Mama Flora

Alex Haley · Chapitre 28 sur 51

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Mama Flora

Chapitre 28

 

Flora se sentit inspirée par le sermon du révérend Jackson, mais dans son cœur, comme dans celui de toutes les mères d’Amérique, régnait la peur. La jeunesse blanche de la ville s’était déjà enrôlée en masse. Et plusieurs jeunes Noirs également.

Elles abordèrent le sujet un mardi soir, lors d’une réunion spéciale des Anciennes.

« Nos garçons risquent rien, affirma Mme Lake. Il n’y a pas d’unités de combat d’hommes de couleur.

— On les laisse pas se battre, renchérit Mme Sanford. Ils les utilisent seulement pour le ravitaillement et le travail au mess.

— Pas pour longtemps, notez bien ce que je dis ! » les contredit Pearl.

Lectrice vorace, Pearl connaissait bien l’Histoire. « La dernière fois, pendant la Grande Guerre, nos gars se sont battus et ils se sont fait tuer. »

Pearl, qui n’avait pas d’enfant, ne pouvait comprendre la peur qui tourmentait ces mères.

« C’est pas juste, se plaignit Flora, sans plus songer à l’homélie du révérend Jackson.

— Non, ce n’est pas juste, mais c’est justement ce qui compte, lui rappela très doucement Vera Jackson, la femme du pasteur. Nous devons porter notre part du fardeau de la guerre si nous voulons prétendre à l’égalité en temps de paix.

— Mais que pouvons-nous faire ? » s’inquiéta Mme Henderson, s’exprimant au nom de toutes les autres. Elles représentaient une source d’énergie considérable, toutes ces femmes désireuses d’aider. Mais elles avaient besoin d’être dirigées.

« Plein de choses. »

Elles devaient se tenir prêtes. D’après la rumeur, des bombardiers ennemis survolaient déjà la Californie. Si les Japonais envahissaient la côte ouest, les réfugiés se compteraient par millions. Il faudrait les nourrir, les abriter. Les femmes devaient donc planter des jardins de la victoire au printemps : il fallait que chaque pouce de terrain devienne productif. Elles devaient organiser des collectes de vêtements pour les indigents et de ferraille pour la récupération. Elles devaient tenir des ventes de charité pour recueillir des fonds de guerre qui serviraient à l’achat de matériel militaire. Elles devaient participer à la vente de titres d’emprunts de guerre. Elles devaient apprendre les bases du métier d’infirmière.

Mme Henderson, qui était infirmière qualifiée, se proposa de donner des cours de secourisme tous les mardis soir. Ces leçons finirent par constituer l’essentiel des réunions du mardi, lesquelles évoluèrent pendant les deux années suivantes pour devenir une organisation simple mais bien gérée, fédérant de multiples talents.

Dans la ville, on commençait à voir des choses qui choquèrent d’abord la plupart des gens, mais faisaient la joie de quelques-uns.

Le petit ami de Clara s’engagea. Et Albie, le père d’Ernestine, se retrouva sans apprenti et débordé de travail. Publicité, bouche à oreille, rien n’y fit : il ne trouvait personne pour l’aider. Les hommes jeunes doués pour la mécanique étaient devenus une denrée rare et très demandée. Albie finit donc par persuader Caleb Brandon d’engager à la station-service Henrietta, la sœur d’Ernestine, comme apprentie et mécanicienne.

Henrietta adorait son père et les voitures de celui-ci, et avait pris l’habitude, encore enfant, de passer des heures avec Albie, le soir au garage, quand il bricolait sa propre auto. Parfois, s’il travaillait le samedi, elle lui tenait compagnie, ou encore, quand Caleb manquait de bras, il laissait la jeune fille servir le carburant aux clients. Le fait pour elle de travailler à plein temps avec son père n’était donc, aux yeux de Caleb, d’Albie ou de Ruthana, qu’un simple prolongement de ce qu’elle faisait déjà. Pour la ville, en revanche, c’était une énormité.

« C’est pas naturel, souffla Flora, suffoquée, en apprenant la nouvelle.

— Et pourquoi pas ? demanda Ruthana. Ça lui plaît, elle se débrouille bien et y a pas d’homme pour le faire. »

Flora ne trouva aucun argument sérieux à lui opposer. Mais tout de même, cela ne lui semblait pas très convenable.

« C’est pas un travail de femme, dit-elle, mais doucement.

