Mama Flora
Chapitre 43
Le lendemain matin, vers dix heures, elle mit son chapeau et son manteau car il faisait froid. Elle marcha jusqu’au bout de sa rue et prit l’autobus.
Freeman Lanier monta à l’arrêt devant Chez Pop.
« Et où vous allez comm’ça, M’dame Palmer ? » s’enquit-il poliment.
« Eh bien, Freeman, répondit Flora, j’vais en ville. J’m’en vais boire une tasse de café.
— Ça c’est agréable », commenta-t-il.
Mais on le sentait troublé. Le bus s’éloignait de Pop’s Place.
« J’m’en vais au Star Café, l’informa Flora d’un air détaché. Paraît qu’ils font du bon café. »
Freeman la dévisagea comme s’il n’en croyait pas ses oreilles. Flora espérait qu’il n’en dirait pas plus. Elle le connaissait à peine, et ce qu’elle s’apprêtait à faire, elle devait le faire seule.
« J’pense pas que c’t’une très bonne idée, M’dame Palmer, lâcha-t-il.
— À vrai dire, Freeman, répliqua Flora, ce que tu penses, ça m’est un peu égal, parce que c’est là que je vais. »
Freeman ne savait trop que dire. Il regarda fixement par la fenêtre puis posa de nouveau son regard sur Flora.
« Ils servent pas les gens de couleur là-bas, M’dame Palmer, l’informa-t-il.
— Freeman, j’suis pas de couleur, rétorqua Flora. Je suis noire. Et comment va ton papa ? »
Il grommela une vague réplique et se remit à regarder obstinément par la fenêtre.
Flora descendit à l’hôtel de ville. Freeman en fit autant. Il s’éloigna de quelques pas, comme pour s’acquitter d’une course précise, puis s’arrêta et suivit Flora du regard. Elle jeta un coup d’œil à la ronde. C’était vraiment un endroit plutôt agréable, songea-t-elle, mais comme c’était bête d’avoir tout en double : deux fontaines d’eau potable, deux bancs publics – quel gaspillage des deniers municipaux ! Elle savait que Freeman la suivait, à distance respectable, son gardien, son protecteur… Elle aurait préféré qu’il s’abstienne. Elle n’avait que faire d’un gardien ou d’un protecteur : elle en avait déjà un.
Elle avait Dieu.
Elle traversa le petit jardin public devant la mairie et se rappela que c’était là qu’elle avait voulu, un jour, donner son sang et qu’on l’avait refusé parce qu’elle était noire. Ce qui lui rappela son objectif présent : elle traversa la rue, en direction du Star Café. « Ne faites pas ça, M’dame Palmer », la supplia Freeman. Il n’était qu’à quelques mètres d’elle.
« Freeman, mêle-toi de tes oignons, lança sèchement Flora. Et viens pas avec moi. Faut que je le fasse toute seule. »
Elle entra dans la salle, regarda autour d’elle.
C’était tout à fait agréable, mais en rien supérieur à Pop, et il y avait du monde, mais c’était loin d’être plein. Elle décida qu’il serait agréable de s’asseoir au comptoir. Elle prit un siège, et attendit patiemment. Elle sentait tous les regards braqués sur elle.
Une serveuse s’approcha d’elle, une jeune femme blonde vêtue d’un coquet uniforme rose. Elle paraissait gentille.
« Nous ne voulons pas d’ennuis ici, l’informa-t-elle.
— Ah non ! pour sûr, convint Flora. Tout ce que je veux, c’est une bonne tasse de café bien chaud, avec un peu de crème et de sucre.
— On ne sert pas les colorés, chuchota la serveuse.
— Oh, j’suppose que vous allez bien finir par le faire, constata Flora. À la longue. »
La serveuse s’éloigna pour s’entretenir avec quelqu’un. Deux Blancs se levèrent de table et sortirent, chuchotant entre eux, certainement à son sujet. Flora lança un regard autour d’elle et aperçut Freeman, debout à l’extérieur, qui l’observait par la fenêtre.
Un homme qui devait être le gérant s’approcha d’elle.
« Vous feriez mieux de vous en aller, dit-il. Allons, rentrez chez vous.
— J’ai pas envie de rentrer chez moi, répondit Flora. Pas avant d’avoir bu mon café. Fait un froid terrible dehors aujourd’hui.
— On vous servira pas, réitéra le gérant.
— Oh, j’pense bien que si, dit Flora d’une voix douce. À la longue. »
Le patron ne savait quelle attitude adopter. Il avait été choqué par la violence des événements de la veille. Et il ne voulait pas qu’il arrive quoi que ce soit à cette petite vieille.
