Mama Flora
Chapitre 5
Le jour du cinquième anniversaire de Flora, sa mère lui avait donné un œuf, un gros œuf brun pondu le matin même.
« C’est pas grand-chose, avait-elle dit, mais c’est tout ce que j’ai à t’offrir. »
Flora ne savait pas trop quoi faire de cet œuf. C’était un cadeau, et des cadeaux, elle n’en recevait guère, donc elle était reconnaissante. Mais elle devinait qu’il était fertile et ne devait pas être mangé ; ce qui, bien sûr, l’emplissait de perplexité, parce qu’elle avait faim.
« C’est ton œuf, ta chose à toi, avait expliqué sa maman. Alors si tu le marques d’un coup de crayon, que tu le mets sous la poule qui commence à couver, et qu’il éclôt, le poulet sera à toi. »
L’œuf devint pour Flora un sujet d’émerveillement. Elle refusa de laisser sa petite sœur y toucher. Josie n’avait que trois ans et elle était assez brusque dans ses mouvements, alors Flora était sûre qu’elle lui casserait son œuf. Elle le tenait délicatement, pleine d’égards pour la vie qui se trouvait à l’intérieur, et sa maman l’aida à le marquer, tout doucement, en traçant dessus une simple croix du bout du crayon. Puis elles gagnèrent toutes les deux le poulailler et tout doucement, pour ne pas le casser ni faire peur à la poule, Flora déposa son œuf sous les plumes duveteuses, à côté de ceux qui s’y trouvaient déjà.
C’était l’époque de la cueillette du coton et, bien qu’elle n’eût que cinq ans, Flora allait aux champs faire de son mieux pour aider sa famille. Quelquefois, sa tâche se bornait à surveiller Josie, assise sur une couverture en bordure des champs, ce qui laissait maman, Gran’ma et Gran’pa tous trois libres de travailler. D’autres fois, elle aidait à faire du thé et le portait aux travailleurs, ou bien les jours où il faisait vraiment très chaud, ou quand le thé se faisait rare, elle veillait à ce que les gobelets fussent toujours remplis d’eau de la pompe.
Quelquefois aussi, elle aidait à cueillir le coton. Cinq ans, ce n’était pas trop petit pour apprendre. C’était Gran’ma qui donnait les meilleures leçons. Elle avait appris à cueillir sur les plantations, au temps de l’esclavage. Gran’pa aussi, mais à présent il n’était plus bon à grand-chose ; il vieillissait, et au bout d’une heure ou deux dans les champs, à peine, son dos lui faisait si mal qu’il devenait ronchon et vous disait des sottises. Le principal soutien de la famille, c’était la maman de Flora, qui cueillait plus de coton que tous les autres réunis, au point qu’elle n’avait même pas le temps de montrer à ses filles comment s’y prendre. Au fil des ans, sous la tutelle experte de Gran’ma, Flora devint aussi efficace que sa mère et, pendant quelque temps, elle gagna même autant qu’elle.
Cet été-là, quand elle eut cinq ans et apprit à cueillir le coton, Flora attendait avec impatience la fin de chaque journée, non pas pour en avoir terminé avec son travail, mais pour retourner bien vite au poulailler, surveiller son œuf. À la fin de la journée, dès qu’elle était rentrée chez elle, les mains en sang, égratignées par les épines du coton, elle filait auprès de la poule et s’asseyait à côté d’elle, lui chuchotant des mots doux et lui confiant ses rêves secrets.
Pour finir, le vingt et unième jour, son œuf marqué d’une croix se trouva parmi tout un lot d’œufs qui commencèrent à se fendiller, percés à coups de bec de l’intérieur. Flora émerveillée retint son souffle, et quand la petite créature malingre passa la tête hors de la coquille brisée, elle se mit à pleurer.
Elle ramassa son poussin, le nicha dans ses mains, le caressa, en lui disant qu’elle l’aimait. C’était la première fois qu’elle avait quelque chose à elle, quelque chose de vivant, et cela lui faisait l’effet d’un miracle.
Elle n’avait rien d’autre.
La famille vivait dans une petite masure, en bordure des champs qu’ils cultivaient pour le compte de Massa Yarborough, le grand Blanc dégingandé à qui appartenaient les terres. Il les logeait en partie par charité. Dans le temps, la Gran’ma de Flora avait été l’une des esclaves de son père, et après la guerre, il l’avait gardée, sans la payer, pour s’occuper de ses vieux parents. Gran’ma s’était mariée, avec un beau jeune homme qui cherchait du travail et à qui le vieux Massa Yarborough avait donné un emploi et la permission de loger dans la masure.
