Mama Flora
Chapitre 38
Ce soir-là, comme toute la journée, une chaleur insupportable régnait. Flora et Ruthana, installées sur la minuscule véranda derrière la maison, sirotaient une limonade et s’éventaient en appelant de leurs vœux un souffle d’air.
Flora était heureuse de rester silencieuse. Elle savait que ce serait bientôt terminé et que Ruthana n’allait pas tarder à lui faire part de ses projets. Depuis son retour de Nashville, la jeune fille lui avait paru préoccupée, comme si elle était en train de décider de son futur ou de se demander comment annoncer à sa maman une décision déjà arrêtée.
Au début, Flora l’avait incitée à se détendre, à profiter de ces vacances bien méritées, et Ruthana avait fait mine de s’amuser. Mais Stockton n’offrait guère de possibilités. Ernestine, sa meilleure amie d’autrefois, vivait à présent à Chicago avec Willie, et pendant les années de Ruthana à Fisk, ses autres camarades de classe avaient grandi et changé, certaines avaient déménagé, d’autres s’étaient installées dans une existence rurale.
« Elle va partir, avait confié Flora à Pearl. Et c’est ce qui peut lui arriver de mieux. »
C’est alors qu’elle commença à se tourmenter à l’idée que, justement, Ruthana ne parte pas. Trouver un emploi ne semblait guère la motiver, bien qu’elle eût écrit une ou deux lettres à quelqu’un. Le soir venu, elle se contentait de bavarder avec Flora des menus événements locaux du jour. Puis elle avait repris son ancien travail d’été, à mi-temps chez Modes Modernes. Après six semaines de ce régime, Flora commençait à sentir l’inquiétude la gagner. Décrocher un diplôme d’université pour venir s’installer à Stockton représentait un gaspillage de tout ce qu’elles avaient réalisé au prix de tant d’efforts.
Mais le matin même, un samedi, une lettre était arrivée de New York, et elle ne venait pas de Luke.
Ruthana l’avait relue deux fois, puis rangée dans sa chambre. Tout le restant de la journée, elle avait eu l’air soucieux. Flora n’avait posé aucune question, attendant patiemment d’être informée. Mais on en était déjà au soir, le soleil se couchait, et Ruthana n’avait toujours rien révélé de ses préoccupations.
Flora décida de lui donner un petit coup de pouce.
« Qu’est-ce que tu vas faire ? l’interrogea-t-elle d’un air aussi détaché que possible. P’têt’ un peu d’enseignement ou quoi ? »
Ruthana fixa le ciel rougi, puis regarda sa mère et sourit.
« Comment sais-tu toujours tout ? s’émerveilla-t-elle.
— Pasque je suis ta mère, mon chou, et les mamans ça sait toujours, répliqua Flora. Tu verras quand t’auras des petits à toi.
— Je ne veux pas te laisser seule », se lança Ruthana.
Flora la contempla par-dessus ses lunettes.
« J’croyais qu’on en avait fini avec tout ça depuis longtemps, dit-elle un peu sévèrement. Avant que tu partes à l’université. »
Elle éprouvait toujours le même plaisir à mentionner ce fait et répétait aussi souvent que possible que sa fille avait fréquenté la « faculté ».
« Oui, mais Nashville, c’était moins loin », reconnut Ruthana.
Elle se tut quelques instants avant de se jeter à l’eau. Enfin elle constata à mi-voix : « New York, ce n’est pas pareil. »
Flora éprouva une certaine autosatisfaction car elle ne s’était pas trompée : ce serait donc New York. Quand même, cela l’effrayait aussi un peu parce que New York c’était vraiment très loin, et d’imaginer Ruthana dans n’importe quelle grande ville n’avait rien de rassurant. Cependant la perspective de voir sa fille rester à Stockton l’effrayait encore bien plus.
« Tu crois que je le sais pas ? dit-elle. Mais maintenant j’ai le téléphone ; c’est plus si loin, ces jours-ci. »
Elle était soulagée que ce soit New York : Luke vivait là, il pourrait veiller sur Ruthana.
