Mama Flora
Chapitre 34
Il fallut moins d’une semaine à Willie pour comprendre que les huiles de l’armée faisaient n’importe quoi. La Géorgie était le choix le plus stupide du lieu où envoyer des Noirs faire l’apprentissage de la vie militaire, avec l’Alabama, les Carolines, et tout ancien État confédéré.
« Ça fait partie de l’entraînement, constata Ab. T’es peut-être dans l’armée, mais t’es toujours un négro et ça, ils veulent pas que tu l’oublies. »
Un officier ne le leur avait pas caché, dès le premier jour.
« Vous êtes peut-être soldats dans l’armée des États-Unis, leur avait-il assené. Mais vous êtes toujours des nègres, et vous serez traités comme des nègres par la police de cette ville.
— Et par l’armée », murmura un homme assis près de Willie.
Tous deux avaient raison. En tant que recrues, Willie et Ab n’avaient pas le droit de quitter la base, tandis que d’autres y étaient autorisés et ne s’en privaient pas. On entendait régulièrement parler de rencontres avec les citoyens mais surtout avec la police locale qui avait la réputation de se montrer violente avec les Noirs sous le moindre prétexte, peu importe sa futilité ou son absence de fondement.
Dans l’enceinte de la base, la ségrégation régnait. Les Noirs disposaient de leur propre quartier, leurs douches, leurs toilettes, leur mess, leur cantine et leur boutique. Leurs officiers étaient blancs mais, en dehors de ceux-ci, ils n’avaient aucun contact avec d’autres Blancs pendant les heures de service.
Leur journée commençait à l’aube, avec la sonnerie du réveil, et consistait en un enchaînement continu et pénible, souvent même douloureux, d’exercices, d’entraînement physique, d’exercices encore, de corvées, de nouveaux exercices, de courses d’obstacles et d’exercices à nouveau.
Willie avait de la chance. Il était doué pour l’exercice, et Ab pouvait le guider. D’autres n’avaient pas sa veine.
« Espèce de bon à rien de négro paresseux et nul ! » hurla un sergent-chef à l’adresse de quelqu’un. Les sergents-chefs passaient leur temps à crier. « C’est pas un cours de claquettes ici. Tu ne reconnais pas ton pied gauche de ton pied droit. »
Willie le jugea stupide : l’exercice, c’était exactement comme les claquettes, une série de pas appris successivement, puis exécutés à un rythme donné.
Ab était doué lui aussi pour l’exercice et Willie parvint à la conclusion que tout cela ne devait pas être nouveau pour lui, que, Dieu sait comment, son ami avait déjà connu cela dans une autre guerre. Mais laquelle ? Ab avait huit ans à la fin de la dernière.
En fin de journée, Willie était exténué. Il s’effondrait sur son lit et s’endormait quelques instants, mais il se trouvait toujours quelque caporal ou sergent-chef, en forme à ce moment-là, pour se remettre à crier ou procéder à des inspections des corps, des uniformes ou des lits, qui étaient tous déjà d’une propreté immaculée, ce qui ne les empêchait pas de trouver presque toujours quelque chose à redire.
Il apprit à cirer ses bottes jusqu’à les faire briller comme des miroirs, à repasser son uniforme pour obtenir des plis aussi affilés que des lames de rasoir. Il apprit à veiller sur ses affaires car plusieurs monte-en-l’air experts opéraient dans son baraquement et il n’était pas rare de voir disparaître mystérieusement des vêtements étendus pour sécher ou, plus grave, de l’argent et de menus objets de valeur.
Il n’avait aucune idée de la façon dont Ab, qui était naturellement soldat, parvenait à trouver du temps à passer avec les autres hommes, les informant de leurs droits, les aidant à écrire aux leurs, ou les défendant contre les pires abus des sergents-chefs. En très peu de temps, son ami avait acquis une réputation de saint auprès de la troupe et de fauteur de troubles auprès des officiers.
