Mama Flora

Alex Haley · Chapitre 30 sur 51

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Mama Flora

Chapitre 30

 

 

À la réunion du mardi soir, Flora raconta aux femmes présentes que la Croix-Rouge ne prenait pas le sang des Noirs, pas même pour sauver des vies noires. La plupart d’entre elles furent choquées, mais comme toujours, Pearl prit les choses avec plus de recul. Pearl commençait d’ailleurs à énerver Flora.

« Comment le pourraient-ils ? s’exclama Pearl, avec une certaine suffisance. Ça ridiculiserait toutes leurs lois.

— Et comment ça ? demanda Mme Sanford.

— Y suffit d’une toute petite goutte de sang noir pour faire de vous quelqu’un de couleur, qu’y disent, répondit Pearl. Qu’ils donnent du sang noir à des garçons blancs, et y rentreront tous chez eux colorés. »

Pearl émit un petit gloussement.

« Et alors y s’raient mal partis, pasque la banque du sang est anonyme, et y sauraient plus qui est blanc et qui est noir ! Et ça, me demandez pas pourquoi, il faut qu’ils le sachent. »

Cette remarque était à la fois si ridicule et si vraie qu’elle relâcha quelque peu la tension, mais sans atténuer la perplexité ou l’indignation.

« Mais si ça peut leur sauver la vie…, reprit Vera Jackson, exprimant l’incompréhension générale.

— Sœur Pearl a raison, ça leur est bien égal ça, intervint Mme Lake. Certains de ces pauv’Blancs préféreraient se tuer, plutôt que d’avoir une seule p’tite goutte de sang noir dans les veines.

— Kevin Hopkins », murmura Flora.

Mme Hopkins, la mère de Kevin, serait peut-être prête à payer n’importe quel prix, fût-il élevé, pour sauver son fils. Mais sûrement pas Kevin.

Elles en discutèrent un certain temps, et quand elles rentrèrent chez elles, elles en parlèrent à leurs maris ou à leurs familles, puis d’autres hommes, d’autres femmes discutèrent de la question, et celle-ci s’ajouta à d’autres à propos d’injustices similaires dont débattaient des Noirs dans tout le pays ; et la rumeur s’enfla au point de devenir un rugissement, lequel finit par exploser un jour à Détroit, en une émeute qui laissa plusieurs morts sur le pavé.

Ce n’était pas juste l’histoire du sang, ni même, fût-ce indirectement, l’expérience humiliante vécue par Flora au poste de la Croix-Rouge. C’était l’accumulation de milliers, de millions d’incidents minuscules du même genre dans tout le pays, au Nord comme au Sud, des injustices graves amplifiées par l’ironie de la guerre au point de devenir une force explosive. Pourquoi se battaient-ils donc ?

Pour le révérend Jackson, la réponse prit la forme d’une révélation, qu’il dut partager avec sa congrégation. Il ne faisait aucun doute pour lui que d’autres prédicateurs noirs dans tout le pays avaient reçu la même révélation, que Dieu leur parlait de Sa voix puissante et qu’ils ne pouvaient ignorer.

« Nous combattons dans deux guerres, proclama-t-il le dimanche suivant, à l’homélie. L’une sera plus longue et plus dure que l’autre. Nous sommes l’armée et nous seuls pouvons remporter la victoire ! »

Il expliqua qu’il y avait la guerre outre-mer, la guerre contre les Japonais, que l’on allait gagner.

« Alléluia ! » s’exclamèrent les fidèles, parce que cela semblait bien être le cas. L’avancée ennemie avait été bloquée et quelques petites îles du Pacifique reprises, quoique au prix de nombreuses pertes humaines.

Et puis il y avait la guerre intérieure, qui serait plus dure, plus longue, plus directement douloureuse pour eux, parce qu’ils faisaient tous partie de l’armée : chaque homme, femme ou enfant ayant été enrôlé par Dieu pour ce combat.

« Que Dieu soit loué ! » s’écrièrent-ils, car chacun commençait à entrevoir que c’était sans doute vrai.

La radio fut le messager porteur d’espoir. Les émeutes de Détroit et d’autres villes furent abondamment couvertes par la presse, et pas toujours avec bienveillance, car le pays était obsédé par l’autre guerre, celle qui se déroulait à l’étranger. Mais dans une large mesure cette guerre-là ne pouvait être discutée sur les ondes : elle était classée « secret », ou trop stagnante. Les premières petites incursions de Noirs dans le monde blanc, elles, n’étaient pas classées, pas secrètes, pas stagnantes, et s’étalèrent à la une des journaux et sur toutes les ondes.