Il y aurait peut-être quelque chose pour elle, lui expliqua Ruthana, comme collaboratrice au projet du centre d’œuvres sociales de Henry Street.
« Qu’est-ce qu’ils font là-bas ? se renseigna Flora.
— Je serais assistante sociale. Ça veut dire s’occuper des gens, trouver une solution à leurs problèmes, les aider dans leurs vies. »
Cela parut parfaitement logique à Flora. Ruthana avait toujours aidé les gens en difficulté, avec tact et générosité. Elle réalisa soudain que, hormis quelques querelles au moment de l’adolescence, Ruthana n’évoquait jamais ses problèmes personnels.
« Un des responsables du projet est venu à Fisk quand j’étais en deuxième année et nous en a parlé. C’est pour ça que j’ai pris l’espagnol. Ils s’occupent beaucoup d’Hispaniques, de gens originaires du Honduras et d’ailleurs.
— C’est un bon boulot, ma p’tite ? »
Ruthana rit : « Non, Maman, je crois que c’est un boulot épouvantable ! C’est le bas de l’échelle, et la paye n’est pas terrible, mais il faut bien commencer quelque part. »
Elle interpréta à tort le silence de sa mère comme de l’inquiétude.
« D’ailleurs je n’ai même pas encore décroché le poste. Je dois passer un entretien. Et c’est drôlement loin pour un simple entretien. »
Mais la seule inquiétude de Flora était que Ruthana finisse par se persuader elle-même de ne pas y aller.
« Ce boulot, tu l’auras jamais si t’y vas pas, et puis je suppose qu’il y a d’autres emplois à New York. Et il faut bien commencer quelque part. »
Elle ajouta un peu de sucre.
« Et puis ton frère Luke est à New York, il gardera un œil sur toi. »
Une cuillerée supplémentaire ne pouvait pas lui faire de mal.
« Et puis si c’est pas assez payé et qu’il te faut un petit supplément, je pourrais te donner quelques dollars, maintenant qu’on doit plus payer la “faculté”. »
Elle décela une détermination et un soulagement nouveaux dans les yeux de Ruthana et sut que la partie était gagnée.
« Tu crois vraiment…
— Ma fille, qu’est-ce qui te prend ? dit sèchement Flora. T’auras mis le sujet à mort avant d’avoir fini d’en discuter. »
Ruthana éclata de rire et leva le regard vers le ciel. La nuit était tombée, les étoiles étaient apparues et, heureusement, une brise légère s’était levée.
Ce soir-là, lorsqu’elle conversa avec Dieu, Flora pria pour que l’entretien se passe bien et que Ruthana obtienne le poste. Elle implora le Seigneur de veiller sur sa petite fille et de ne pas permettre qu’il lui arrive quoi que ce soit de grave. Et si ce n’était pas déjà trop Lui demander, elle se posa la question de savoir si un homme convenable, honnête et digne de confiance (si toutefois ce modèle existait à New York) ne pourrait pas venir protéger Ruthana de tout danger.
Elle pria pour ses autres enfants, et pour ses petits-enfants, et pour le rétablissement d’Ernestine qui était souffrante.
Puis elle se leva lentement et se mit au lit. Là, elle écouta longtemps le silence nocturne du bourg de campagne et comprit qu’elle se sentirait bien seule une fois Ruthana partie, parce qu’elle doutait fort que sa fille revienne un jour vivre ici.
Eh bien, elle s’y ferait. Elle se trouverait des occupations. Et puis elle ne serait jamais complètement seule parce qu’il y aurait toujours Dieu.
Dès le lendemain, elle appela Luke pour lui annoncer la nouvelle. Il se dit ravi, et très impressionné : le centre d’œuvres sociales de Henry Street était ancien, bien établi et jouissait d’une excellente réputation. Il promit de s’occuper de Ruthana, tout en assurant qu’il ferait de son mieux pour ne pas l’étouffer. Ruthana n’aurait pas de soucis d’argent, au moins pour quelque temps. Elle avait mis un peu de côté sur sa paye d’été, George lui avait fait cadeau de cent dollars pour son diplôme et il y avait les cinquante dollars de Mme Hopkins, sans compter les cent dollars que lui avait donnés Flora.