Gran’pa et Gran’ma avaient eu deux enfants. L’aîné était un garçon que les Blancs trouvaient insolent et qui avait tout simplement disparu une nuit, à l’âge de seize ans, condamné à périr noyé pour Dieu sait quelle impertinence décochée à un jeune Blanc, à peine plus âgé que lui et presque aussi démuni. Leur autre enfant, une fille, la maman de Flora, avait été toute sa vie timide et réservée ; elle avait peur de son ombre, et, à cause de ce qui était arrivé à son frère, les Blancs la terrorisaient.
Tout le monde avait été sidéré quand elle avait épousé un grand gaillard fort en gueule, qui promettait des tas de choses, mais qui ne produisit jamais rien de concret en dehors de ses deux filles. Personne ne s’étonna en revanche de savoir qu’il était parti un beau jour, en emportant une valise pleine d’affaires à lui et de l’argent volé dans le porte-monnaie de Gran’ma, jurant de revenir ou d’envoyer des sous dès qu’il aurait trouvé du travail. Et encore moins de voir la police arriver dès le lendemain, à la recherche de l’homme qui avait dévalisé le magasin général.
La famille s’installa dans une vie de pauvreté inextricable. La santé de Gran’pa était chancelante ; il avait le dos brisé par toutes les années passées à cueillir le coton. Ce furent Gran’ma et la maman de Flora qui durent gagner de quoi manger, mais personne, pas même les meilleures ouvrières du pays, ne pouvait cueillir suffisamment pour assurer la subsistance d’une famille entière pendant les mois d’hiver. Alors elles faisaient la cuisine et le ménage chez les voisins, elles prenaient du linge, elles élevaient des poules et vendaient leurs œufs, et les légumes qu’elles parvenaient à cultiver. La famille survécut, uniquement grâce à la bonté de toute la communauté et surtout aux largesses de Massa Yarborough qui leur donnait de l’argent et des vêtements usagés.
Les deux robes que possédait Flora lui venaient des filles Yarborough, la robe blanche toute simple qu’elle ne mettait que le dimanche pour aller à l’église, et le sarrau qu’elle portait les jours de semaine. Elle n’avait pas de chaussures, rien qu’une paire de sandales pour aller à l’église. L’hiver, elle s’enveloppait dans une vieille couverture pour se protéger du froid.
Tous les printemps, un ballot de vêtements devenus trop petits pour les filles du maître arrivait de la grande maison. On choisissait deux robes pour Flora et le reste était reprisé ou retouché avant d’être vendu. Les robes qu’avait portées Flora l’année précédente étaient ravaudées, raccourcies et données à Josie.
La famille se levait avant l’aube. Flora tirait l’eau du puits, traînant le seau jusqu’à la masure, toute seule d’abord, puis plus tard avec l’aide de Josie. Elles avalaient un petit déjeuner frugal, puis elles passaient le reste de la journée à faire des corvées ménagères ou à travailler aux champs, sauf quand elles étaient à l’école. Et quand venait la saison des plantations ou des cueillettes, l’école, de toute façon, passait en second. Cela ne contrariait pas Flora de partir travailler aux champs. Elle n’était jamais tout à fait à son aise à l’école, parce qu’elle ne paraissait pas capable d’apprendre à lire et à écrire assez bien pour ne pas être honteuse quand la maîtresse faisait remarquer ses fautes nombreuses et répétées. Chaque fois qu’elle avait l’impression de commencer à savoir, on avait de nouveau besoin d’elle dans les champs de coton.
Pourtant, c’était une fillette heureuse, douée d’un grand sens des responsabilités. Elle se plaignait rarement de son sort, n’imaginant aucun moyen de le changer, même si elle rêvait d’une vie meilleure. Pas nettement meilleure, juste un peu plus aisée. Elle aurait aimé avoir une jolie robe qui n’aurait appartenu à personne avant, le ventre plein, un lit bien chaud, et elle aurait aimé être débarrassée de sa peur.
Car la peur était sa compagne de tous les instants. Elle n’avait pas peur de ses grands-parents ni de sa mère. Quelquefois, ils lui cognaient dessus, mais elle savait bien qu’ils l’aimaient et feraient de leur mieux pour la protéger. C’était de l’inconnu qu’elle avait peur, et l’inconnu avait le visage blanc.
