Mama Flora

Alex Haley · Chapitre 47 sur 51

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Mama Flora

Chapitre 47

 

 

Elle avait l’impression de voir à l’infini ; le temps paraissait suspendu.

La terre s’étirait jusqu’à l’horizon, dans presque toutes les directions. C’est seulement en dirigeant son regard vers l’ouest qu’elle découvrait un indice, du fait que la terre n’est pas complètement plate, une falaise se dressant jusqu’à sept cents mètres, jusqu’au plateau d’où part le reste du monde.

Elle se trouvait en pays Karamoja. Dans la terre des rêves de Ben.

À plus de trois cents kilomètres vers le sud s’étendait un vaste lac, entouré de montagnes qui alimentaient d’autres lacs. Vers l’est s’étendait le pays Pokot, limité par une autre immense falaise aboutissant à un plateau qui s’étendait jusqu’au Kenya. À l’ouest l’Ouganda, et au nord la Nubie, et au-delà le Soudan, puis l’Égypte.

La végétation était rare et anguleuse, des ronces, des buissons qui paraissaient capables de survivre à des années sans pluie. Lorsqu’il pleuvait, l’eau s’écoulait dans les lits asséchés des cours d’eau, ruisselait jusqu’à un lac lointain qui nourrissait d’autres rivières, lesquelles devenaient le Nil.

La tribu Karamoja était établie du côté ouest d’un bras de la vallée de la Grande Crevasse, laquelle s’étire vers le nord et vers l’est jusqu’à la mer Morte. Ses coutumes, sa culture remontaient au temps des pharaons, et en quatre mille ans elle n’avait toujours pas trouvé de raisons d’en changer. La moitié est du bras était occupée par les Pokot, un groupe d’hommes exactement semblables aux Karamoja et leurs ennemis mortels. Pendant la plus grande partie de l’histoire écrite de l’humanité, ces deux tribus avaient occupé la vallée, presque sans que le reste du monde s’en aperçoive ou vienne les voir. Elles s’occupaient de leurs modestes récoltes, élevaient leur bétail et se faisaient la guerre de loin en loin. Jamais elles n’avaient trouvé de bonnes raisons d’inventer la roue.

Les hommes étaient trapus et bien bâtis dans leur jeunesse, des guerriers intrépides équipés de lances superbes et finement affûtées. Ils étaient capables de décocher une flèche de leurs arcs avec une précision remarquable tout en courant. Ils portaient un carré de toile attaché à une épaule et parfois une plume dans les cheveux. Certains hommes portaient encore un petit disque en argent incrusté dans la lèvre inférieure, manière pour eux de se défigurer afin de décourager les marchands d’esclaves arabes de les enlever.

Les femmes, vêtues avec plus de recherche, portaient des jupes compliquées faites d’herbes séchées tissées de perles en bois, avec parfois un morceau de tissu enroulé autour du buste. Certaines aimaient à s’enduire d’un mélange de bouse de vache et de beurre rance censé les rendre plus séduisantes aux yeux de leurs hommes, lesquels n’avaient pas conscience de l’odeur, à moins qu’ils ne la trouvent délectable.

Ruthana vivait donc dans l’un des berceaux de l’humanité et si elle avait parfois l’impression d’avoir trouvé une sorte de paradis, le plus souvent, surtout récemment, elle ne comprenait pas ce qu’elle faisait là. Elle était prise dans une petite guerre tribale où l’on se battait à coups d’arcs et de flèches avec quelques rares fusils, tandis que l’Ouganda proprement dit était en proie à une guerre civile mettant en œuvre des armes autrement plus efficaces.

Elle en venait même parfois à se dire qu’elle n’avait jamais voulu venir ici, ce qui n’était évidemment pas vrai. Le Ghana, s’il lui avait paru merveilleux, ne lui avait pas suffi : ce n’était que le bord d’un continent, pas son épicentre.

Après la scène épouvantable dans la gare de Chicago entre Willie, Ernestine et leurs aînés, Ruthana était retournée à New York, résolue à réaliser son rêve. Grâce à son emploi à la mairie, elle n’avait eu aucun mal à rencontrer le révérend père James Robinson, dont l’organisation, Opération Carrefour Afrique, constituait une source majeure d’information et d’expérience pour la fondation du Peace Corps, dont il était conseiller.

Le fait que tous les volontaires du Peace Corps soient blancs constituait un problème majeur. La presse africaine les épinglait régulièrement comme autant de gosses de riches Blancs qui s’amusaient à passer une année à manger de la vache enragée avec les indigènes. Le révérend Robinson était enchanté qu’une femme noire ayant l’expérience et les références de Ruthana, et qui plus est d’origine rurale, lui offre ses services.

On lui proposa de payer son voyage et de lui verser un modeste traitement pour aller passer un ou deux ans au Ghana, lequel refusait les bénévoles blancs. Elle prit un congé sans solde prolongé, vida son appartement et atterrit deux mois plus tard à Accra.

Elle fut éblouie, choquée, enchantée, horrifiée.