Elles avaient décidé que voyager en car Greyhound serait plus raisonnable que le train, parce qu’un peu moins cher, et Albie eut la gentillesse de les conduire à Memphis en voiture.
Aussitôt qu’ils arrivèrent dans la grande ville, Flora sut qu’elle avait eu raison, toutes ces années auparavant, de ne pas s’y être risquée et d’avoir préféré descendre du train à Stockton. Elle n’avait qu’à regarder Memphis pour se sentir effrayée. Après avoir parcouru des rues sales, bordés de bars miteux et de femmes en tenues voyantes qui ressemblaient toutes à des putains, ils traversèrent un centre-ville plus élégant, avec ses constructions impressionnantes, mais où la plupart des visages étaient blancs, et où la circulation et l’énergie déployée étaient effarantes.
Flora se dit que l’idée de Ruthana de partir s’installer dans une ville encore plus grande était pure folie. Comment lui serait-il possible d’échapper à la tentation et au malheur dans un endroit pareil ? Elle se rappela la première expédition de Willie à Chicago, et le désastre que cela avait été.
Elle se souvint ensuite que Willie avait survécu à ce désastre et était même devenu quelqu’un de très bien, le père de ses petits-enfants. Et puis, il y avait bien longtemps, n’avait-elle pas, elle aussi, effectué un voyage encore plus long depuis un endroit encore plus petit que Stockton ?
Elle ne chercherait pas à retenir Ruthana, c’était d’ailleurs impossible, mais dans le dépôt de cars Greyhound, sonore et grouillant de monde, elle se sentit prise de panique. Elle s’agrippa à Ruthana.
« Ruthana… » Mais sa fille marchait loin devant elle et se mit à rire.
« Oui, je sais, Maman. Je me garde pour moi et je ne fais pas confiance aux hommes. » Le rappel de cette leçon bien apprise et le rire qui l’accompagnait eurent pour effet de détendre Flora. Si elle était malheureuse de voir partir Ruthana, elle comptait bien l’expédier avec les idées solidement en place. Elle approcha sa bouche de l’oreille de sa fille.
« Ça, c’est seulement jusqu’à ce que tu trouves l’homme qui te convient, dit-elle. À ce moment-là, tu lui donnes tout ! »
Ruthana en eut le souffle coupé. Elle dévisagea sa maman qui lui adressa presque un clin d’œil.
Ensuite, tout se passa très vite. Ruthana monta dans le bus et agita la main. Flora et Albie en firent autant, puis le bus démarra et le dépôt parut d’un coup silencieux et un peu vide.
Albie raccompagna Flora chez elle, bavardant de tout et de rien pendant le trajet pour qu’elle n’ait pas à faire la conversation. Il parla surtout de l’intérieur des voitures et des succès de Ruthana. Il ne mentionna pas une fois sa propre fille, Ernestine, jusqu’à ce que la voiture se soit arrêtée devant chez Flora.
« Qu’est-ce qu’elle a qui va pas, Ernestine ? interrogea-t-il. Des problèmes de femmes ? »
Flora ne savait pas de quoi souffrait Ernestine et s’inquiétait également. Et elle était encore plus inquiète de ce que les médecins ne cessaient de répéter qu’elle n’avait rien.
« Ça s’pourrait », se contenta-t-elle de répondre.
Après avoir remercié Albie, elle rentra seule chez elle. Elle ôta son chapeau, s’installa dans son fauteuil et se mit à l’aise en retirant ses souliers. Elle resta assise un instant, ne sachant trop que faire, puis se prépara un sandwich parce que cela l’ennuyait de faire la cuisine pour elle seule. Elle envisagea d’aller rendre visite à Pearl, puis se rappela que celle-ci assistait à une répétition de la chorale.
Elle alluma le poste radio et écouta un jeu, s’efforçant de donner les réponses avant les participants, et fut surprise de se débrouiller aussi bien.
Pearl vint la voir un peu plus tard, à son retour, pour s’assurer que tout allait bien et suggéra qu’elles aillent au cinéma le samedi suivant.
« P’têt’ bien », répondit Flora.
