encore mieux les œufs que leurs patates déshydratées, constata Willie.

— Avant vot’arrivée, y avait un cuistot qui se débrouillait pour que les choses aient le goût du frais », les informa Tate Kilmer, un vétéran de la guerre îlienne. Il répétait la même chose chaque matin.

« Où diable est-ce qu’il est parti ? demanda Willie, qui connaissait la réponse par cœur.

— C’est les officiers qui l’ont récupéré ! ricana Tate. Et là où il est, y n’cuisine plus de poudre ! »

Ce fut au petit déjeuner qu’ils apprirent que les marines avaient atterri en Nouvelle-Bretagne et attaquaient Rabaul. Peu après, les attaques aériennes cessèrent. On parlait de victoire et même d’une permission en Australie. Willie avait bien aimé l’Australie, du moins le peu qu’il en avait vu, et il souhaitait retourner à la Grande Barrière. Après leur entraînement dans la jungle, ils avaient eu quelques jours de permission. Willie et quelques autres s’étaient rendus à la Grande Barrière sur un bateau affrété. Il était monté sur le récif de corail : à trente-cinq kilomètres au large des côtes, il avait de l’eau jusqu’à la taille, et n’apercevait pas la terre à trois cent soixante degrés à la ronde.

Ab avait une vision différente de l’Australie. Ils restaient à leur emplacement de D.C.A., jour après jour, à attendre des attaques qui ne venaient plus, et gardaient l’œil ouvert pour surveiller les tireurs isolés ou même un autochtone poursuivant son cochon échappé, n’importe quel événement susceptible de soulager leur ennui. Ab faisait ses propres projets pour la permission à venir. Ce serait peut-être Fidji ou l’une des autres îles moins dangereuses. Il n’appréciait pas l’attitude des Australiens vis-à-vis de leurs propres indigènes, les aborigènes. C’était un peuple dépossédé et lésé qui avait été chassé, presque jusqu’à extinction complète dans certaines régions, et ne bénéficiait d’aucun statut citoyen dans le pays qui lui avait pourtant appartenu. Ce qui le préoccupait le plus, c’était que l’Australie ne manifestait apparemment aucun désir de changement, et il en venait à évoquer les États-Unis avec affection.

À cause de cela, Willie se prit à considérer l’Amérique d’un œil nouveau, avec espoir. Durant les trois ou quatre années précédentes, des changements considérables s’y étaient déroulés et Willie, eux tous y avaient contribué. Cette année-là, certaines lois relatives au droit de vote avaient été modifiées en faveur des Noirs dans les États du Sud. Et Willie se prenait à croire, comme Ab, qu’une société plus équitable était possible dans l’avenir, même si elle n’était pas pour demain.

Des ordres arrivèrent, et il n’était nullement question de permission. Rabaul était tombé. MacArthur était retourné dans les îles Philippines. On affecta les hommes de Nouvelle-Géorgie à une nouvelle mission : il s’agissait de nettoyer l’île des Japonais.

On allait opérer par petites unités d’une douzaine d’hommes, équipés de fusils, de mitrailleuses, de grenades et de lance-flammes.

Au début, la tâche fut aisée. Quelques tranchées-abris japonaises se trouvaient à deux kilomètres environ de la piste. Willie pensait qu’elles devaient appartenir aux tireurs isolés. Ils avaient beau essayer de se défendre, ils étaient démoralisés, privés de contacts avec leurs camarades, souvent affamés, leurs provisions terminées depuis longtemps, leurs munitions presque épuisées.

Au fur et à mesure que Willie et Ab s’éloignaient du terrain d’aviation et s’élevaient dans les collines, la résistance se faisait plus féroce. Les abris étaient plus larges, capables d’accueillir jusqu’à six hommes, et bien camouflés, quoique leur présence ou leur proximité fût parfois trahie par des boîtes à munitions cassées ou de petits potagers bien tenus. Comme ils en avaient moins utilisé, ces hommes disposaient de plus de munitions et nombre d’entre eux étaient déterminés à combattre jusqu’à la mort plutôt que d’être faits prisonniers. Ils ignoraient du reste qu’en tout état de cause leur guerre était terminée.