Il y eut aussi diverses preuves, même infimes, du fait que l’ennemi ne présentait pas un front uni. À Chicago, des clients blancs avaient acclamé quelques Noirs qui exigeaient d’être servis dans un restaurant blanc et avaient obtenu satisfaction.

« Mais je vois venir votre question, poursuivit le révérend Jackson. Je vous entends déjà me demander : Que pouvons-nous faire ? »

Il avait raison, c’était la question qui leur brûlait les lèvres à tous. Le choc de la guerre outre-mer les avait tous incités à agir, mais ils ne savaient pas comment se battre sur le front intérieur parce qu’ils ne voulaient pas trahir leur pays et parce que l’ennemi, la ségrégation, semblait invincible.

« Pas grand-chose, reprit gaiement le révérend Jackson. Rien dans le Sud, à la campagne : nous n’y sommes pas assez nombreux pour l’emporter. »

Il était de très bonne humeur. Ces rares, minuscules victoires dans le Nord l’avaient inspiré. Il doutait qu’il y en ait d’autres, savait que cette guerre civile serait sûrement très longue, mais il était habité par le sentiment qu’il y aurait du changement, et que ce ne pouvait être que pour le mieux.

« Mais il y a quelque chose que nous pouvons faire ! annonça-t-il. Que ceux qui connaissent l’A.N.A.P.C. lèvent la main ! »

Une demi-douzaine de mains se dressèrent, celle de Pearl la première.

« C’est l’Association nationale pour l’avancement des personnes de couleur, tonna le révérend Jackson. Elle existe depuis de nombreuses années et elle vise au progrès de tous les gens de couleur d’Amérique ! »

Ils accueillirent cette information en silence.

« Y a-t-il des membres parmi vous ? » leur demanda-t-il encore. Pearl baissa le bras.

« Voilà donc la première chose que vous pouvez faire ! claironna le révérend Jackson. Adhérez à cette association ! Soyez de bons membres ! Soutenez ce qu’ils font et ce qu’ils ont déjà fait ! Montrez à nos frères noirs, à nos sœurs noires là-bas dans le Nord que ça compte pour vous ! »

L’assemblée poussa des acclamations enthousiastes, et le père Jackson parut satisfait. Sans doute n’adhéreraient-ils pas tous à l’association, mais certains le feraient. Et pour l’heure, même quelques-uns suffisaient. Il le leur rappellerait encore, et d’autres s’inscriraient, et ils finiraient par former une armée.

Flora n’adhéra pas. Elle comptait pourtant le faire et en avait discuté avec Pearl. Mais quelque chose venait toujours l’en empêcher.

Ruthana notamment. Pour la première fois, Ruthana manifestait par quelques signes légers un dangereux désir d’indépendance. Flora veillait toujours à ce qu’elle s’habille de vêtements ternes, mais Ernestine lui avait offert des rubans pour son anniversaire, et Flora n’avait pas eu le cœur de lui interdire de les porter.

Elle commençait à s’inquiéter de l’influence croissante que prenait Ernestine sur Ruthana. Ernestine venait voir sa fille plusieurs fois par semaine, apportant des nouvelles extraites des lettres de Willie, ou pour demander à Flora si elle en avait reçu. De bien des manières, Ernestine allégeait le fardeau de Flora : elle préparait souvent le repas du soir pendant que Flora se reposait, ou montrait à Ruthana comment cuisiner des plats qui dépassaient le simple savoir-faire de Flora.

Elle autorisait Ernestine à emmener Ruthana au cinéma pour Noirs une fois par semaine, et évitait de trop se fâcher lorsqu’elles rentraient en retard parce qu’elles s’étaient arrêtées Chez Pop pour boire un soda. Ce qui inquiétait Flora, c’était les sujets dont elles parlaient lorsqu’elles se retrouvaient seules.

Non pas que la moralité d’Ernestine lui inspirât le moindre doute. C’était incontestablement une fille « bien » et qui allait sans doute épouser son fils, et elle était sûre qu’Ernestine gardait sa virginité pour Willie. Mais Ernestine avait plusieurs années de plus que Ruthana et travaillait dans une boutique qui vendait des vêtements très modernes, et entretenait certaines idées qui faisaient peur à Flora.

Ernestine avait été au courant des pertes de jeu de Willie. Que savait-elle d’autre à son sujet ?