— Oh, M’man, dit Ruthana en riant. Et qu’est-ce qu’elles devraient faire, les femmes ? La cuisine, la lessive et le ménage ? C’est pour ça que tu veux que j’aille à l’université, pour décrocher une licence en repassage de chemises ?

— Pour sûr que non, ma fille, dit Flora, riant elle aussi. Ça tu l’feras jamais, en tout cas pas tant qu’j’aurai mon mot à dire.

— Les femmes vont s’retrouver à faire plein de choses qu’elles n’ont jamais faites, prédit Ruthana. Attends voir. »

Elle ne se trompait pas. Les hommes partaient, toujours plus nombreux. La fabrique de Millington les remplaça par des femmes, souvent noires. Une usine de munitions de Brownsville en engagea d’autres, l’aérodrome de Halls aussi.

Aux réunions du mardi, tout en s’entraînant à faire des pansements sur des bras prétendument cassés, les femmes en émoi se communiquaient les dernières rumeurs. On racontait que celles qui occupaient des postes dans les usines gagnaient jusqu’à dix dollars par jour.

« Tais-toi donc ! s’exclama Flora, avec plus qu’une nuance d’envie dans la voix. Des fortunes pareilles, ça suffirait à faire tomber l’gouv’nement. »

Comme toujours, c’est Pearl qui avait recueilli le renseignement le plus juteux.

« Vous savez toutes que notre vieille sœur Toog a cessé de faire la cuisine pour M. et Mme Anthony ? demanda-t-elle, tout en sachant parfaitement qu’il n’en était rien puisqu’elle venait tout juste de l’apprendre elle-même, et que l’Ancienne en question n’était pas présente.

« Aujourd’hui même, elle leur a cuisiné et servi un grand beau repas, et ils étaient encore à table qu’elle est entrée en retirant son tablier et leur a annoncé qu’elle partait. Elle leur a dit que sa sœur était venue de Brownsville en voiture pour la chercher pour un de ces emplois de guerre pour le gouv’nement. Et je le sais pour sûr, vu que sœur Toog me l’a dit sur ma nouvelle ligne de téléphone collective. »

Elle avait ajouté ce dernier détail d’un air de triomphe absolu et ne dut pas être déçue par le silence respectueux, mêlé d’envie, qui l’accueillit.

« T’as déjà un téléphone, toi ? s’enquit aigrement Mme Sanford. Le nôtre doit arriver d’un jour à l’autre. »

Chacun comprit parfaitement qu’aussitôt la réunion terminée Mme Sanford irait trouver son mari et exigerait qu’ils se fassent installer le téléphone, et qu’elle ne lui laisserait aucun répit tant qu’il n’aurait pas cédé.

« La compagnie du téléphone fait de son mieux, à c’qu’il paraît, mais ils sont débordés à cause de la guerre », expliqua Mme Sanford, pour justifier ce retard.

Vera Jackson essaya d’insuffler un petit souffle de charité chrétienne dans la réunion.

« À ce rythme-là, constata-t-elle, avant longtemps il y aura plus d’offres d’emplois que de gens de couleur. »

Et sa prédiction se réalisa, à Stockton du moins. Au fur et à mesure que les cuisinières et les bonnes quittaient leurs patrons pour les emplois en usine bien payés, Flora fut submergée de propositions d’emplois. La meilleure lui vint de Mme Vaughan qui vivait dans une vaste maison avec un grand jardin bien tenu. Flora s’occupait de son linge depuis des années, mais à présent Mme Vaughan lui en demandait davantage.

« Vous autres, gens de couleur, vous vous précipitez sur tous ces emplois de guerre qui paient plus que vous ne sauriez dépenser, tant et si bien qu’il n’y a plus une bonne ni une cuisinière à embaucher », se plaignit-elle à Flora.

Elle avait pourtant invité Flora dans son salon, où elle lui avait servi une limonade glacée. Et ça, c’était une première.

« Et puis, Flora, tu sais bien que je ne peux pas balayer et laver et épousseter cette grande maison toute seule.

— Non, M’dame », convint Flora, trop heureuse d’attendre les propositions qu’elle savait sur le point de lui être faites. Et elle ne fut pas déçue : Mme Vaughan lui proposa cinquante cents de l’heure, pour trois journées complètes par semaine.