L’unique réconfort dans leur vie était la nourriture, servie en abondance. Tout cela avait à peu près le même goût – il n’était guère facile de distinguer un poulet rôti d’un poulet à la crème ou un gâteau au chocolat d’une tarte aux pommes, si ce n’était par la couleur – mais au moins allaient-ils se coucher le ventre plein. Et, pour certains du moins, ce fait en soi était déjà un sujet d’émerveillement.
Leurs véritables problèmes leur venaient des rares heures où ils avaient quartier libre, et c’est dans ce domaine que, selon Willie, les huiles de l’armée avaient manifesté le plus de stupidité. Non seulement ils avaient entassé plusieurs centaines de jeunes Noirs dans une base à proximité d’une ville du Sud, mais en plus les soldats et recrues blancs semblaient être tous des petits péquenots réactionnaires du Sud, bourrés de préjugés et prêts à adopter les attitudes racistes les plus extrêmes. Et si des hommes des États du Nord ou même quelques Blancs libéraux étaient présents dans la base (il devait bien y en avoir quelques-uns), leur voix se faisait rarement entendre.
« Dégage, négro », tel était le refrain qui accompagnait le plus petit de leurs déplacements dans la base à l’approche de soldats blancs, et c’était là la moindre des insultes auxquelles ils avaient droit. S’ils n’appréciaient guère, au moins les Noirs du Sud y étaient-ils habitués. Mais cela devint tellement systématique que même eux se rebellèrent. Quant aux Noirs du Nord, habitués à une injustice et à une ségrégation moins officielles, et pas à ces insultes impitoyables et permanentes, ils réagissaient avec les poings. Des bagarres éclataient chaque jour, s’arrêtant par consentement mutuel à l’approche d’un officier, pour reprendre aussitôt celui-ci éloigné.
« Ça va mal tourner, prédisait Willie.
— Ça va très mal tourner », renchérissait Ab.
La piscine fut le premier sujet de discorde. Le temps était encore chaud, et l’on ne disposait que d’une seule piscine, bien que la construction d’une seconde fût en projet. L’armée n’avait tout simplement pas prévu l’afflux massif des recrues noires pourtant ordonné par Washington. Les hommes étaient censés partager la piscine, mais devant l’objection de nombreux Blancs, on trouva un compromis. Les Noirs étaient autorisés à se baigner pendant deux heures, puis ce serait au tour des Blancs. Mais pour certains de ceux-ci, qui trouvaient odieux de nager dans une eau où s’étaient récemment baignés des Noirs, cela ne suffisait pas encore. Puis, quand quelques Noirs refusèrent de sortir de l’eau à l’heure dite, une bagarre éclata et le sang coula. Les Noirs furent interdits de piscine jusqu’à la construction d’un nouveau bassin temporaire.
Mais ce fut la salle de cinéma qui déclencha les troubles les plus graves. Il n’y en avait qu’une, et là encore, une seconde était en projet. Les côtés de la salle étaient réservés aux Noirs, mais même comme cela, certains Blancs du Sud y trouvèrent à redire. Ils souhaitaient des projections séparées pour publics séparés. Ils voulaient que ce soit comme chez eux.
Betty Grable mit le feu aux poudres. Son nouveau film devait être projeté le samedi soir, et la vedette apparaissait dans les bandes-annonces et sur les affiches vêtue d’un maillot de bain qui ne laissait pas grand-chose à l’imagination. Quelques soldats blancs firent savoir qu’ils n’avaient pas l’intention de rester tranquillement assis dans une salle pendant qu’une bande de nègres se rinceraient l’œil devant la star en maillot. Pour beaucoup, ce point de vue était irrecevable, en particulier pour Ab, dont l’influence s’étendait désormais bien au-delà de son propre baraquement. Le samedi soir, accompagné d’un ou deux autres et d’un Willie récalcitrant, il conduisit une centaine de Noirs au cinéma. Les Blancs les attendaient et refusèrent de les laisser entrer. On appela la police militaire, qui ne se pressa pas pour arriver. Lorsqu’elle intervint enfin, elle trouva deux cents hommes engagés dans une bagarre majeure. Les nez en sang, les bras cassés étaient légion. Ab et les meneurs des deux camps furent arrêtés et inculpés, mais on finit par relâcher Ab et les Noirs avec une simple réprimande. Comme le fit valoir Ab lorsqu’il plaida sa propre cause, les Noirs ne faisaient qu’obéir aux ordres du commandant.