Par bien des aspects, Flora souhaitait que Ruthana ressemble à Ernestine, fuyant les tentations du monde et se gardant pour un homme bien.

Le problème était simplement que Flora ne faisait confiance à personne pour l’éducation de Ruthana, pas même à Ernestine. Elle était déterminée à lui éviter de commettre trop d’erreurs, trop tôt, et la seule manière d’y arriver consistait à limiter les choix de la jeune fille.

Et d’abord, quinze ans, c’était bien trop jeune pour aller danser.

« Maman ! avait crié Ruthana, rentrant en trombe à la maison un soir. À Halls, la grande base de l’armée de l’air, les soldats de couleur donnent un grand bal samedi en quinze. Ils ont invité tous les lycées de couleur pasqu’y veulent que les filles viennent, Maman ! »

Flora ne l’avait jamais vue excitée à ce point.

« Y-z-auront même leur orchestre, avec seize instruments, et là-dedans, y a des musiciens vraiment connus ! Faut que tu me laisses y aller ! »

Flora n’avait été à son premier bal qu’à dix-sept ans. Et pour Ruthana, ce serait pareil. « Non, mon bébé, pas question que t’ailles au bal, soldats ou pas soldats », dit Flora, essayant de rester douce.

Elle vit la douleur dans les yeux de Ruthana, l’immense déception.

« Mais, Maman, pourquoi ? »

Flora ne pouvait avancer aucun argument acceptable aux yeux de Ruthana, pas même la rumeur selon lesquelles des douzaines, d’innombrables filles, certaines encore plus jeunes que Ruthana, avaient été danser avec des soldats et s’étaient retrouvées enceintes.

« Jamais j’ne ferais une chose pareille ! s’était écriée Ruthana, au bord des larmes.

— Tu n’sais pas c’que tu ferais, si un beau soldat venait faire le joli cœur avec toi, insista Flora. C’est comme je te l’ai toujours dit, ma fille. Y n’veulent qu’une chose.

— C’est pas juste ! cria Ruthana. Tu m’laisses jamais rien faire ! »

Et elle était partie dans sa chambre en claquant la porte.

Flora en fut choquée. Elle se souvenait bien d’avoir crié à sa mère plus d’une fois, mais Ruthana était une fille placide, qui se plaignait rarement. Visiblement, ce bal était un événement important à ses yeux, ne serait-ce que parce que toutes ses camarades de classe y seraient, et Flora se demanda si sa décision n’avait pas été trop sévère. Elle n’avait cependant aucune intention de céder, mais se dit qu’elle devrait peut-être tenir Ruthana un peu moins serrée et essaya d’imaginer une sortie agréable pour elle, ou un joli petit cadeau pour égayer son existence.

Elle alla gratter à sa porte.

« Chérie. Je suis désolée, laisse-moi te parler », supplia-t-elle.

Le silence lui répondit. Flora ouvrit la porte et entra. Ruthana, allongée sur son lit, regardait fixement le mur d’en face.

Flora se lança : « J’peux pas t’laisser aller au bal, c’est pour ton bien, tu n’as que quinze ans.

— Toutes les autres iront, marmonna Ruthana.

— Leurs mamans ont peut-êt’ d’aut’z’idées », concéda Flora.

Ruthana se retourna et lui lança un regard accusateur.

« T’as pas confiance en moi ? lança-t-elle, comme un défi.

— En toi j’ai confiance, ma chérie, promit Flora. C’est les hommes qui m’inspirent pas confiance. »

Elle réalisa qu’elle mentait : elle n’avait pas confiance en Ruthana. Elle se souvint de son premier bal et de Lincoln, et d’elle-même qui aurait fait n’importe quoi s’il le lui avait demandé.

Elle se mit à marchander, cédant un peu de terrain : « J’vais te dire quoi. Ton premier bal, ce sera quand tu auras seize ans. Alors je te laisserai y aller.

— C’est dans trois mois seulement, rétorqua Ruthana, boudeuse. C’est quoi la différence entre maintenant et dans trois mois ?

— J’peux pas te l’expliquer, avoua Flora. Mais je sais. »

C’était bête, et Flora le savait bien : quelle différence pouvaient bien faire trois mois ?

Mais cela en faisait bel et bien une. Elle chercha à se faire pardonner.

« P’têt’ bien que je suis un peu trop dure avec toi. P’têt’ que tu prends pas beaucoup de bon temps dans ta vie. »

Elle sourit d’un air désabusé.

