Mama Flora
Chapitre 33
Ils s’engagèrent tous deux l’été suivant. Willie avait voulu le faire aussitôt la guerre déclarée, mais Ab l’incita à la prudence.
« Chaque homme et son chien s’engagent, lui expliqua-t-il. Et il y aura des complications pendant qu’ils organisent tout.
— Mais si tout est terminé avant que j’arrive ? gémissait Willie.
— Cette guerre, on va l’avoir sur le dos un bon bout de temps, l’apaisa Ab. T’emballe donc pas. »
Ce qu’ignorait Willie, parce que Ab ne le lui avait pas révélé, c’était qu’en tentant de s’engager immédiatement ils avaient de fortes chances d’être refusés. Les régiments noirs étaient limités en nombre, et l’armée ne prenait que la crème des candidats. Ce qu’il ne savait pas davantage, parce que personne ne le lui avait dit, c’était qu’Ab espérait un changement radical de politique de la part du gouvernement. Ab était d’avis que, tôt ou tard, le pays comprendrait la nécessité de former des unités combattantes noires, et il avait bien l’intention d’en faire partie.
« Leur première réaction, ça sera d’envoyer les soldats noirs le plus loin possible de la guerre, dit Ab. Y s’ront affectés au mess, travailleront comme manœuvres, ouvriers, dans la construction, n’importe quoi plutôt que de leur confier un fusil.
— Mais pourquoi ?
— Parce qu’ils nous font pas confiance pour pas partir en courant, dit Ab, des fois qu’on nous tirerait dessus. »
Willie éclata de rire.
« Ris pas. C’est vrai. C’est arrivé pendant la dernière guerre, et pour eux, c’est pareil aujourd’hui.
— Comment tu sais tout ça ? s’exclama Willie, toujours émerveillé par l’étendue du savoir d’Ab.
— Parce que je lis des livres, et que je discute avec les gens des choses importantes, constata Ab. C’est quand, la dernière fois que t’as ouvert un livre ? »
Willie haussa les épaules, et Ab s’expliqua. Aux derniers jours de la Grande Guerre, une unité noire servant en France s’était égarée pendant un déplacement nocturne et s’était retrouvée à l’arrière. Les rumeurs à propos de cette supposée lâcheté avaient pris de telles proportions qu’on en était venu à remettre en cause la conduite de tous les soldats noirs. « C’en est arrivé au point où il a fallu mener une enquête, poursuivit Ab. C’était faux, les hommes n’avaient pas tenté de fuir. Mais leurs officiers, des Blancs, leur avaient fait prendre le mauvais chemin. »
Il s’interrompit, se détourna. Lorsqu’il se retourna, son visage exprimait à la fois la douleur et la colère.
« À vrai dire, trois soldats de ce bataillon ont été décorés pour leur héroïsme exceptionnel. Mon Papé était un de ces trois-là, mais c’est venu trop tard. Il l’a jamais su : il était déjà mort. »
Ab parlait rarement de sa famille ; Willie avait seulement saisi quelques informations fragmentaires d’après le peu qu’Ab lui avait raconté.
Le père d’Ab était parti à la guerre afin de servir sa patrie alors qu’Ab n’avait que sept ans. Un an plus tard, il mourait, tué au cours d’une offensive contre les lignes allemandes. La mère d’Ab avait élevé seule ses sept enfants, vivant dans une misère absolue. Il avait perdu deux de ses frères. L’un, mineur dans l’ouest de la Virginie, d’une maladie des poumons, et l’autre, son frère cadet, tué par un policier au cours d’une émeute durant la crise de 1929.
C’est ce dernier événement qui avait éveillé sa conscience politique.
