Mama Flora
Chapitre 10
Ils se retrouvèrent, comme convenu, Chez Pop – ou plutôt devant – le soir même. Flora fut soulagée de constater que Booker avait l’air presque présentable. Il s’était bien lavé et avait enfilé une chemise en flanelle, visiblement pas neuve puisque plusieurs boutons étaient dépareillés, et un pantalon en serge de couleur foncée. Ses vêtements du dimanche, devina Flora. Il portait une veste sur son bras et tripotait nerveusement un chapeau dont il ne se coiffait jamais. Il avait toujours ses souliers de travail, mais il avait dépensé vingt-cinq cents pour les faire astiquer, ou alors il les avait cirés lui-même.
Flora fut touchée de voir qu’il s’était donné la peine de se faire beau, tout comme elle ; mais quand elle l’aperçut devant le café, elle n’aurait même pas tiqué s’il avait porté les vêtements les plus miteux et les plus crasseux du monde. Il était si beau.
Et Booker la trouva ravissante.
Flora et Pearl avaient consacré tout l’après-midi à de fiévreux préparatifs. Flora s’était lavée de la tête aux pieds dans sa chambre, à l’aide d’une petite bassine d’eau, puis Pearl l’avait coiffée. Cela n’avait guère transformé sa physionomie ; ses cheveux courts et frisés résistaient aux changements, mais elle se sentait en beauté.
Le grand sujet de discussion fut la robe de Flora. Elle en possédait trois, deux qu’elle mettait pour aller travailler et sa robe du dimanche. Pendant une heure, elles tentèrent toutes sortes de variations, essayant les trois robes tour à tour, mais rien ne les satisfaisait. Pearl soutenait que son amie devait mettre sa plus jolie robe, mais Flora n’était pas encline à porter sa toilette du dimanche en dehors du jour prescrit.
Pour finir, elle emprunta un corsage et une jupe très simples à la mère de Pearl, qui faisait une taille de plus qu’elle. Les vêtements étaient un peu amples, mais Pearl lui dénicha une ceinture et s’activa avec une aiguille et du fil ; le résultat était ravissant. La logeuse de Flora se laissa gagner par l’euphorie du moment et lui prêta un joli chapeau de paille, noir, orné de faux fruits ; après quoi Pearl apporta un petit flacon d’eau parfumée qu’on lui avait offert pour son anniversaire. C’était un parfum bon marché, qui sentait tout bêtement la rose, mais il contribua à donner à Flora l’impression que la soirée était une grande occasion.
Elles se rendirent ensemble jusqu’à la rue principale ; Pearl riait comme une folle et déclara qu’elle voulait tout savoir du rendez-vous, une fois la soirée passée.
« C’est pas un rendez-vous ! aboya Flora en proie à une nervosité inattendue. On va simplement voir un spectacle.
— Ma fille, tu sors avec un garçon, s’écria Pearl, hilare, donc c’est un rendez-vous ! »
Flora ne répondit pas, parce qu’elle savait bien que c’était vrai, et de toute façon elles étaient à présent à une cinquantaine de mètres du café et Flora apercevait déjà Booker.
Elle s’arrêta, le cœur battant. Elle pouvait encore renoncer, faire volte-face et rentrer chez elle, s’enfermer à double tour dans sa chambre et ne plus jamais revoir Booker de sa vie, puisqu’il ne savait pas où elle habitait.
Ou bien elle pouvait continuer. Mais en était-elle capable toute seule ?
« Viens avec moi, dit-elle à Pearl d’un ton suppliant.
— Non, mais dis donc, je suis pas chaperon, moi ! » Pearl, toujours hilare, s’en donnait à cœur joie. « De toute façon, j’ai promis d’y aller avec mes parents, au spectacle. »
Elle savait à quel point Flora avait peur, alors elle lui déposa sur la joue un petit baiser d’encouragement.
« T’es ravissante », lui chuchota-t-elle avant de s’éloigner très vite.
Restée seule, Flora ne se sentit pas encore capable de bouger, mais elle savait que ça ne durerait pas. Elle regarda fixement Booker, nonchalamment appuyé contre le mur, et elle adressa une petite prière à Jésus : Faites que ce garçon soit gentil avec moi et ne me déçoive pas.
Puis elle s’avança lentement à sa rencontre.
Jésus dut entendre sa prière, car Booker ne la déçut pas. Il ne la déçut jamais. En la voyant apparaître, il ne sourit pas ; il se redressa, tripotant son chapeau, et à mesure qu’elle se rapprochait, Flora lut dans ses yeux qu’elle était à son avantage et qu’elle lui plaisait.
Tout comme il lui plaisait dans tout ce qu’il faisait.
« Vous sentez bon », dit Booker.
Flora rougit et contempla ses souliers, ne sachant quoi répondre.
« Pile à l’heure, observa-t-il en jetant un coup d’œil à la pendule du café.
— Je voudrais pas manquer la séance », dit Flora.
Booker lui offrit son bras.
« Alors vaut mieux y aller », remarqua-t-il.