En moins d’une semaine, un second lieu était disponible pour les Noirs, dans une salle d’exercice reconvertie. Ab fut écœuré : la ségrégation avait gagné.
Willie écrivit à sa mère et lui raconta l’émeute, tout en essayant de minimiser la gravité de l’événement. Il ne voulait pas l’inquiéter. Il lui écrivait régulièrement, toutes les semaines, heureux de pouvoir lui communiquer toutes les nouvelles.
À Ernestine, il écrivait chaque jour, sinon une lettre complète, du moins des fragments de lettres qui, au bout d’une semaine, finissaient par remplir plusieurs pages. Comme il le fit fièrement remarquer à la jeune femme, il tenait sa promesse : il était en train de changer. Sa vie était bien remplie et il était heureux. Il survivait aux rigueurs de l’entraînement de base, et savait qu’il ferait un bon soldat.
Cependant, malgré les nombreuses surprises que devait lui réserver l’armée, Ab restait l’élément le plus surprenant de sa vie. Il en apprenait chaque jour davantage à son sujet et lui était toujours plus reconnaissant de son amitié.
L’entraînement au maniement des armes fut l’occasion de la plus grande surprise de toutes, parce qu’il apparut d’emblée qu’Ab en savait aussi long sur un fusil que n’importe quel sergent-chef.
« Où t’as appris tout ça ? lui demanda Willie, un soir.
— En Espagne, répondit Ab.
— T’y étais quand, en Espagne ? » demanda le jeune homme. Il n’avait jamais entendu Ab évoquer ce pays ni même mentionner qu’il ait déjà quitté les États-Unis.
« Pendant la guerre.
— Quelle guerre ? » explosa Willie, tout en sachant de quelle guerre il s’agissait. Martha l’avait renseigné en détail sur la guerre civile espagnole lors d’une de ses conférences du soir.
« La seule qui comptait à l’époque », répliqua Ab. La guerre civile espagnole avait été comme une version réduite du monde politique, du combat entre gauche et droite. La droite bénéficiait du soutien des fascistes allemands et italiens, tandis que les Russes et de nombreux socialistes d’origines diverses combattaient pour le mouvement légitimiste républicain de gauche. Les fascistes l’avaient emporté.
« T’as tué quelqu’un dans cette guerre ? l’interrogea Willie.
— Oui, je suppose », dit doucement Ab. Il resta perdu quelques instants dans ses pensées.
« Mais ce que j’me rappelle le mieux, c’est que tout le monde s’en fichait de la couleur de ma peau. Je suis allé à Paris pour m’engager, et j’suis entré dans un bar. J’ai commandé un café et un verre et j’ai pensé qu’ils allaient peut-être pas accepter de me servir, qu’ils allaient m’envoyer dans un autre bar, réservé aux Noirs. D’ailleurs j’en avais pas vu un seul. »
Il sourit à l’évocation de cet agréable souvenir.
« Mais tout le monde s’en foutait. J’ai bu mon café et mon cognac, et personne ne s’intéressait à la couleur de ma peau. J’suis resté assis là des heures à me dire comme c’était agréable d’être comme tout le monde. »
Willie se détourna pour sourire. Ab était beaucoup de choses, mais sûrement pas comme tout le monde.
