Mama Flora

Alex Haley · Chapitre 15 sur 51

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Mama Flora

Chapitre 15

 

L’argent que Willie rapportait chez lui chaque semaine, et les cadeaux occasionnels qu’il faisait à Flora et Ruthana leur rendaient la vie plus facile. Ils achetèrent un nouveau fourneau et une toile cirée pour la table ; et pour Noël, Willie offrit à sa mère une lampe de chevet.

Bien qu’elle lui en sût gré et bien qu’elle en fût venue à accepter son statut de travailleur, la guérilla entre Flora et Willie se prolongea pendant deux ans. L’un et l’autre ruèrent dans les brancards, l’un et l’autre pleurèrent la disparition de quelque chose qui avait existé entre eux. Il n’y avait plus désormais de gaieté dans leurs relations, ni même un puissant sentiment d’amour.

Comme ils en avaient tous deux envie et que cet amour leur manquait, ils allèrent le chercher ailleurs. Ruthana en vint à occuper la première place dans le cœur de Flora ; elle était encore jeune, mais elle était davantage qu’une élève. Enfant attentive et attentionnée, jamais elle n’avait été tout à fait sûre de la place qu’elle occupait chez Flora, mais quand Willie commença à s’émanciper, Ruthana prit possession des lieux.

Dès huit ans, elle était capable de préparer un repas tout à fait acceptable, et elle avait remplacé Willie dans sa tournée de blanchisserie. De mille façons imperceptibles, elle soulageait sa maman de ses fardeaux, mais Flora veillait toujours soigneusement à ce que la fillette eût le temps d’étudier. Il était désormais évident que Ruthana était douée dans ce domaine, et qu’elle avait de merveilleuses facilités pour apprendre.

En vertu de quoi Flora se livra à quelques remarquables ajustements. L’idée d’un jeune Noir – en l’occurrence Willie – fréquentant l’université lui avait toujours paru inusitée, mais enfin, il y en avait des exemples. En revanche, celle d’une jeune fille de couleur – Ruthana donc – poursuivant ses études lui était totalement étrangère. S’il existait des cas de ce genre, Flora n’en avait jamais entendu parler. Mais à mesure que les notes de Ruthana devenaient de plus en plus brillantes, à mesure que son intellect paraissait prendre de l’ampleur sous les yeux de sa maman, Flora commença à se dire : Pourquoi pas ?

Elle en discuta avec Pearl, d’abord avec circonspection, et son amie était tout à fait favorable à cette idée. Pearl, qui adorait les hommes, mais n’en avait jamais trouvé un pour l’épouser, vivait avec ses vieux parents dont elle s’occupait. Elle était toute dévouée à l’église et à la vie paroissiale, assurant le catéchisme du dimanche et accompagnant les chœurs à l’orgue ; mais elle profitait du peu de temps libre qui lui restait pour lire les journaux.

Flora ne parvenait pas à s’imaginer ce qu’il pouvait y avoir dans ces montagnes de papier, mais il fallait bien dire que Pearl était une véritable mine de renseignements. Elle se mit à lire à Flora tous les entrefilets où il était question de jeunes filles noires qui avaient fréquenté l’université et obtenu des diplômes, et qui se faisaient désormais une place au soleil. Les informations étaient rares, et, une fois diplômées, ces jeunes universitaires renonçaient souvent à l’idée de faire carrière pour se marier, mais Flora n’en avait cure. Le diplôme en soi lui suffisait presque.

Les deux amies commencèrent à former des projets d’avenir pour Ruthana, et Flora y trouva de nouveau matière à rêver et de bonnes raisons de lutter.

Mais par-dessus tout, Flora s’aperçut qu’elle avait de grandes affinités avec Ruthana, que la petite devenait pour elle non seulement une compagne, mais une amie. Elle s’aperçut qu’elle pouvait lui ouvrir son cœur comme elle n’aurait jamais pu l’ouvrir à Willie. Avec son fils, elle avait toujours eu besoin de paraître forte. À sa fille, elle pouvait révéler sa faiblesse.