Peu importait à Willie de les tuer, à condition que ce fût dans le contexte d’une petite bataille et qu’il ne voie jamais leurs visages. Il avait horreur de cela lorsqu’ils se rendaient, car il s’apercevait alors qu’il était incapable de les détester, tant ils lui paraissaient pitoyables.

Un jour, il fut pris de nausées en arrivant devant un terrier de renard. Les hommes n’avaient entendu aucun coup de feu, mais restaient sur la défensive. Puis Willie observa qu’Ab regardait fixement quelque chose. Était-ce parce qu’il avait entendu venir les Américains ou parce que ses munitions étaient épuisées ? En tout cas, le Jap s’était fait hara-kiri et Willie dut se détourner pour vomir.

La même chose lui arriva la première fois qu’il se servit d’un lance-flammes et sentit l’odeur de la chair humaine brûlée. Il ne parvenait pas à comprendre pourquoi ces hommes, dépassés en nombre, combattant sans aucun espoir de victoire, dans une guerre perdue d’avance, refusaient encore de se rendre.

Parfois pourtant, les Japonais s’en sortaient mieux. Plusieurs Américains furent blessés, et un ou deux tués. À cause de cela, chaque unité comportait un médecin ou au moins un homme entraîné à prodiguer les premiers soins.

Ils furent avisés d’une permission à venir, prévue pour la semaine suivante, lorsqu’ils auraient fini de nettoyer le secteur. Le nombre de Japonais qu’ils trouvaient était nettement en baisse et Willie prenait parfois presque plaisir à ses journées, ses marches dans les vertes collines tropicales qui offraient une si belle vue sur les rouleaux paresseux du Pacifique. Il songea à quel point ce serait agréable de partir en permission, son devoir accompli, et se prit à réfléchir à l’avenir et à la paix. À Ernestine. Au mariage. Et aux enfants.

Il était tellement absorbé par ses pensées que le coup de feu le surprit. Il sentit quelqu’un l’entraîner vers le sol. C’était Ab. Il tomba par terre, son fusil chargé.

La casemate se trouvait trois cents mètres plus haut, dans la colline, un petit bunker en ciment, construit dans la pente et bien camouflé. Les Japs disposaient manifestement d’une mitrailleuse car elle crachait parfois un feu continu, et les hommes de l’unité de Willie restèrent cloués au sol.

Ils ripostèrent, mais en vain. Ils se trouvaient trop loin pour pouvoir se servir des lance-flammes, inefficaces à cette distance, d’autant qu’il avait plu ce matin-là et que la jungle était mouillée. Willie envisagea une grenade, mais il faudrait la lancer loin, sans doute inutilement. Il tira quelques coups en direction de la casemate, pour soulager sa frustration, et appela à voix basse les autres pour voir si quelqu’un avait une idée.

Alors il réalisa qu’Ab ne tirait plus. Il regarda son ami, affalé au sol.

Il s’écria : « Ça va, Ab ? »

Pas de réponse.

Ce fut comme s’il venait de recevoir un violent coup de poing dans l’estomac.

Il retourna Ab et vit la terrible blessure à la poitrine d’où jaillissait le sang.

« Willie, chuchota Ab pitoyablement. Ça fait mal… »

Il vivait encore, tout juste… Et en cet instant terrible, les rôles se renversèrent. Willie devint le père et Ab son fils chéri, mourant.

« Toubib ! vociféra Willie. Faut le toubib ici ! »

Il vit le médecin se lever puis se laisser retomber aussitôt, tandis qu’une autre rafale était tirée depuis la casemate.

Une rage immense s’empara de Willie, bouillonna en lui puis explosa.

« Couvrez-moi ! » hurla-t-il, pour ceux qui pouvaient l’entendre.

Il quitta Ab en rampant, puis, lorsqu’il se jugea en sécurité, dissimulé parmi les feuillages denses, il se leva et courut, la tête bien rentrée dans les épaules, gravissant la pente, de plus en plus haut dans la colline, en veillant bien à rester sur le côté de la casemate. Encore et toujours plus haut.

Peinant pour retrouver son souffle, il arriva à une douzaine de mètres au-dessus de la casemate. Ses compagnons canardaient les Japonais pour les occuper et Willie pensait bien n’avoir pas été vu.