« D’ailleurs c’est p’têt’ vrai pour nous deux. Pourquoi toi et moi on ne sortirait pas sam’di soir au ciné, et après un soda Chez Pop ? Avec Ernestine, si tu veux. On va prendre un peu de bon temps ensemble. »

Elle fit une dernière concession.

« Et p’têt’ qu’on devrait commencer à te chercher une jolie robe, une robe de fête que tu porteras au bal, quand tu auras seize ans. Quéqu’chose de joli. Quéqu’chose de spécial. »

Si Ruthana ne sourit pas, comme l’avait espéré Flora, elle renonça à se battre, pour le moment du moins. Elle redevint ce qu’elle était naturellement, une jeune fille renfermée, digne de confiance et, songea Flora pour la première fois, un peu triste.

« D’accord, Maman », dit-elle.

Elles sortirent en effet, le samedi suivant, au ciné, dans la salle miteuse réservée à la communauté de couleur, qui offrait un contraste saisissant avec l’établissement nettement plus élégant destiné aux Blancs. Ruthana passa une bonne soirée, mais pas Flora. Les actualités étaient entièrement consacrées à la guerre, plus précisément aux féroces combats qui se déroulaient sur une île de l’océan Pacifique, où l’on déplorait la perte de nombreuses vies nord-américaines. Cette information remplit Flora de détresse et, pendant tout le spectacle, elle fut incapable de détacher ses pensées de Willie.

Dans sa dernière lettre, son fils était tout excité parce que après plusieurs mois d’ennui au fort de Huachuca il venait d’être cantonné à San Francisco. Si la ville le divertissait pendant ses heures de liberté, son travail était ennuyeux – une prolongation de celui qu’il effectuait à l’entrepôt de Chicago – et consistait à charger et à décharger du ravitaillement. Maintenant, enfin, il allait connaître le service actif : Ab et lui allaient être envoyés en Australie.

Flora, qui ne savait pas où se trouvait l’Australie, avait consulté l’atlas de Ruthana et l’avait dénichée de l’autre côté de l’océan Pacifique.

Elle était rongée d’inquiétude. Jusqu’alors, tous les grands combats de cette guerre s’étaient déroulés dans le Pacifique, et d’innombrables vies avaient été perdues. Même si Willie n’était pas détaché dans une unité de combat, il lui faudrait quand même traverser cet océan déchaîné pour arriver jusqu’en Australie. Quand les actualités montrèrent des avions japonais attaquant un porte-avions américain, le désespoir de Flora fut à son comble. Elle songea que disparaître dans un cuirassé en mer, piégé entre le feu et la noyade, devait être une mort bien cruelle.

Deux films suivirent les actualités. Le premier, enjoué et gai, qui avait pour thème le patinage sur glace, avec Sonja Henie vêtue de jupes scandaleusement courtes aux yeux de Flora, fut suivi d’un second plus sombre mettant en scène une famille anglaise pendant la guerre. Ce fut extrêmement pénible pour Flora, sans qu’elle puisse pour autant détacher ses yeux de l’écran, hypnotisée par ces images en noir et blanc tirées des vies d’autres gens qui lui semblaient douloureusement réelles. Par un curieux processus d’osmose, elle s’identifia totalement avec la vedette anglaise à l’accent élégant. La couleur de peau, la nationalité, tout cela comptait pour rien : seule importait la douleur d’une mère.

Flora n’avait pas proposé à Ernestine de les accompagner ; elle avait décidé qu’il serait bon que Ruthana et elle passent une soirée à deux, pour discuter et, espérait-elle, rire ensemble, puis se réconcilier après la dispute à propos du bal. Elles allèrent prendre le soda promis Chez Pop, et Flora s’aperçut à sa grande surprise que le café avait bien changé depuis tant d’années qu’elle n’y mettait plus les pieds. C’était plus gai, mieux éclairé, avec un mobilier neuf et moderne, les cabines étaient toutes en similicuir rouge vif et une musique joyeuse et inconnue d’elle s’élevait d’un juke-box illuminé. Flora essaya de se montrer gaie pour Ruthana, et une partie d’elle-même s’amusait bien, mais elle ne pouvait pas débarrasser son esprit des images des actualités, ni de ses inquiétudes au sujet de Willie.

Elle fut soulagée de voir arriver Ernestine au bras de Clara, et se surprit un peu elle-même lorsqu’elle s’entendit suggérer que Ruthana reste avec elles un moment, mais qu’elle ne rentre pas trop tard.