« J’vois pas bien comment j’pourrais y arriver, dit Flora. J’fais M’ame Hopkins trois jours par semaine, sans parler de mes aut’clientes.

— Mais, Flora, j’ai besoin de vous », gémit Mme Vaughan. Et elle porta son offre à soixante cents de l’heure. Flora hésita. Enfin, à soixante-cinq cents de l’heure, plus cinquante cents de transport par jour, soit davantage que le prix du bus, Flora transigea.

« J’sais pas ce que je vais bien pouvoir dire à M’ame Hopkins, dit-elle.

— Edna Hopkins se débrouillera très bien, répliqua sèchement Mme Vaughan. Après tout, elle a dû faire son ménage elle-même pendant toutes ces années où M. Hopkins était ruiné. »

Elle regarda au loin par la fenêtre.

« Et pour le jardin, qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire ? Tommy a fichu le camp samedi. Il m’a quittée sans une minute de préavis. »

Flora consentit à se renseigner quant à la possibilité d’un nouveau jardinier, mais sans aucun espoir de succès. Le lendemain, avant de remettre sa démission à Mme Hopkins, elle récita une brève prière d’Action de grâces car Kevin Hopkins venait de s’engager dans l’aviation et était donc absent.

« Flora, je suis choquée, s’écria Mme Hopkins. Et blessée. Tu me déçois terriblement.

— Oui, M’dame.

— Après tout ce que j’ai fait pour toi, comment peux-tu te montrer aussi ingrate ?

— Oui, M’dame, répéta Flora, sans se donner la peine de discuter.

— Comment est-ce que je vais me débrouiller ?

— M’ame Vaughan, elle m’donne soixante-cinq cents de l’heure », assena Flora, l’air désinvolte. Si Mme Hopkins désirait lui faire une meilleure proposition, elle voulait bien la considérer. On était dans un marché favorable au vendeur.

« Jamais je ne pourrais donner autant ! » Mme Hopkins paraissait sincèrement choquée. « Et puis, Flora, quand cette guerre sera finie, vous reviendrez tous en courant chez ceux d’entre nous qui se sont tenus à vos côtés pendant les années de vaches maigres.

— Oui, M’dame.

— Mais tu n’avais pas une fille ? » l’interrogea Mme Hopkins, qui n’était guère au courant, n’ayant jamais manifesté un grand intérêt pour la vie de Flora.

« Si, M’dame. Ruthana », répondit Flora.

« Eh bien pourquoi ne viendrait-elle pas travailler pour moi ? Même deux jours par semaine, ce serait toujours mieux que rien, et je la paierai autant qu’il me sera possible ».

Flora savoura son instant de triomphe. Même si Ruthana ne rentrait jamais à l’université, ou échouait à son diplôme, son avenir ne consisterait jamais à faire le ménage pour Mme Hopkins, fût-ce à mi-temps.

« M’ame Hopkins, croyez bien que j’ai horreur d’avoir à vous l’dire, mais ma Ruthana ne s’débrouille pas trop bien à l’école, mentit-elle. Et la quantité de sous que son père nous envoie pour qu’on puisse s’en sortir dépend de ce qu’y a d’écrit sur son livret. Et sûr que si elle travaille, ses livres, elle y pensera plus du tout et elle s’ra encore plus en retard. »

C’était une douce vengeance, quoique minuscule, et faite seulement de pieux mensonges. « À moi, vous l’avez fait, espèce de vieille génisse, se disait Flora, mais il faudra me passer sur le corps avant que vous fassiez la même chose à Ruthana. »

« Vous m’comprenez, M’ame Hopkins ? »

Mme Hopkins la regarda sans détourner les yeux.

« Oui, Flora, répondit-elle, maîtrisant à grand-peine sa colère. Je te comprends parfaitement. »

Elle quitta la pièce sans se retourner. Pour célébrer sa victoire, Flora prit un verre et le laissa se briser par terre.

Elle se montra tout aussi impitoyable avec les clients dont elle s’occupait du linge, abandonnant les plus chiches d’entre eux au bon vouloir de la blanchisserie de Memphis, et ne gardant que ceux qui avaient fait preuve de gentillesse envers elle ou qui avaient bon cœur. De nouveaux clients se présentaient presque chaque jour et Flora les soumettait à un interrogatoire court mais serré avant de les accepter ou, le plus souvent, de les refuser.