En dehors des Yarborough, elle ne voyait presque jamais de Blancs, mais les histoires qu’elle entendait, assise aux pieds de sa mère, la faisaient trembler, même devant leur bienfaiteur. Trois ou quatre fois par an, ou bien quand ils travaillaient aux champs, Massa Yarborough venait leur parler, et Flora en concevait un tel effroi qu’elle se cachait dans les jupes de sa maman, incapable d’articuler un mot. À l’occasion, sa femme, Mamzelle Yarborough, l’accompagnait, et une fois elle vint jusqu’à la masure leur remettre en mains propres le ballot de l’année, parce qu’elle s’efforçait d’être charitable. C’était trop compliqué pour Flora. Elle aurait préféré que Mamzelle Yarborough fût comme devaient être tous les Blancs, sévère et cruelle.
Une ou deux fois, il lui arriva de voir les petites Yarborough se promener en cabriolet avec leurs parents ; Flora les détestait. Elles étaient si jolies et si bien habillées, si sûres d’elle ! Flora ne parvenait pas à oublier les histoires relatives à la disparition de son oncle ; or les Yarborough appartenaient à la race qui en était responsable, et elle ne pouvait pas croire que les hommes blancs faisaient ces choses-là tout seuls, sans la complicité de leurs femmes.
Quand Flora eut la rougeole, Massa Yarborough lui envoya le médecin blanc, mais Flora eut le plus grand mal à supporter son contact ; de toute façon, il ne paraissait guère s’intéresser à son état, se souciant comme d’une guigne de la savoir vivante ou morte.
Quelquefois, des jeunes gens, les fils de fermiers de la région, passaient à cheval sur le sentier au bord duquel se dressait leur masure, et Flora avait si peur d’eux qu’elle courait aussitôt se cacher. Une fois, elle ne se sauva pas assez vite. Les Blancs s’arrêtèrent et se mirent à crier, lui réclamant de l’eau. Flora éclata en sanglots ; ils la terrifiaient à tel point qu’elle était incapable de bouger, et ils commencèrent à l’injurier à grands cris, jusqu’au moment où Gran’pa sortit de la masure et parvint à redresser la situation en se montrant servile et outrancièrement poli avec ces arrogants cavaliers.
Quand elle se rendait avec sa mère jusqu’aux quelques magasins qui faisaient office de bourgade, si Flora apercevait un Blanc, elle traversait la rue ou se cachait dans un coin. Elle savait, parce que sa mère le lui avait dit, ce que les Blancs faisaient aux petites Noires.
Et plus d’une fois, au cœur de la nuit, elle entendit des cavaliers passer devant chez elle, Flora entendit les hurlements d’un homme qui devait être noir, et elle vit un incendie en forme de croix.
Elle vivait dans un univers noir, un hameau de bric et de broc, composé de quelques cahutes, toutes assez éloignées les unes des autres. À un kilomètre et demi de leur masure se dressait une petite église en bois, délabrée, avec un toit en tôle, qui avait jadis servi de grange sur une plantation. À trois ou quatre kilomètres se trouvait un village plus important, avec un magasin, et, à en croire Maman, un endroit où l’on vendait de l’alcool et où les filles bien élevées n’allaient jamais seules.
Entre l’église et le magasin, il y avait une voie de chemin de fer, et Flora adorait jouer près des rails, ces deux rangées d’acier étincelant qui filaient vers le Nord, en direction de la fortune, à ce que tout le monde disait.
Même si l’idée d’un voyage lui paraissait grisante, Flora ne croyait pas qu’elle partirait jamais pour le Nord. Elle n’imaginait pas qu’elle quitterait un jour son foyer ; sa famille ne pourrait pas se débrouiller sans elle. Elle ne pouvait pas concevoir non plus qu’elle aurait un jour de l’argent, et pourtant on avait la preuve que la chose était possible pour des Noirs ; on les appelait les Rares Élus. Dans leur propre voisinage, la famille des Fleming était assez riche pour être propriétaire de ses terres. Surtout, Flora ne se résignait pas à l’idée qu’elle pût partir pour le Nord et vivre au milieu de Blancs. Elle se méfiait même de la charité de Massa Yarborough, et elle avait une sainte horreur de devoir essayer, chaque année, les robes défraîchies portées encore tout récemment par ses pimbêches de filles.
Jamais Flora n’avait été plus loin de chez elle que la voie ferrée. La plupart du temps, dans son enfance, elle avait été en mesure d’éviter tout contact avec les Blancs, et elle se complaisait au sein de sa petite communauté noire dont elle comprenait les règles, où elle se sentait en sécurité, dans l’ombre chaleureuse de son peuple.