« Il faisait rien de mal, constata Ab. Il essayait juste de trouver du boulot. Mais on n’embauchait que les Blancs. »
Willie savait que la mère d’Ab vivait toujours, parce qu’il allait lui rendre visite une fois par semaine, le dimanche. Il refusait de parler d’elle mais Martha, qui savait de quoi il retournait, l’avait révélé à Willie : « Elle est folle, lui avait-elle expliqué. Elle s’est remariée parce qu’elle avait besoin d’un homme pour l’entretenir, du moins c’est ce qu’elle croyait. Il la battait, mais elle se plaignait jamais. Ils ont eu une petite fille et quand elle a eu dix ans, son papa l’a violée. La m’man d’Ab, elle est devenue folle. Elle a pris un couteau et l’a tué, et on l’a enfermée. »
Elle dévisagea Willie d’un air de profond mépris.
« Vous, les hommes. Si tu te maries et que tu t’avises de lever la main sur ta femme et que ça me revient aux oreilles, j’te coupe les couilles. »
Willie ne doutait pas un instant qu’elle mette sa menace à exécution.
« On est pas tous comme ça, se défendit-il.
— Non, ça se pourrait bien, concéda Martha. Mais il y en a trop qui le sont. »
Tout cela lui inspira un nouveau discours-fleuve à propos du monde idéal de ses rêves communistes, où tous, hommes et femmes, seraient exactement égaux et où les femmes et les enfants ne seraient pas considérés comme une propriété, mais comme des individus disposant de droits individuels.
Willie avait souvent entendu des discours de ce type de la bouche de Martha. S’il était d’accord sur le principe, cela l’ennuyait de l’entendre exposé une fois de plus. Aussitôt qu’il le put, il s’excusa et Martha le laissa filer. Ce n’était pas de la graine de révolutionnaire.
Vint le printemps. Les Japonais contrôlaient désormais la majeure partie du Pacifique Est et semblaient invincibles.
Willie suppliait Ab : « Faut que je participe !
— Tu vois trop de films de guerre », gloussait son ami.
Willie ne comprenait toujours pas ce qu’attendait Ab, mais il avait appris qu’un certain nombre de Noirs de l’entrepôt avaient voulu s’engager et avaient été refusés. Willie ne voulait surtout pas connaître le même sort, alors il attendit encore, à contrecœur.
Trois événements marquèrent ce printemps, et Willie ne sut jamais lequel avait incité Ab à agir, ou s’il avait réagi à la combinaison des trois.
À la mi-avril, un lieutenant-colonel américain, James Doolittle, emmena seize bombardiers B-25 dans un raid sur le Japon. C’était une attaque audacieuse, d’une dangereuse stupidité, mais elle réussit et les États-Unis aimèrent Doolittle parce qu’il l’avait tentée. C’était, pour le public, la première démonstration de l’existence de défauts dans la cuirasse des Japonais. Les hommes vinrent s’enrôler par milliers.
Trois semaines plus tard, dans la bataille de la mer de Corail, la marine américaine l’emporta et vingt-cinq navires japonais furent coulés ou mis hors service. D’autres se précipitèrent pour s’engager, y compris trois hommes de l’entrepôt dont la candidature avait été une première fois refusée. Cette fois, ils furent enrôlés.
Puis, à Chicago, de jeunes Noirs constituèrent le Congrès pour l’égalité raciale et démarrèrent aussitôt une campagne d’occupations non violentes des théâtres et restaurants qui ne servaient pas les Noirs. Ils connurent un succès surprenant et, fait plus étonnant encore, reçurent le soutien de nombreux Blancs. « C’est bon, annonça Ab à Willie avec un grand sourire. Maintenant, on peut y aller. »
C’était comme s’il avait l’impression de laisser la guerre politique intérieure en de bonnes mains.
Dès le lendemain, ils s’engagèrent dans l’armée, et une semaine plus tard partirent pour un camp d’entraînement de base en Géorgie.
La veille de leur départ, Ab rendit des comptes à Willie. Ses crédits et dettes étaient tous remboursés, et Willie disposait à présent de quelque cent cinquante dollars sur un compte d’épargne. Quarante dollars supplémentaires avaient été déposés sur un autre compte pour Flora.
« Tu veux les lui envoyer tout de suite ? » demanda Ab.
Willie fit un signe de tête affirmatif, étonné de posséder tant de bien. Il marmonna ses remerciements à Ab qui haussa les épaules.