Ses journées étaient remplies par le travail, ses soirées dévouées au soin de sa propre maison et à Ruthana, mais le peu de temps qui lui restait pour elle, Flora le passait à s’inquiéter. Elle n’avait reçu qu’une ou deux lettres de Willie depuis son retour à Chicago, et celles-ci pouvaient être décrites, au mieux, comme consciencieuses.

Une nouvelle lettre arriva quelques mois plus tard. C’était celle qu’elle redoutait. Son fils venait de s’engager dans l’armée, avec son ami Ab.

Flora reposa la missive et resta assise devant la table, le regard perdu dans le vide. Toutes les rumeurs qu’elle avait entendues résonnaient à ses oreilles : il n’y avait pas d’unités de couleur ; les Noirs dans l’armée ne se voyaient confier que des tâches subalternes ou ouvrières ; il n’y avait aucun risque pour qu’ils soient appelés à combattre réellement.

Tout cela n’avait pas de sens à ses yeux. Un port ou une ville peuvent être bombardés : il n’y avait pas que les marins sur leurs navires qui avaient péri à Pearl Harbor. Même s’il ne partait pas outre-mer, Willie pouvait tout de même être exposé au danger. Les bombardiers japonais n’avaient pas encore atteint la côte ouest, mais ils pouvaient toujours y arriver et, ce jour-là, leurs premières cibles seraient les bases militaires.

Être soldat dans une guerre revenait à s’exposer au danger, et Willie allait être soldat dans la guerre.

Ruthana rentra de l’école, pour trouver sa maman attablée devant une pile de repassage inentamée.

« Qu’est-ce qui se passe, M’man ? » demanda-t-elle.

Flora ne répondit pas mais lui tendit la lettre, et Ruthana la parcourut. Elle fut ravie d’apprendre que Willie s’était engagé ; pour elle, c’était une aventure qui, même si elle n’aboutissait qu’à ce seul résultat, aurait le mérite de débarrasser Willie de sa coiffure ridicule. Mais elle aimait son frère, et l’idée qu’il puisse avoir à combattre dans la guerre lui fit peur.

Elle se fit rassurante : « Il s’en sortira, M’man », dit-elle en serrant Flora contre elle. « Ouais, il s’en sortira », chuchota Flora, et elle essuya ses yeux pleins de larmes. Il prit l’habitude de lui écrire régulièrement, une fois par semaine. Il se trouvait, racontait-il à sa mère, dans un camp d’entraînement de base en Géorgie. Le style de ses lettres changea : autrefois brèves et simples, elles se firent plus longues, pleines de détails sur sa vie et ses tribulations de soldat à l’entraînement racontées avec entrain, et puis elles débordaient d’amour.

Il lui envoya une photo de lui posant à côté d’un autre homme, grand et beau, bien bâti et noir comme la suie. « Ab », avait écrit Willie sur la photo, avec une flèche indiquant son compagnon. Et « Moi », avec une autre flèche pointée vers lui.

Elle ne savait pas pourquoi il avait jugé nécessaire de se désigner : elle l’aurait reconnu n’importe où, dans n’importe quel déguisement, pourtant ce n’était plus le fils qu’elle avait vu récemment à Stockton dans sa splendeur voyante de zazou. Et ce n’était plus non plus le garçon impatient qui était parti pour Chicago.

C’était un nouveau Willie, avec la tête rase et l’assurance d’un homme. C’était Willie le soldat en uniforme, trop jeune, ô combien ! pour une aventure aussi périlleuse, mais beaucoup trop vieux pour rester à la maison.

Il était le pécheur racheté, et de cela Flora remercia son Créateur. Le voyage qu’elle avait entrepris vers son passé, dans le but de trouver Luke, même s’il n’avait pas abouti, marquait le début de cette transformation, et la guerre son point culminant. Elle pria pour que l’issue ne soit pas plus douloureuse qu’elle ne pourrait le supporter.

Elle ne cessait jamais un instant de penser à Willie, ou à Luke. Elle avait écrit à son aîné, mais sans recevoir de réponse. Elle essayait parfois de se le représenter, d’imaginer son aspect, mais aucune image de lui ne se formait : seul apparaissait le visage de Willie. Le fait de ne pas posséder d’image de son premier fils l’attristait, mais au moins connaissait-elle son prénom, et elle pouvait l’inclure nominalement dans ses prières. Pour elle, il était un être vivant ; invisible, inconnaissable, intouchable, comme Dieu, mais qui, pour cette raison même, n’en était pas moins réel.