Elle avait beau être habituée aux rues bondées de Manhattan, rien ne l’avait préparée à la masse compacte de gens qui déferlaient dans cette capitale africaine, à cette impression de chaos tout juste contrôlé, à la vitalité brute de cette culture absolument étrangère, à la fois fascinante, accueillante et dérangeante. Elle en aima la vigueur, les couleurs vibrantes et les vêtements extravagants, le sens amical de l’accueil et la nourriture exotique. Elle fut horrifiée par l’ampleur de la tâche à accomplir.

Les Anglais avaient laissé en partant une infrastructure en état de marche mais, sans doute à cause de la rapidité de leur départ, n’avaient préparé qu’à contrecœur les indigènes à gouverner. La classe régnante, instruite, vivait confortablement ; la classe moyenne se débattait et l’immense majorité du peuple vivait toujours dans la misère. Tous avaient beau être unis par l’euphorie de l’indépendance et leur détermination à prouver leur capacité à devenir ce qu’ils avaient promis d’être, la trame sociale montrait des signes évidents de tension.

Ce qui choqua Ruthana fut d’avoir trouvé ce qu’elle était venue chercher. Elle passait inaperçue, invisible dans la foule. Elle n’était plus la représentante d’une minorité au sein d’une culture blanche, mais anonyme dans sa négritude. Peu importait son aspect, ce qui intéressait les gens c’était qui elle était et ce qu’elle était capable de faire.

Et ce qui la choqua encore plus fut de s’apercevoir qu’ici elle n’était pas laide. En l’absence d’idéaux blancs auxquels se comparer, de rappels constants de ses différences par rapport aux canons de la beauté blanche, par son visage, sa chevelure ou sa silhouette, elle commença à apprécier la femme qu’elle avait toujours été.

Elle commença à s’aimer.

Très heureuse d’avoir été envoyée dans un petit village côtier à environ cent cinquante kilomètres d’Accra, elle se sentit quelque peu dépassée par tout ce que l’on attendait d’elle. Elle devait être à la fois maîtresse d’école, infirmière de district et conseillère au village, autant de fonctions qu’elle assurerait dans une large mesure toute seule. Les premiers jours, elle fut prise de doutes, mais ensuite elle releva le défi, retroussa ses manches, et se mit à l’ouvrage.

De cette façon, Ruthana passa les deux années les plus heureuses de sa vie, et le jour où, dans ce petit village d’Afrique, l’opportunité d’une aventure amoureuse se présenta, elle était prête. Elle y prit même un immense plaisir, sans toutefois tomber amoureuse.

Joseph était technicien de laboratoire et, aux yeux de Ruthana, très bel homme, noir comme la nuit, avec sur les joues de petites cicatrices bien nettes témoignant de son initiation à la virilité.

Il vint passer deux jours au village dans le cadre d’une campagne gouvernementale de vaccination. Il était net et efficace, et s’appuya énormément sur l’aide de Ruthana car un grand nombre d’enfants étaient terrorisés par l’aiguille qu’il manipulait.

La journée terminée, ils se promenèrent ensemble sur la superbe plage au coucher du soleil, suivant des yeux les pêcheurs qui lançaient leurs filets dans l’écume. Ils achetèrent un poisson frais que Joseph fit griller sur un feu de bois. Ils s’allongèrent ensuite côte à côte sur la plage, jouissant de la chaleur tropicale. Ruthana embrassa du regard un ciel plus vaste qu’elle n’en avait jamais vu, constellé de plus d’étoiles qu’elle n’aurait jamais cru pouvoir exister.

« Voilà un satellite », fit remarquer Joseph.

Il lui désigna du doigt un point dans le ciel et Ruthana vit une petite lumière clignotante, qui avançait régulièrement à travers les cieux. Elle fut envahie par une admiration révérencielle et le sentiment d’être enfin arrivée là où elle devait être. Quand Joseph l’embrassa, elle ne lui opposa aucune résistance, bien que ce fût un baiser plus ardent que tous ceux qu’elle avait connus auparavant.

Il voulut lui faire l’amour, et elle ne résista pas davantage parce qu’elle était tellement heureuse, et lorsqu’il l’aima, elle se sentit remplie de toute l’Afrique.

Ils entretinrent des relations stables et intermittentes, qui lui faisaient penser au satellite clignotant. Le travail de Joseph l’obligeait à se déplacer dans tout le pays, mais il lui revenait régulièrement après quelques mois. Alors ils marchaient sur la plage, mangeaient du poisson grillé et faisaient l’amour. Elle savait qu’il avait une femme et des enfants à Accra parce qu’il le lui avait dit, et ne tomba donc pas amoureuse de lui. Tout cela ne l’empêchait pas de l’aimer et d’aimer les moments qu’ils passaient ensemble. Du reste elle était trop occupée pour tomber amoureuse.

Elle ne tomba pas davantage amoureuse du Ghana, tout en aimant ce pays, son village et ses habitants. Elle avait l’impression de grignoter le bord de quelque chose de plus vaste, quelque chose de plus satisfaisant encore. Si elle avait couvert tant de terrain en un aussi court laps de temps, elle devait être capable d’aller beaucoup plus loin car elle avait l’impression, même ici, d’être une touriste dans la vie des gens, de ne pas y participer pleinement.