L’entraînement de base, dont Willie avait cru qu’il ne verrait jamais le bout, s’acheva, et il devint soldat. Plus tard, il devait évoquer avec tendresse ces semaines qui avaient pourtant été un enfer. Ab et lui furent tous deux postés au fort Huachuca dans l’Arizona, mais eurent droit auparavant à quatre jours de permission. Ab rentra à Chicago, pour voir Martha, sa mère et ses amis, et Willie partit pour Stockton.
C’est à Stockton qu’il réalisa à quel point il avait changé. L’armée, malgré tous ses défauts et ses injustices, lui avait procuré un sentiment de fierté de lui-même. Il estimait avoir gagné cet uniforme qu’il portait avec tant d’orgueil, tout en sachant qu’il souhaitait aller encore plus loin. Il voulait réaliser pleinement le potentiel de cette tenue. Il était soldat. Il désirait se battre. Il espérait avoir une chance de se comporter en héros. Et s’il fallait mourir pour y parvenir, eh bien, cela allait de pair avec l’uniforme. Il essaya d’expliquer ce sentiment à sa maman : il ne souhaitait pas mourir, il avait une peur affreuse de la mort, mais aussi longtemps que cette possibilité ne lui serait pas offerte, il ne serait pas un homme complet. Toute sa vie, il avait été un citoyen de second ordre, simplement à cause de la couleur de sa peau, et il voulait être exactement comme tout le monde. Ce n’était pas grand-chose à demander. Mais il ne fut pas certain que sa mère l’ait compris.
Tout en réalisant à quel point il aimait Ernestine, il se refusa à la demander en mariage. Pourtant il ne doutait pas qu’elle lui dise oui.
« Ça serait pas juste pour toi, lui avait-il expliqué. Pas tant qu’il y aura une guerre.
— D’autres le font bien, protesta Ernestine. D’autres soldats se marient. Ou au moins se fiancent. »
Willie rit, et elle aussi, et il fut convenu entre eux qu’ils « sortaient ensemble ».
Willie la contempla, la désirant plus qu’il n’avait jamais désiré aucune femme. Pour lui, elle était plus que belle : elle était son amie. Elle connaissait le pire en lui… et le meilleur ; elle ne l’avait jamais abandonné, dans les mauvaises périodes comme dans les bonnes. Il ne pouvait pas supporter l’idée de mourir sans jamais la connaître complètement, mais même en faisant attention, le risque existait toujours qu’elle se retrouve enceinte, et, s’il venait à se faire tuer, elle devrait porter le fardeau injuste d’un enfant sans père.
Il lui réclama une nouvelle photo d’elle ; celle qu’il avait gardée jusqu’alors dans son portefeuille était abîmée, ses bords déchiquetés, et puis c’était le portrait de la jeune fille qu’elle avait été, et non de la femme qu’elle était devenue. Elle lui en donna une nouvelle pendant la dernière soirée qu’ils passèrent ensemble et il se mit à rire parce que lui aussi avait son portrait à lui offrir. Tous deux s’étaient rendus en cachette au studio photo, sans s’y croiser.
Au dernier moment, il fut incapable de se retenir. Le train était sur le point de s’ébranler, bondé de soldats. La gare était pleine d’amis agitant tous des drapeaux. Flora pleurait. Le chef de gare donnait des coups de sifflet et le chef de train criait « En voiture ! ».
Willie fit ses adieux à Ernestine et l’embrassa ; il serra sa maman contre lui, puis Ruthana. Il prit son paquetage et se dirigea vers le train. Puis il s’arrêta et se retourna pour revoir Ernestine. Elle était à quelques mètres de lui, et les cris et les acclamations fusant dans la gare résonnaient tout autour de lui. Il ne prononça pas les mots à voix haute, ne pensant pas qu’elle puisse les entendre, mais il les articula silencieusement.
« Épouse-moi. »
Il vit un éclair de joie illuminer son regard et sut qu’elle l’avait entendu, et il vit ses lèvres bouger, bien que la réponse fût aussi silencieuse que la question. « Oui. »
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