Puis Willie rentra à la maison, en soldat. Albie emmena Flora et Ruthana à la gare dans l’Oldsmobile avec Ernestine, et le cœur de Flora fut empli de joie lorsqu’elle constata que plusieurs amis de Willie étaient là, poussant des acclamations et agitant de minuscules drapeaux.

Il sauta du train, triomphal, plus élégant en uniforme que Flora n’aurait jamais pu l’imaginer. Il enveloppa sa maman dans ses bras, la souleva et la fit tourner, riant de ses larmes de joie, puis la serra contre son cœur. Après avoir étreint Ruthana à son tour, il se dirigea lentement vers Ernestine, posa ses mains sur ses hanches et attacha son regard sur elle, et elle le sien sur lui. Quoi qu’ils aient vu, cela dut manifestement leur plaire à l’un comme à l’autre, ainsi qu’à la foule enthousiaste ; puis sans la moindre gêne, il posa ses lèvres sur celles de la jeune fille pour un baiser qui dura une éternité.

Il ne resta pas longtemps, seulement quatre jours, mais ce furent parmi les plus doux que Flora ait jamais vécus. Il était l’homme qu’elle avait toujours espéré le voir devenir, et s’il n’avait pas réalisé le rêve d’instruction de son père, cela n’avait plus aucune importance. La vie lui en avait appris plus que n’importe quel manuel scolaire et il faisait face à l’avenir plein de confiance et de sérénité.

« T’as peur ? lui demanda-t-elle un soir.

— Bon Dieu, M’man, répliqua-t-il avec un rire. Pour sûr. J’ai peur qu’y m’laissent pas m’battre.

— Pour quoi faire, te battre ? rétorqua sèchement Flora. Ça suffit déjà bien que tu sois dans l’armée.

— Mais non, dit Willie, riant encore. J’suis soldat. Un soldat, c’est fait pour se battre. Et tant qu’y nous laisseront pas nous battre, j’serai pas un vrai soldat.

— Tu vas t’faire tuer, grommela Flora.

— Ça, ça me fait peur, reconnut Willie. J’en ai peur à crever de mourir. Mais je m’suis engagé dans l’armée pour défendre mon pays, et j’serai pas un vrai Américain tant qu’y m’auront pas laissé me battre. »

Soudain, avec passion, il devint un autre Willie, un Willie politique qu’elle n’avait jamais vu auparavant.

« Tu ne vois donc pas, M’man ? Jusqu’au jour où on s’ra les égaux des Blancs, on s’ra que des moitiés d’hommes, des hommes pas complets. Et tant qu’on nous laissera pas se battre à côté des Blancs, on n’s’ra pas égaux. »

Mais il repartit d’un grand rire.

« Qu’est-ce que tu veux qu’on soye, cuistots, débardeurs, employés de cantine : membres de l’armée mais pas soldats ? Quand on s’ra partout, officiers et sergents et bidasses, et quand on se battra – et qu’on mourra –, alors on s’ra des hommes. Quand on pourra rendre nos mamans fières de nous, alors on s’ra des hommes. Et s’il faut qu’on meure pour y arriver, alors ce s’ra le prix à payer. Sans ça, on fera jamais rien d’autre que de trimballer du coton et récurer des chiottes.

— Mais j’suis fière de toi, moi, chuchota obstinément Flora. J’ai pas besoin que tu sois mort pour êt’fière.

— J’vais pas mourir, Maman, en tout cas pas dans cette guerre-ci. Mais j’serai pas un héros non plus. Et je mérite qu’on me donne une chance de le devenir. Le sang noir, ça vaut bien le sang blanc. »

Ces paroles, si elles ne réduisaient en rien sa douleur, la touchèrent profondément. Pendant le restant de son séjour, elle se satisfit du bonheur de l’avoir chez elle, et fit mine d’être optimiste quant à l’avenir. Il fut cantonné au fort Huachuca, dans l’Arizona, et elle s’en réjouit. Le risque de voir les Japonais envahir la Californie n’était plus, semblait-il, aussi grand. Mais s’ils y parvenaient quand même, Willie serait tout de même loin du front.

Elle ne lui en voulut pas du temps qu’il passa auprès d’Ernestine, car le fait apparaissait clairement à chacun, elle comprise, que ces deux-là devaient être ensemble ; et chacun pensait qu’ils le seraient à titre définitif lorsque Willie reviendrait de la guerre.