Elle adorait Jésus et Lui adressait des prières tous les soirs avant de se coucher. À ses yeux, le fait que toutes les images, tous les dessins montraient Jésus sous les traits d’un Blanc n’avait rien de contradictoire. Les Blancs, c’était l’autorité, et Jésus était la plus puissante de toutes les autorités. Elle croyait qu’il existait vin petit groupe d’hommes blancs, en nombre très restreint, qui avaient entendu la parole de Dieu et comprenaient les enseignements du Seigneur. Ces hommes accédaient au pouvoir suprême, ils étaient souvent présidents et, d’habitude, martyrs, comme les saints immolés par leurs semblables. Abraham Lincoln était l’un de ces hommes. Bien des années plus tard, elle en reconnaîtrait un autre sous les traits de Theodore Roosevelt, et plus tard encore sous ceux de John Kennedy. Ainsi la fonction de président des États-Unis devint-elle sacrée à ses yeux, et elle croyait certains des hommes qui la détenaient inspirés par Dieu.
Des hommes ordinaires, elle ne savait presque rien ; elle n’en avait aucune expérience. La famille n’avait guère de vie sociale ; la plupart du temps, ils étaient trop las pour sortir le soir et se couchaient presque dès la tombée du jour. Une fois par semaine, en faisant les courses le samedi ou en allant à l’église le dimanche, elle croisait d’autres hommes, mais toujours et uniquement en compagnie de sa famille. Elle jouait vaguement les mères poules auprès des petits garçons de l’école, mais les plus grands l’intimidaient ; ils n’étaient d’ailleurs pas bien vieux et ne pouvaient en aucun cas représenter une menace pour elle. Dès l’âge de dix ans, tous les garçons qu’elle connaissait quittaient l’école pour aller travailler aux champs, si bien que Flora n’avait presque rien à voir avec eux.
Quand elle atteignit la puberté, elle comprit ce qui se passait parce que sa maman, toujours raisonnable, l’avait avertie, et elle l’accepta comme une loi de la nature à laquelle il fallait bien se soumettre, un de ces fardeaux imposés aux femmes.
Les sentiments qui s’emparèrent d’elle au cours des années suivantes la surprirent considérablement par leur intensité, et rien de ce que put lui dire sa mère ne les rendait vraiment compréhensibles. Ils étaient indéfinissables, aussi mystiques que la lune. Ils avaient tous trait aux jeunes hommes, mais jamais à l’un de ceux qu’elle connaissait. C’étaient de vagues désirs d’être tenue dans les bras de quelqu’un et cajolée, des rêves d’un inconnu assez fort pour alléger son propre fardeau. Elle ne croyait pas aux contes de fées qu’elle avait entendus à l’école et répétés ensuite à Josie, ces contes où des princes charmants épousaient des jeunes filles et leur offraient une existence de paix et de bonheur parfait, car elle n’en connaissait aucun exemple réaliste. Elle voulait ce que possédaient Gran’pa et Gran’ma, mais sans pouvoir s’expliquer comment ils l’avaient obtenu, car elle ne parvenait pas à imaginer qu’ils avaient été jeunes.
Gran’pa devait être une espèce de saint, croyait-elle. Quoique souvent irascible, il était bon et affectueux, et il ne ressemblait pas aux autres hommes, contre lesquels sa maman l’avait mise en garde. Dans l’idée de sa maman, et donc dans celle de Flora, tous les hommes, blancs ou noirs, ne voulaient qu’une seule chose d’une femme, et pour l’avoir, ils étaient prêts à proférer les pires mensonges. Ils étaient tous déloyaux, cruels et brutaux, mais les Noirs étaient les pires, parce qu’ils avaient manqué à leur devoir le plus sacré. Les Noirs auraient dû se soulever bien des années auparavant contre leurs oppresseurs blancs, afin d’assurer la sécurité des femmes de leur race et de leur donner l’espoir d’un avenir meilleur.
Cette idée plaçait Flora dans une situation impossible. Elle n’avait aucun intérêt pour les Blancs, mais, à en croire sa maman, les Noirs n’étaient pas des hommes. Flora n’avait pas assez d’expérience pour comprendre que si sa mère condamnait ainsi tous les Noirs c’était par amertume, à cause de son propre mariage raté, et parce qu’elle était bien résolue à protéger ses filles de la concupiscence des hommes.
La maman de Flora instilla ces convictions dans l’esprit de ses filles avec les meilleures intentions du monde, en n’ayant que leur bonheur en tête. Jamais elle ne parvint à comprendre que ces croyances confuses eurent, en tout cas pour Flora, le résultat qu’elle redoutait.
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