Elle ne voulait pas que cela devienne le scénario de sa vie à venir : vieillir aux côtés de Pearl parce qu’il n’y avait personne d’autre avec qui vieillir. Elle resterait active. Elle irait davantage à droite et à gauche. Elle ne savait pas trop où, mais des idées lui viendraient certainement. Elle avait renoncé à son poste de concierge à temps partiel mais gardé ses ménages, et continuait à vendre ses tourtes le samedi matin… Elle avait donc de quoi occuper ses journées. Les soirs s’occuperaient d’eux-mêmes, et les dimanches seraient remplis par Dieu.
Ruthana téléphona quatre jours plus tard, pour dire qu’elle était bien arrivée à New York. Luke était venu la chercher, s’était montré gentil et plein d’attentions pour elle. Ruthana avait pris une chambre à la Y.W.C.A. et devait passer son entretien professionnel le jour suivant.
Elle rappela le lendemain pour annoncer qu’elle avait décroché le poste et commencerait la semaine suivante. Elle n’était pas beaucoup sortie parce qu’elle ne savait pas trop où aller et parce que New York était réellement une ville immense. Elle comptait passer le samedi avec Luke et sa famille. Elle demanda à Flora d’appeler Mme Hopkins pour lui faire part de la bonne nouvelle.
Flora appela son ancienne patronne dès le lendemain et, à sa surprise, la nouvelle parut lui faire plaisir. Elle demanda à Flora de la tenir au courant du parcours de Ruthana.
Flora s’installa ainsi dans une existence où elle vieillissait seule, tout en tenant la promesse qu’elle s’était faite. Elle se trouva de multiples occupations. Elle allait toujours au cinéma le samedi soir, le plus souvent avec Pearl, parce qu’il fallait bien être réaliste : Pearl et elle allaient bel et bien vieillir ensemble. Le lundi, elle restait chez elle pour ranger, repriser, faire le ménage ou écouter la radio. Le mardi soir, elle participait à la réunion des femmes à la paroisse. Le mercredi soir, elle rendait des visites de charité aux Anciennes trop âgées pour sortir beaucoup, à des veuves, ou à des femmes dont les enfants s’étaient envolés du nid. Le jeudi soir, elle s’offrait un petit plaisir en dînant Chez Pop, parfois avec Pearl, et prenait plaisir à cette compagnie. Le vendredi soir, elle préparait ses tourtes, et le samedi elle les vendait. Et puis le dimanche, il y avait Dieu.
Ses enfants partis, Flora constata que l’argent lui posait de moins en moins de problèmes. Elle expédiait vingt dollars par semaine à Ruthana pour l’aider, mais elle continuait à travailler quatre jours et demi par semaine, à vendre ses tourtes et à ne dépenser qu’avec parcimonie. Après la guerre, elle avait renoncé à son pot d’argent enterré et plaçait désormais toutes ses économies sur un compte d’épargne. Elle ne cessait de s’étonner de la bonne santé de celui-ci, du moins selon ses critères.
Tous ses enfants l’appelaient une fois par semaine pour lui donner de leurs nouvelles, et tous semblaient bien s’en sortir. Luke, qui était marié, avait deux enfants, un garçon et une fille, et Ruthana vivait heureuse à New York, du moins le disait-elle. Willie se débrouillait très bien à Chicago, quoique la santé d’Ernestine fût toujours un sujet d’inquiétude. Elle avait de bons et de mauvais jours, de bonnes et de mauvaises semaines, de bons mois et de moins bons mois, et personne ne se prononçait quant à l’origine de son mal. Leurs enfants allaient tous très bien, et Don et Diana, les jumeaux, avaient commencé l’école.
Ils envoyèrent à leur grand-mère pour son anniversaire des cartes peintes à la main, des réalisations simplettes, enfantines, mais qui touchèrent beaucoup Flora qui aspirait de tout son cœur à les voir.
Le temps s’écoulait doucement jusqu’au jour où elle eut la surprise de recevoir un appel de Mme Hopkins. Sa bonne, Gloria, était tombée d’une échelle alors qu’elle accrochait des rideaux et s’était fêlé un os du bras. Elle savait Flora occupée, mais celle-ci ne pourrait-elle trouver le moyen de l’aider, ne serait-ce qu’un seul jour par semaine ?