Obsédée par le bien-être de son propre fils, Flora n’avait pas vraiment pris conscience du sacrifice consenti par toutes les mères américaines. Cette réalité lui fut révélée avec une certaine force au dépôt de chemin de fer, lors du départ de Willie.

Une douzaine d’enfants de Stockton attendaient de prendre leur train, deux autres garçons qu’elle connaissait et neuf Blancs, parmi lesquels Kevin Hopkins, qui était venu en permission. Une bonne partie de la ville, Noirs comme Blancs, était réunie pour assister au départ parce que c’était un événement d’importance dans leur vie ; tous avaient des drapeaux à agiter et le bâtiment du dépôt était décoré de papier crépon.

Tandis qu’ils attendaient tous le train, Flora resta de côté avec Ruthana pour laisser Willie faire ses adieux à Ernestine. Elle aperçut Kevin Hopkins avec sa jeune épouse, déjà enceinte, et avec son père et sa mère ; elle perçut en Mme Hopkins une émotion qui répondait exactement à la sienne.

Le train arriva et chaque mère présente, tout en n’ayant d’yeux que pour son propre fils, aperçut aussi autre chose. Il était bondé de militaires, de l’infanterie pour la plupart, quelques recrues de la marine et de l’armée de l’air, mais pratiquement pas un seul civil. À chaque gare, chaque arrêt, chaque voie d’évitement sur plus de mille cinq cents kilomètres, le train avait pris des jeunes gens en uniforme, en route pour la guerre, et chacun d’eux avait fait des adieux aussi douloureux à sa propre mère que ceux que Willie s’apprêtait lui-même à faire.

Les hommes déjà à bord étaient plutôt joyeux, blancs dans les six premières voitures, noirs dans les trois dernières, et ils se penchaient aux fenêtres pour crier des encouragements aux camarades qui les rejoignaient, peut-être aussi pour assister aux adieux déchirants et se rappeler ceux auxquels ils avaient eux-mêmes eu droit.

C’était presque plus que Flora n’en pouvait supporter. Elle avait l’impression de se noyer dans une mer que la guerre aurait créée. Certains de ces hommes ne rentreraient jamais chez eux.

Elle s’efforça de se montrer courageuse pour Willie, mais pour finir, sa résolution faiblit et elle l’empoigna pour l’attirer vers elle. Il fut tendre, l’étreignit et lui embrassa les cheveux.

Le sifflet retentit.

« J’dois y aller », chuchota-t-il d’une voix rauque, et il jeta un regard vers Ernestine et Ruthana. Elles vinrent vers Flora et l’emmenèrent. Il monta dans le train et les chercha des yeux, puis agita la main et sourit, et ce sourire incita Flora à crier son nom.

La foule poussait des acclamations et agitait ses drapeaux. Le chef de gare siffla, le moteur cracha un nuage de fumée, haleta, fut lancé ; le train s’ébranla.

Flora aurait voulu que ce soit terminé. Elle avait l’impression que le train ne s’en irait jamais ; c’était comme s’il se traînait centimètre après centimètre, comme réticent à livrer sa charge ; mais elle se refusait à partir : ce train était peut-être la dernière vision qu’elle aurait de lui. Elle suivit le convoi des yeux, et les soldats, blancs et noirs, penchés aux fenêtres pour agiter la main en guise d’adieu – et l’un d’entre eux, elle n’en doutait pas, était Willie.

Elle n’avait conscience de rien, en dehors du bruit du train, qui s’éteignit peu à peu pour faire place au silence, et des cris de la foule, qui s’évanouirent lentement. Elle ne réalisa pas que la gare se vidait, jusqu’au moment où Ruthana lui serra le bras. « Il est parti, M’man, l’informa-t-elle doucement. On rentre maintenant. »

Flora fit oui de la tête et se détourna. La foule avait disparu et seuls s’attardaient encore quelques petits groupes : les familles de ceux qui étaient partis, peu pressées de rentrer chez elles.

Elle vit Mme Hopkins en larmes, et M. Hopkins qui tentait de la consoler, et, encore une fois, elle reconnut la profondeur de cette émotion, parce qu’elle correspondait à la sienne.

Les larmes blanches ne sont pas différentes des larmes noires. Elles naissent de la même source, de cet inépuisable réservoir qu’est l’amour maternel.

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