Willie, quant à lui, découvrit son âme sœur chez Ernestine. Il l’avait toujours trouvée jolie, avait toujours goûté sa compagnie, mais pendant les deux années qui suivirent l’entrée de Willie dans la vie active, Ernestine devint bien plus que cela. Il ne voulait pas le reconnaître, mais ses camarades de travail lui disaient pour le taquiner qu’Ernestine était sa bonne amie, et tout le monde ou presque acceptait de se dire que, partout où allait Willie, Ernestine le suivait. Quand elle eut quinze ans, ses parents autorisèrent même Willie à l’emmener danser, à l’occasion d’une « sauterie campagnarde à l’ancienne », mais ils lui enjoignirent de la ramener chez elle pour onze heures.

C’était un samedi soir. Willie portait son nouveau costume du dimanche, un peu trop « moderne » au goût de sa mère, et il s’était enduit les cheveux de vaseline pour les faire briller. Quant à Ernestine, sa mère lui avait fait une nouvelle robe pour cette soirée, sa première vraie robe de bal, en organdi rose et doux. Quand il se présenta chez elle et qu’elle lui ouvrit la porte, Willie la trouva ravissante, bien qu’elle eût encore des rubans dans les cheveux, comme les écolières. Pete Lanier devait prendre son camion pour les conduire, en compagnie d’une demi-douzaine d’autres jeunes gens, jusqu’à la ferme où avait lieu la soirée, et avant même de se mettre en route, tout le monde avait le cœur en fête. Clayborn Baker, un des camarades de travail de Willie, qui avait quelques années de plus que lui, cherchait toujours à affirmer sa supériorité.

« Je savais pas qu’on autorisait aussi les écoliers à venir danser », dit-il à Willie sans méchanceté, tandis qu’il aidait Ernestine à grimper dans le camion. « Qu’est-ce que tu fiches ici, gamin ? »

Leo Barnett, qui avait vingt ans, prit le parti de Willie.

« C’est pas un gamin qu’a pu nous aider à charger cinquante-deux balles de coton hier, répondit-il à Clayborn qui n’en ignorait rien. J’étais juste à côté de lui. »

Depuis l’arrière du camion, il tendit la main à Willie pour l’aider à monter à bord.

« Ça va, Willie ? » demanda-t-il.

Willie était tout à fait à l’aise avec ces garçons, qui étaient ses amis et ses camarades de travail, et il se moquait pas mal de voir que Clayborn ne laissait jamais passer l’occasion de rappeler à tout le monde qu’il était le plus âgé et le plus costaud. Il fut content, en revanche, d’entendre Leo le complimenter et reconnaître qu’il avait fait du bon travail.

Ils parcoururent les trois ou quatre kilomètres qui les séparaient de la vieille ferme décrépite, et leur agitation augmentait à chaque tour de roue. Quand ils arrivèrent, la sauterie avait déjà commencé dans la cour de ferme ; il y avait là une cinquantaine de personnes, et il ne cessait d’en arriver d’autres. L’endroit était éclairé par le clair de lune, ainsi que par une vingtaine de bouteilles de Coca-Cola suspendues à un fil à linge tendu entre deux arbres et remplies de kérosène, dans lequel trempaient des mèches qui fumaient en brûlant.

Ils descendirent du camion et, à mesure que leurs yeux s’accoutumaient à la lumière tamisée, Ernestine eut un petit mouvement de recul. Willie la regarda.

« Y a que des hommes, dit-elle, brusquement effrayée au milieu de tant d’adultes.

— Non, y a aussi des femmes », dit Willie avec un petit rire. Il lui en indiqua deux qui dansaient parmi la foule. « Et en voilà d’autres qui arrivent. »

Un second camion venait en effet de faire son apparition, amenant une demi-douzaine de nouveaux danseurs ultra-bruyants, parmi lesquels, heureusement pour Ernestine, se trouvaient trois femmes. Elle fut toutefois chagrinée de constater qu’elles étaient plus âgées et vêtues de couleurs criardes. On était bien loin des petites fêtes paroissiales qui étaient les seules soirées dansantes auxquelles elle eût assisté jusqu’à présent.

« Tout ira bien, lui dit Willie. Reste avec moi. »

Il lui prit la main et l’entraîna dans la cour, mais Ernestine n’était pas rassurée. La musique, même si elle en avait déjà entendu des bribes auparavant, sonnait encore de façon très neuve à son oreille ; c’était un blues canaille, chanté sur un accompagnement de guitare assez sommaire. D’autres bruits peu familiers lui parvenaient de la zone que les lumières n’éclairaient pas ; c’étaient les cris des joueurs de kraps. Deux ou trois couples dansaient au son du blues, les femmes vêtues de robes bon marché et clinquantes, les hommes en costume, certains encore en bleu de travail. Leurs mouvements lents et peu compliqués se limitaient principalement à des étreintes de pieuvre.