D’ailleurs, en cet instant, peu lui importait. Il était devenu un ange de la vengeance, mû par un courroux furieux et la puissance de sa vertu. Son sort lui était indifférent, il ne désirait qu’une seule chose : venger son ami. Il voulait que les Japs l’entendent, qu’ils sachent qu’il venait et qu’il incarnait la mort pour eux.

Il saisit la grenade de sa ceinture et se mit à dévaler la pente en courant vers le bunker. Il arracha la goupille avec ses dents puis se mit à hurler.

Il attendit jusqu’au dernier moment, lorsqu’il fut au niveau de la casemate. La grenade pouvait exploser à tout moment, mais il ne voulait leur laisser aucune chance de s’en sortir. Il vit leurs visages étonnés, les vit essayer désespérément de retourner leurs mitrailleuses fixes pour les pointer sur lui, les vit s’emparer de leurs fusils.

Quand il lança la grenade, il faillit tomber dans la casemate en glissant dans la boue et le sous-bois humide. Au moment même où il la lançait, il sauta vers le sol, au-dessous d’eux, puis se laissa rouler vers le bas de la pente, vers les siens.

L’explosion, assourdissante, ne l’empêcha pas de percevoir leurs cris d’agonie. Il atterrit contre un arbre qui lui coupa le souffle et arrêta sa chute. Il ressentit une douleur dans la jambe, une balle ou un éclat d’obus peut-être, et resta là recroquevillé, se faisant aussi petit que possible, les mains sur la tête tandis que les combats dérisoires faisaient rage tout autour de lui et que ses compagnons tiraient des rafales de mitraillette vers les deux rescapés qui s’extirpaient tant bien que mal de la casemate. Les coups de feu n’avaient pas encore cessé qu’il était de nouveau sur pied, descendant la colline en boitant. Il s’arrêta à cinq mètres d’Ab environ.

Il vit le toubib à genoux près de son ami, le vit porter sa main au visage d’Ab pour lui fermer les yeux. Il le vit s’accroupir et réciter une dernière prière pour celui qui venait de partir.

« Non, rugit Willie. Non ! »

Le visage ruisselant de larmes, il courut vers Ab et le prit dans ses bras, le traînant, tirant son corps à lui comme pour le faire revenir de la mort.

Il ordonna : « Ne meurs pas ! »

Il savait pourtant qu’il était trop tard, qu’Ab ne pouvait plus l’entendre et n’obéirait pas à son ordre. Cela lui était égal. Il avait l’impression de se noyer dans un océan de douleur, et la seule chose qui comptait était de s’élancer vers quelque rive lointaine où tout puisse être comme ce devait être.

Il étendit le corps de son ami par terre, resta à genoux à côté de lui et parvint lentement à réaliser le fait qu’il ne retrouverait plus jamais Ab, sur aucune rive, si lointaine fût-elle, et que plus rien ne serait jamais comme avant.

Tout en sachant qu’il n’aurait pas souhaité de prières, Willie pria pour Ab, espérant qu’il avait trouvé, enfin, le pays doré de ses rêves, où tous étaient égaux, ce pays qu’il avait cherché à réaliser au prix de tant d’efforts.

Normalement, ses camarades l’auraient entouré, avec force acclamations et bourrades dans le dos, mais ils s’abstinrent, comprenant ce qui venait de se passer. Certains s’attaquèrent à la pagaille de la casemate, d’autres restèrent en groupe à discuter à voix basse.

La pluie se mit à tomber, une pluie tropicale, torrentielle. Willie leva le visage vers le ciel, estimant qu’il n’était que juste que les cieux pleurent pour Ab, mais aucune quantité de pluie ne suffirait jamais à le laver du sang de son ami.

Tate Kilmer s’approcha et lui tendit la main pour l’aider à se relever, mais Willie le renvoya d’un geste.

« J’peux y arriver tout seul ! » aboya-t-il, furieux.

Il se leva avec difficulté et laissa le médecin soigner sa blessure, incapable pourtant de comprendre pourquoi il se laissait faire, car à ce moment-là, comme longtemps après, il ne vit vraiment aucune raison de continuer.

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