Ayant réaménagé son emploi du temps, Flora se rendit chez elle le jeudi suivant. Mme Hopkins eut l’air heureux de la voir, l’accueillit chaleureusement et s’enquit de Ruthana. Vers midi, elle suggéra qu’elles prennent ensemble des sandwiches à la cuisine.
Flora était intriguée. Une telle chose eût été impensable vingt ans auparavant. Tandis qu’elles mangeaient les sandwiches et buvaient du thé glacé, Flora, tout en écoutant Mme Hopkins parler, se surprit à éprouver une certaine pitié pour cette Blanche qui se donnait tant de mal pour ne pas révéler ses sentiments, tout en ayant désespérément besoin de les partager avec quelqu’un.
Son mari passait de plus en plus de temps à Memphis, dormant parfois en ville plusieurs jours d’affilée. Flora commença à comprendre où elle voulait en venir : Mme Hopkins était persuadée que son mari la trompait.
Mme Hopkins ne voyait plus guère Kevin et sa femme, car le jeune ménage était très pris par la ferme. Fort heureusement, le fils aîné de Kevin, le jeune Gavin, fréquentait une école de la ville et venait rendre visite à sa grand-mère.
« Un gentil garçon ? s’enquit Flora.
— Oh ! un amour, répondit Mme Hopkins. C’est… euh… tout le portrait de son père. C’est comme si je retrouvais Kevin enfant. »
Une idée qui n’avait rien de réjouissant pour Flora, mais elle s’abstint de discuter.
« Oui, M’dame. »
L’après-midi, lorsqu’elle eut terminé son travail, Mme Hopkins la paya et la raccompagna à la porte. Elle lui demandait de transmettre son bon souvenir à Ruthana quand un garçon d’environ onze ans remonta l’allée sur sa bicyclette.
« Salut, grand-maman, appela-t-il. Qu’est-ce qu’elle veut la négro ? »
C’était bien le fils de son père. Flora éprouva exactement la même chose que toutes ces années auparavant, quand Kevin s’était montré cruel avec elle. Flora avait l’impression d’avoir reçu de l’enfant une gifle en plein visage, pour rien, sans raison aucune ou pour la seule raison qu’elle était noire.
Elle vit Mme Hopkins rougir de colère.
« Les garçons bien élevés ne disent pas ce mot-là, Gavin. Nous disons “nègres”.
— Quelle différence ? répliqua Gavin, d’un ton insouciant. Négros, moricauds, nèèèèègres, tout ça c’est du pareil au même. »
Il passa entre les deux femmes, les bousculant pour se diriger vers la cuisine, en jetant au passage : « Y a de la limonade ? »
Mme Hopkins regarda Flora.
« Je suis vraiment désolée, Flora, s’excusa-t-elle. Cela ne se reproduira pas.
— Non, M’dame, dit Flora.
— Il ressemble tellement à son père, reprit Mme Hopkins.
— Oui, M’dame. »
Dans le bus, en rentrant chez elle, Flora comprit qu’elle s’était bercée d’illusions. Tous les Blancs à qui elle avait affaire étaient des clients ou employeurs de longue date, et ils avaient depuis longtemps défini leurs relations avec elle en termes courtois bien que souvent paternalistes. Elle avait très peu de rapports avec d’autres Blancs et obéissait à toutes leurs lois stupides, en évitant de se trouver sur leur chemin. De cette manière, elle avait réussi à mener une vie agréable et ses enfants se débrouillaient bien.
Le commentaire idiot, banal de Gavin l’avait abruptement ramenée à la réalité. Malgré les quelques événements qui s’étaient produits dans le monde, notamment l’intégration des forces armées et certaines légères modifications du Code électoral, plus de la moitié de la ville où elle habitait lui restait interdite et dans le vrai Sud, dans l’Alabama, on lynchait encore les Noirs. Elle n’était qu’une citoyenne de seconde classe dans un monde de Blancs, et les Blancs détenaient toujours le pouvoir de faire souffrir.
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