Elle regagna sa maison à pied, heureuse de se retrouver seule et, une fois chez elle, s’installa dans le rocking-chair qu’elle venait de s’acheter. Il n’était pas exactement neuf : elle l’avait déniché au fond du bazar de Pete, un peu abîmé, mais confortable et pas cher. Son balancement soulageait la douleur de son dos qui revenait avec l’hiver et elle y resta une heure, tâchant de ne plus penser au film, s’efforçant de ne songer qu’au visage souriant de Ruthana, mais sans pouvoir se débarrasser des images de Willie, de navires en flammes et d’hommes noyés.

Mais aussi d’un autre visage, qui n’avait ni traits ni forme, mais qu’elle savait être celui de son fils aîné.

Elle renonça à s’inquiéter pour Ruthana – la jeune fille était en bonne compagnie – et se rendit dans sa chambre où elle s’agenouilla devant son lit afin de prier pour Willie et Luke. Tandis qu’elle priait, elle entendit Ruthana rentrer. Elle chantonnait doucement.

Sa relation avec Ruthana était en passe d’évoluer, car elle ne se souvenait plus d’elle petite fille, mais seulement de la jeune femme qu’elle était devenue. Elle faillit céder, fut sur le point de changer d’avis, d’aller trouver Ruthana pour lui dire qu’elle pouvait aller au bal.

Puis un autre visage lui revint à l’esprit : celui de Charlie lorsqu’il était jeune. Elle se rappela sa propre première soirée dansante, devant une grange, toutes ces années auparavant, puis se remémora la joie éclatante qu’elle avait lue dans les yeux de Charlie alors qu’elle dansait avec lui et sut que c’était sa propre joie. Elle se rappela la douceur du désir qui l’avait envahie alors. Ruthana devait éprouver ces mêmes émotions, et il n’y avait rien que Flora puisse faire pour l’en empêcher, mais elle ne lâcherait pas prise, pas encore. Là, dehors, les tentations étaient trop nombreuses.

Flora se coucha et fut emportée par le sommeil, mais réveillée un peu plus tard par un cauchemar peuplé de navires en flammes et de noyés. Elle resta éveillée une heure, s’efforçant de penser à tout sauf à la guerre, et finit pair se rendormir enfin, mais d’un sommeil agité, comme toujours.

Flora était seule chez elle le mardi suivant, occupée à repasser des chemises. Elle se sentait fatiguée et irritable. Elle avait l’impression de passer tout son temps à repasser les chemises des autres, ou à genoux pour récurer leurs sols ou leurs toilettes. Elle commençait à se demander si tout cela avait un sens. Son pot à pièces était presque plein désormais, et elle avait même pris l’initiative extraordinaire de mettre de l’argent sur un compte d’épargne, mais à quoi bon ? Survivre ne devait sûrement pas être une fin en soi.

Willie avait quitté la maison et ne reviendrait plus jamais y vivre. Ruthana s’en irait à son tour dans quelques années. Allait-elle finir comme Charlie, vieille, seule et oubliée de tous ?

On frappa à la porte. Flora était perplexe. Rares étaient ceux qui venaient lui rendre visite à cette heure, à moins que ce ne soit Pearl, venue en quête de quelques commérages sous prétexte de lui demander une tasse de sucre.

Elle vit une voiture et un homme en uniforme, un soldat, un officier, debout devant sa porte, et son cœur faillit cesser de battre. Quelque chose avait dû arriver à Willie.

Au moment même où cette pensée lui traversait l’esprit, elle sut qu’elle n’était pas rationnelle. Les mauvaises nouvelles arrivent par télégramme. Oui, mais on était en guerre. Les règles pouvaient changer, et pour quelle autre raison un officier viendrait-il frapper chez elle ?

Elle n’osait pas ouvrir, et il frappa encore, plus fort cette fois. Elle s’approcha tout doucement de la porte, lentement, et l’ouvrit d’un cheveu. Elle devait savoir.

L’officier était plus âgé que Willie ; il devait avoir cinq ou six ans de plus, mais il était encore jeune et plutôt beau. Sa peau était couleur de café, ses yeux d’un marron doux. Il était net, propre, soigné. Son attitude trahissait son sérieux mais aussi une légère nervosité, ce qui la confirma dans son impression qu’il devait être porteur d’affreuses nouvelles.

« Madame Palmer ? » demanda-t-il. Sa voix douce était celle d’un homme cultivé.

Flora fit oui de la tête.

« Je suis Luke, annonça-t-il. Luke Fleming. »

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