Charlie White, un trafiquant d’alcool du coin, servait à boire. Par terre, à côté de son éventaire en bois rudimentaire, était posé une grande cuve où il avait entreposé un pain de glace de cinquante livres et des bouteilles de boisson gazeuse colorée. Sur l’éventaire se trouvait un certain nombre de tasses et de verres dépareillés. Ceux qui voulaient une boisson gazeuse se contentaient de la prendre et de poser une pièce de cinq cents sur une assiette. Ceux qui préféraient quelque chose de plus corsé devaient d’abord remettre à Charlie leur pièce de vingt-cinq cents, avant qu’il ne consentît à leur verser ce qu’ils lui commandaient à grands cris – « Un Joe Louis ! » ou « File-moi un coup ! ». Sortant une bonbonne de cinq litres de sous son éventaire, Charlie versait alors dans une tasse une rasade d’alcool de contrebande, limpide et âpre.

Tout le monde était de charmante humeur, ce qui n’empêchait pas Ernestine de rester inquiète. Elle regarda un des buveurs siffler sa rasade d’alcool et brailler « Merde alors » en sentant le liquide lui brûler le gosier, et elle se demanda ce qu’elle allait dire à ses parents quand elle leur raconterait la soirée.

Ce qui l’incita, d’ailleurs, à se poser des questions sur Willie, et sur ce qu’elle éprouvait envers lui. Elle avait connu un grand gamin dégingandé, mais brusquement, dans cet endroit et au milieu de tous ces gens, il était devenu un homme. Ernestine ne mettait pas en doute l’honnêteté de ses intentions à son égard, elle savait qu’elle ne courait aucun risque avec lui, mais elle devinait autour d’elle une violence potentielle, et elle se demandait comment Willie réagirait en cas de bagarre.

Elle était aussi intriguée de constater qu’en dépit de son inquiétude et de son impression de n’être pas du tout à sa place une partie d’elle-même s’amusait bien. Si Willie était désormais un homme, devenait-elle à son tour une femme ?

« Tu veux un sandwich au poisson ? » lui demanda Willie.

Elle rit en inclinant la tête. Elle s’inquiéterait plus tard des conséquences de cette soirée et de ce que diraient ses parents. Pour le moment, elle avait l’intention de s’amuser.

L’éventaire du vendeur de sandwiches était fait de deux planches reposant sur deux bottes de foin. L’homme y avait installé des pains blancs tranchés, des bouteilles de sauce épicée et de ketchup, et une bouteille plus petite de piments rouges au vinaigre. Sur le couvercle d’une grosse boîte de conserve étaient empilés des morceaux de poulet frit, doré et croustillant, et sur deux autres couvercles des morceaux de poisson cru, grands comme la main, roulés dans de la farine de maïs.

« Deux poissons-chats », lança Willie. Il paraissait évident à Ernestine qu’il savait se débrouiller, que ce n’était pas la première fois qu’il assistait à une sauterie de ce genre.

Le vendeur de sandwiches empala au bout d’une pique deux morceaux de poisson et les lâcha dans une marmite d’huile bouillonnante posée sur un brasero chauffé au charbon de bois. L’huile se mit à grésiller et à sauter.

Clayborn et Leo vinrent les rejoindre d’un pas nonchalant.

« Tu t’amuses ? » demanda Leo à Ernestine, et timidement elle fit signe que oui. De façon assez limitée, elle s’amusait en effet.

Leo but une gorgée du breuvage qu’il tenait à la main, fit la grimace, gonfla les joues, et tendit sa tasse à Willie.

« Finis donc ça pour moi, dit-il. J’m’en vais gagner des sous au jeu. »

Il les quitta pour aller se joindre à la partie de kraps. Willie contempla la tasse qu’il lui avait fourrée dans la main.

« Tu seras pas un homme tant que tu sauras pas boire ça », lança Clayborn avec un large sourire.