Les villageois avaient beau la respecter, et Joseph lui dire qu’il l’aimait, elle n’éprouvait aucun sentiment de permanence. Elle était une étrangère, et un jour elle s’en irait comme le font tous les étrangers.

Le jour où elle quitta effectivement le village, au bout de deux ans, ses habitants lui offrirent de merveilleux adieux. Les enfants l’étreignaient et pleuraient, la suppliant de ne pas partir, tout en sachant son départ inéluctable. Les femmes l’embrassaient, versaient des larmes et lui disaient qu’elle allait leur manquer, et elle savait que c’était vrai, parce qu’elles allaient lui manquer à elle aussi, ce qui ne l’empêcherait pas d’aller de l’avant. Les hommes se montrèrent plus cérémonieux. Les uns vinrent lui serrer la main, d’autres lui offrirent des cadeaux minuscules et inutiles, qu’elle devait chérir toute sa vie. Puis, tandis que la Land Rover quittait le village, ils se rassemblèrent tous sur plusieurs rangs, lui interprétèrent une chanson d’adieu, et dansèrent pour elle leur danse en ligne fascinante, faite essentiellement de balancements et de sautillements. Puis, lorsqu’elle eut disparu, ils cessèrent de danser et retournèrent vaquer à leurs occupations habituelles.

Ruthana avait écrit au révérend Robinson pour lui expliquer ce qu’elle désirait faire. Après l’avoir incitée à se montrer prudente, il prit contact avec un groupe missionnaire en Angleterre, qui accepta ses services non sans lui conseiller à son tour la prudence.

Après de tendres adieux à Joseph à Accra, elle s’envola pour Le Caire, une capitale poussiéreuse et grouillante de monde qu’elle n’aima pas, puis de là, à Entebbe, une ville délabrée sur le point de sombrer dans une sanglante guerre civile, qui avait été autrefois la perle de l’Afrique et qu’elle n’apprécia pas davantage. Après un accueil circonspect et de nouvelles mises en garde de la part du groupe de l’église, Salomon, un homme placide et d’âge mûr qui faisait partie de la mission, l’emmena à trois cents kilomètres au nord d’Entebbe dans une ville défraîchie et à moitié écroulée qui avait été autrefois un joyau du colonialisme.

Ruthana avait le sentiment d’être au bord d’une aventure extraordinaire. Elle vit des girafes, des zèbres et des gnous. Son guide et elle s’arrêtèrent à un point d’eau où elle assista à une éblouissante envolée de flamants roses.

Salomon et elle passèrent la nuit dans un vieil hôtel qui avait dû autrefois être un palace. Ils dînèrent seuls dans une immense salle à manger où le menu très prometteur n’offrait pas grand-chose en réalité et le lendemain, après avoir chargé leur véhicule de provisions, son guide l’emmena à sa destination.

« Pourquoi allez-vous là-bas ? » l’interrogea-t-il.

Ils traversaient de riches terres agricoles.

Ruthana rit : « Pour travailler.

— Mauvais endroit », commenta Salomon, mais il n’en dit pas plus.

Ruthana, qui adorait ce voyage, était incapable d’imaginer quoi que ce soit de mauvais. N’allait-elle pas aux montagnes de la Lune ?

Mais Salomon avait raison, la bonne route laissa place à une piste de terre qui vira soudain pour descendre brutalement dans un enchaînement de tournants en épingle à cheveux. Ruthana avait beau faire confiance à ses talents de chauffeur, elle éleva quelques prières pour qu’ils en sortent sains et saufs.

Après un virage tortueux, un panorama merveilleux apparut sous leurs yeux, une terre vaste, plate jusqu’à l’horizon, à l’exception de quelques petits sommets dans le lointain qui étaient peut-être les montagnes qu’elle espérait découvrir.

Au pied du précipice, quelque six cents mètres plus bas, ils traversèrent la terre aride, et elle ressentit l’assaut de la chaleur, et l’impression qu’il n’avait pas plu depuis des mois. La poussière s’immisça à travers les vitres fermées, remplissant de sable ses yeux, sa bouche et son nez.

Après quelques kilomètres, elle aperçut de petits troupeaux de bétail, comme elle n’en avait jamais vu, mais que Ben lui avait décrits, du bétail africain dont on avait trouvé des représentations sur les anciennes tombes. Et ces troupeaux étaient gardés par des guerriers Karamoja émaciés, immobiles, et presque nus.

Une heure plus tard, ils atteignaient une minuscule mission, quelques cahutes dispersées au bord d’un village de huttes en pisé. Les missionnaires, un couple d’Anglais âgés, Peter et Sarah Mills, l’accueillirent gaiement, et la vie de Ruthana changea pour toujours.

Elle croyait être enfin rentrée à la maison. En réalité, elle était arrivée en un lieu qui devait lui montrer où se trouvait réellement son foyer.

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