« Vous savez bien qu’on sert pas les négros, siffla-t-il férocement.
— J’crois bien que vous le ferez, répéta Flora. À la longue. »
Le patron opta pour la discrétion. S’ils l’ignoraient, elle finirait bien par s’en aller. À la longue.
Elle ne s’en alla pas. Elle resta assise, à attendre patiemment, souriant parfois aux clients. Elle regarda par la fenêtre et aperçut Freeman, le visage collé contre la vitre. Puis elle vit celui qu’elle attendait. Bien qu’elle ne l’eût pas revu depuis des années, elle l’aurait reconnu n’importe où. C’était bien le fils de son père.
Gavin Hopkins fit son entrée avec trois ou quatre de ses amis, et s’approcha nonchalamment de Flora.
« Et qu’est-ce que tu fais là, négresse ? » demanda-t-il.
Mais peu lui importaient désormais les noms dont il l’affublerait.
« J’attends mon café, répondit Flora, sans lui accorder un regard.
— Tu ferais mieux de sortir d’ici », reprit Gavin.
Flora se retourna et le dévisagea.
« Et tu vas faire quoi, si j’obéis pas ? l’interrogea-t-elle calmement.
— Vous autres, négros, vous comprendrez donc jamais ? s’exclama Gavin. Tu sais pas ce qui s’est passé ici hier ?
— Je le sais, répliqua Flora. Alors quoi, tu comptes me faire la même chose ? Tu vas me tabasser pareil ? »
Et avant qu’il ait eu le temps de répondre, Flora lui servit le discours qu’elle préparait depuis plusieurs heures.
« Laisse-moi te dire une chose, dit-elle, perdant son calme. Quand ton Papa était un p’tit bébé, il a bu mon lait, donc il a du lait nègre à l’intérieur de lui, et le lait, c’est pareil que le sang. Alors qu’est-ce que tu comptes faire maintenant à la femme qui a allaité ton papa ? Tu vas me tabasser, me casser les bras, puis rentrer en courant chez ton papa et ta grand-maman pour leur raconter ce que t’as fait ? Leur raconter comme t’es un homme, un grand costaud, pour avoir tabassé une petite vieille assise devant un comptoir à attendre une tasse de café ? Et comme ça tu te sentiras bien ? Ça va prouver quel homme, quel grand costaud tu es ? »
Elle s’interrompit, car elle ne se rappelait plus tout ce qu’elle avait prévu de dire.
« Et ta grand-maman, qu’est-ce que tu crois qu’elle va dire quand tu lui raconteras ce que t’as fait ? »
Gavin était furieux. Elle savait bien qu’il aurait aimé la frapper, et elle savait aussi qu’il n’osait pas.
Le temps d’arrêt se prolongea parce que Flora était revêtue d’une armure invincible et parce que Gavin ne savait pas comment se retirer sans perdre la face. Il n’avait jamais eu à se dégonfler auparavant.
Ce fut à ce moment-là que le shérif entra, un journal sous le bras, et vint s’attabler au comptoir.
« Que se passe-t-il ? » demanda-t-il calmement.
Il regarda Gavin, attendant une réponse.
« Oh ! et puis merde ! » s’exclama Gavin, et il sortit. Ses amis lui emboîtèrent le pas. Ils se vengeraient. Ils tabasseraient des Noirs dans quelque ruelle obscure. S’ils avaient perdu cette bataille, la guerre n’en continuait pas moins.
Dans le café, on aurait pu entendre une mouche voler.
Le shérif lança un regard à Flora.
« Jour, madame, fit-il. Fait froid dehors aujourd’hui.
— Pour sûr, répondit Flora. Une bonne tasse de café va bien m’réchauffer. »
Il consulta le menu, regarda la serveuse, comme pour indiquer qu’il était prêt à passer commande, puis ouvrit son journal et se plongea dedans.
La serveuse s’approcha de lui, une cafetière à la main.
« Elle était là avant », fit remarquer le shérif, indiquant Flora d’un mouvement de tête. Encore une fois, le temps suspendit son vol.
Alors la serveuse, haussant les épaules, s’approcha de Flora et lui versa une tasse de café.
« J’vous remercie bien, dit Flora. Et p’têt’ avec ça un bon morceau de tarte aux pommes ? »
La serveuse s’en fut lui chercher sa part de tarte.
Freeman entra. Il s’assit à quelques places de Flora et la salua d’un sonore : « Jour, M’dame Palmer », comme si c’était la première fois de la journée qu’il la voyait.
« Jour, Freeman », répondit Flora en versant de la crème dans son café et sans plus prêter attention à lui.
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