Willie le regarda, puis il baissa les yeux vers la tasse, avant de les tourner vers Ernestine qui, à son tour, lui adressa un sourire épanoui. Encouragé de la sorte, Willie avala ce qui restait au fond de la tasse. Aussitôt, il s’étrangla et dut faire un gros effort pour supporter la brûlure de l’alcool qui lui déchirait la poitrine. Clayborn s’éloigna en s’esclaffant. Ernestine fit chorus, étonnée par l’audace de Willie.

« Un peu de sauce épicée ? » demanda le vendeur de sandwiches en fourrant les morceaux de poisson frit sur des tranches de pain. Willie, incapable de parler, secoua la tête. Le vendeur regarda Ernestine d’un air interrogateur, et elle haussa les épaules.

« Un petit peu », dit-elle.

Le temps de prendre et de payer les sandwiches, Willie avait retrouvé l’usage de la parole, et il regarda son amie d’un air étonné.

« T’aimes ça épicé ? demanda-t-il.

— Ouais, j’aime bien », riposta-t-elle. Jamais jusqu’à présent elle n’avait goûté un sandwich au poisson – ou à autre chose – ainsi assaisonné, mais à l’évidence les autres clients n’en étaient pas morts, et elle était prête à essayer pour voir. Elle ne se rendait pas compte qu’elle faisait sa coquette avec Willie, mais de toute façon elle aurait continué quand même.

Ernestine mordit dans son sandwich, une petite bouchée délicate, et mastiqua quelques instants. Puis elle se mit à rouler des yeux affolés, et elle cracha ce qu’elle avait dans la bouche, s’étouffant à moitié. Elle venait de découvrir qu’« épicé » n’était pas un vain mot.

Willie se mit à rire et Ernestine lui envoya une claque, mais sans violence.

« Tu le savais ! » s’écria-t-elle d’un ton accusateur. Willie ne répondit que par un sourire d’une oreille à l’autre. Il prit le sandwich d’Ernestine, en retira la majeure partie de la sauce en le frottant avec le papier journal dans lequel il était emballé. Puis il le garda pour lui et donna le sien à la jeune fille.

« Tu as déjà vu un jeu de kraps ? » lui demanda-t-il, la bouche pleine.

Ils s’en furent vers le fond de la cour, où une douzaine d’hommes s’étaient rassemblés pour faire rouler des dés.

C’était ’Lonzo, un jeune homme mince, d’environ vingt-cinq ans, au teint basané, qui paraissait diriger les opérations. Il secoua les dés vigoureusement dans son poing droit, tout en lâchant une fusillade ininterrompue de propos agressifs.

« Bon, ça va, bande d’andouilles. Faudrait voir à aligner vos picaillons ! Je vise le six ! Et je vous parie deux dollars que je le fais !

— Fais donc rouler les dés », lança Leo Barnett d’un ton furieux. Il ne gagnait pas.

« Et toi, sors donc tes petits billets verts ! » rétorqua ’Lonzo. Leo aperçut Willie et Ernestine.

« Prête-moi donc deux dollars, demanda-t-il à Willie d’une voix suppliante. Faut que je regagne tout mon pèze. »

Willie fouilla dans sa poche et tendit l’argent à Leo. Ce dernier fit claquer sur le sol deux pièces de vingt-cinq cents.

« Vingt-cinq cents, lança Leo à Willie d’un ton pressant, mets vingt-cinq cents. Allez, mouille-toi un peu ! »

Willie se mit à rire, emporté par la griserie du moment, et il posa par terre une pièce de vingt-cinq cents.

« L’argent y est ! s’écrièrent les autres joueurs. Vas-y, fais-les rouler ! »

’Lonzo souffla sur sa main, en en faisant des tonnes, avant de lâcher les dés.

Les parieurs retinrent leur respiration… puis un concert de soupirs et de lamentations s’éleva. ’Lonzo ratissa toutes les mises.

« Quatre dollars ! Je double la mise ! s’écria-t-il, triomphant. Allez-y, pauvres crétins, qui parie ?

— Il est trop raide pour moi, déclara Willie en riant.

— Au prochain coup, il va mollir un peu », assura Leo en posant d’autres pièces de vingt-cinq cents. Il se retourna vers Willie pour l’encourager, mais celui-ci était déjà reparti avec Ernestine.