« Désormais c’est toi qui t’occuperas de ton argent, affirma-t-il. Si t’es assez grand pour être soldat, t’es assez grand pour ça aussi. »
Willie hocha de nouveau la tête, mais quelque chose le préoccupait encore.
« Ab… », commença-t-il, sans pouvoir terminer.
Ab attendait.
« … Si… Au cas où quéqu’chose devait m’arriver, qu’est-ce que je fais de cet argent ?
— Tu veux faire un testament ? » lui demanda Ab, et Willie hocha encore la tête, reconnaissant à son ami d’avoir toujours réponse à tout.
Ab sortit un carnet et un stylo.
« À qui tu veux le laisser ?
— À ma maman, je suppose, dit Willie. Et un peu pour Ernestine. Et puis Ruthana. » Il se demanda s’il devait donner quelque chose à Ab pour le remercier de s’être occupé de lui.
« Et un p’tit peu pour toi », termina-t-il. Mais Ab secoua la tête.
« J’ai pas fait ça pour l’argent, mon garçon », dit-il doucement.
Willie marmonna encore une fois ses remerciements et attendit patiemment, tandis qu’Ab rédigeait son testament.
« T’as déjà été marié, Ab ? s’enquit-il. T’as une petite amie ? »
Il n’avait jamais vu Ab avec une femme, pas plus qu’il ne l’avait entendu en parler, hormis sa mère et ses deux sœurs. Et Martha, qui comptait beaucoup pour Ab.
« Non, répondit Ab. J’suis pas le genre d’homme à me marier.
— Ah », fit Willie, comme s’il comprenait, bien qu’il fût incapable de concevoir qu’un homme puisse ne pas souhaiter se marier.
Quelle que fût l’opinion de Willie, la vérité, c’était qu’Ab avait été tellement épouvanté par la violence du second mariage de sa mère, par l’atroce pauvreté de ses premières années, par les injustices et les inégalités qui sévissaient partout, qu’il avait juré de ne jamais mettre d’enfant au monde tant que celui-ci n’aurait pas changé, et il ne voulait infliger à aucune femme ses combats et ses blessures. Il satisfaisait ses besoins physiques avec Martha, et cela leur suffisait à tous deux, car elle avait pris une résolution similaire. Martha avait subi un viol collectif dans sa jeunesse, et un autre cinq ans après le premier. Un enfant, né de ce second viol et dont une douzaine d’hommes auraient pu être le père, était mort en bas âge.
Ab appela Martha, et ils furent témoins de la signature du document par Willie. Ab plia le testament puis le rangea dans une enveloppe.
« Martha va le garder en lieu sûr. »
Willie se sentit soudain envahi d’amour pour ce couple remarquable et non sentimental qui avait fait preuve de tant de bonté pour lui, quoique sans excessive douceur. Ils l’avaient aidé quand il en avait eu besoin, lui avaient donné des leçons importantes lorsque cela avait été nécessaire, et tout cela sans aucune perspective de gagner quoi que ce soit en retour, sans jamais en éprouver le désir ni le besoin.
Le lendemain, il partait s’initier au métier de soldat, et même avec Ab, veillant pour lui et sur lui, sa vie allait quand même changer. À la fois excité et effrayé par cette grande aventure, il aurait voulu leur dire quelque chose qui leur montrât à tous deux à quel point il appréciait ce qu’ils avaient fait pour lui.
« Je veux dire…, commença-t-il cérémonieusement. J’aurais voulu dire… »
Il essayait de contrôler sa voix qui s’étranglait.
« J’sais pas trop ce que je voulais dire, sauf merci pour tout ce que vous avez fait pour moi et que je vous aime.
— Tu vas pas te mettre à pleurer comme un veau sur moi, mon gars, l’avertit Martha. Parce que si tu t’y mets, moi aussi. »
Mais c’était inutile : elle pleurait déjà. Elle s’approcha de Willie et le serra contre elle. Il l’entoura de ses bras et l’étreignit avec force tout en laissant libre cours à ses larmes, parce que devant ces gens-là il pouvait être tout ce qu’il voulait, sans jamais en éprouver de honte.
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