Ils s’avancèrent jusqu’à la piste et observèrent les danseurs quelques instants. Puis Willie regarda Ernestine en haussant les sourcils et elle répondit par un signe de tête affirmatif. Il la prit dans ses bras et ils se mirent à danser, heureux d’être ensemble.

À la fin du morceau, le guitariste, Allen Shaw, quitta son siège, qui n’était autre qu’une caisse de boissons gazeuses renversée, et interpella Willie.

« Hé ! Willie, on m’a parlé de toi ! Monte donc ici faire un peu de musique. J’ai besoin de me dégourdir les jambes. »

Willie jeta un regard en coin à Ernestine qui crut le voir rougir.

« Oh non, je suis nul ! » répondit-il, mais Allen ne voulut rien savoir. Il lui tendit la guitare.

« Allez, mon gars, je te cède la caisse ! »

Une partie des danseurs applaudissait et encourageait Willie à jouer un morceau.

À contrecœur, il empoigna la guitare et s’installa aussi confortablement qu’il put sur la caisse. Il se mit à jouer un blues ; son style simple et poignant formait un contraste saisissant avec la sonore virtuosité d’Allen Shaw.

Ernestine le contemplait, émerveillée. Willie n’était pas un grand musicien, mais il jouait très bien. Ce qui étonnait Ernestine, c’était qu’il ne lui avait jamais dit qu’il savait jouer de la guitare ; elle se demanda combien de choses encore elle ignorait à son sujet.

Elle eut assez vite quelques réponses. Willie n’interpréta que deux airs qui lui valurent les applaudissements de la foule, mais ce n’était pas de la musique de danse, et tout le monde fut très content de voir revenir Allen Shaw. Willie le premier. Il retourna auprès d’Ernestine qui leva vers lui un regard caressant.

« C’était drôlement bien, dit-elle. Ça fait combien de temps que t’apprends la guitare ? »

Willie haussa les épaules. « Un petit moment, se borna-t-il à dire. Allez, viens, je te paie à boire. »

Tandis qu’ils se dirigeaient vers l’éventaire de Charlie White, un véritable colosse les accosta. Dès qu’il l’aperçut, Willie chercha du regard le moyen de s’enfuir, mais il leur barrait la route.

« Dis donc, Willie, et ces sept dollars ? » dit le colosse. Il parlait bas, mais son ton était menaçant.

« Pas ce soir, Hank, murmura Willie, tout gêné qu’Ernestine fût témoin de la scène.

— Si, mon pote, ce soir. Tout de suite ! » insista Hank d’une voix moins basse, plus menaçante.

Willie évita de regarder son amie. Il tira quelques billets d’un portefeuille râpé et les tendit à son interlocuteur, en espérant qu’il en resterait là.

Ses espoirs furent déçus. Hank, qui était bookmaker, s’approcha tout près de lui.

« Écoute, blanc-bec, laisse-moi te dire quelque chose. Si t’es assez grand pour jouer de l’argent, t’es assez grand pour payer ce que tu dois. Et si tu paies pas, tu te feras démolir le portrait. »

Sûr de s’être bien fait comprendre, il s’éloigna. Willie resta cloué sur place, décontenancé, et Ernestine sentit son cœur battre à tout rompre. Un peu plus tôt, Willie lui avait fait l’effet d’être un homme, surtout quand il avait joué son blues pour distraire la foule des danseurs. Mais à d’autres moments, par exemple quand il avait lampé la rasade d’alcool illicite, on voyait reparaître l’adolescent. Et maintenant aussi.

« Alors, on le boit ce coup ? » demanda Ernestine, en prenant les choses en main.

Willie lui adressa un regard reconnaissant. Elle avait eu quelques surprises plus ou moins agréables ce soir, dont la moindre n’était pas d’apprendre qu’il avait perdu au jeu, mais elle les avait encaissées sans sourciller.

Il avait envie de lui témoigner sa gratitude en la prenant dans ses bras pour l’embrasser. Il n’en fit rien, parce que ce n’était ni le lieu ni le moment ; il y avait trop de monde autour d’eux et il n’avait encore jamais embrassé Ernestine.

Mais il en avait diablement envie, et il se jura de passer à l’acte un peu plus tard.

« Ouais », dit-il.

Il la prit par la main et l’entraîna vers Charlie White et sa caisse pleine de boissons gazeuses.

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