Parce que c’était une agréable protection, Flora prit son bras comme si c’était la chose la plus naturelle du monde, et elle s’aperçut qu’ils s’accordaient merveilleusement. Il était beaucoup plus grand qu’elle, mais elle se sentait à son aise, et il ajusta légèrement son pas en marchant, de façon à ne pas avancer trop vite pour les jambes plus courtes de Flora.
Ainsi, bras dessus, bras dessous, ils traversèrent la ville, perdus dans la foule qui se dirigeait vers le jardin public. Au début, leur conversation se limita à quelques lieux communs.
« Il fait beau, ce soir, dit Booker.
— Oui, très beau », convint Flora.
Le temps d’arriver jusqu’au jardin, cependant, Booker avait déjà commencé à parler de lui-même et de sa vie simple et difficile, et lorsqu’ils atteignirent le chapiteau, Flora était sur le point d’en faire autant.
Jamais elle n’avait connu un tel bien-être, un tel sentiment de sécurité.
Il devait y avoir deux projections cinématographiques ce soir-là. La première, qui allait commencer alors qu’il faisait encore jour, était strictement réservée aux gens de couleur. Plus tard, une fois que la nuit serait tombée et que les images ressortiraient mieux sur l’écran, il y aurait une projection pour les Blancs.
Ils se joignirent, devant le chapiteau, à une longue file de gens qui avançaient lentement en bavardant, tout excités à l’idée de ce qu’ils allaient voir. Quand ils arrivèrent devant le petit éventaire qui faisait office de guichet, ils eurent leur première petite prise de bec.
« Deux billets, s’il vous plaît, dit Booker en cherchant l’argent dans sa poche.
— J’ai de l’argent », lui murmura Flora à l’oreille. Elle avait dévalisé le pot à confiture qui lui servait de tirelire, et elle avait cinquante cents au fond de sa poche.
« Si je peux pas nous offrir ça, c’est que je suis vraiment dans la dèche », riposta Booker d’un ton assez ferme pour mettre fin à toute discussion.
Il paya pour eux deux. C’était à coup sûr un vrai sacrifice, mais Flora ne voulait pas le gêner en insistant.
Sous le chapiteau, ils trouvèrent de bonnes places, et l’animation croissante du public les gagna.
« Zut alors, quand est-ce que ça va commencer ? s’écria un homme.
— Quand tu la fermeras ! » riposta un bel esprit à l’autre bout de la tente.
Devant eux se dressait un grand écran blanc, avec un piano sur le côté. Des enfants jouaient dans l’allée centrale. Tout le monde s’était mis sur son trente-et-un pour l’occasion, car c’était un événement important dans l’existence de tous ces gens, une fête, quelque chose de nouveau, de différent.
Les lumières ne s’éteignirent pas, puisqu’il n’y en avait pas, mais la tombée du jour assombrissait l’intérieur du chapiteau. Un Blanc rubicond, en costume à carreaux, vint leur faire un petit discours de bienvenue, puis une Blanche en robe du soir apparut et prit place au piano, sous un tonnerre d’applaudissements. Elle joua une ouverture pleine d’entrain, saluée par des acclamations et des sifflets d’admiration, puis un homme qui se tenait à côté d’une grosse machine, au fond du chapiteau, tourna un bouton.
L’écran fut aussitôt inondé de lumière et les grosses bobines de pellicule, sur le projecteur, se mirent à tourner. Flora retint son souffle, pâmée de plaisir anticipé.
Le spectacle commença par les actualités, bruyamment accompagnées par la pianiste, tandis que des intertitres sur l’écran précisaient au public de quoi il s’agissait.
Cela n’avait d’ailleurs aucune importance ; on aurait pu filmer n’importe quoi, la foule aurait été enchantée. Tout au long de la séance, les spectateurs se confondirent en acclamations, en applaudissements et adressèrent toutes sortes de remarques aux personnages qu’ils apercevaient sur l’écran, hurlant leur satisfaction et leurs commentaires.
Des images de New York et de Boston défilèrent, puis ils virent des gens dont ils avaient entendu parler, dont ils avaient vu la photo dans le journal, en train de bouger cette fois, pour de vrai. Et des automobiles comme ils n’en avaient jamais vu. Et d’énormes paquebots.
Et une guerre en France, des soldats montant à l’assaut.
Flora se sentit transportée dans un univers nouveau et merveilleux, en assistant ainsi à une projection cinématographique avec un beau garçon à ses côtés, et quand Booker lui prit la main et la serra, elle fut heureuse.
Il y avait d’autres films, un court western au cours duquel des cow-boys poursuivaient des Indiens ; puis un film comique avec des policiers imbéciles occupés à sillonner la campagne au volant de voitures qui paraissaient toujours aller dans le mauvais sens ; il arracha des acclamations aux spectateurs, parce qu’un des acteurs était noir. Un homme comme eux, avec d’énormes yeux ronds, qui semblait dans un perpétuel état de stupeur craintive devant les événements. Comme ils l’étaient eux-mêmes.
Ce fut à la fin de ce film que Booker passa son bras autour des épaules de Flora. Elle se raidit et refusa de se laisser aller, mais Booker ne retira pas son bras. Puis les policiers imbéciles du film commirent une nouvelle bévue et Flora se mit à rire, se détendit et se nicha douillettement contre Booker.
Le dernier film était un film à suspense dans lequel l’héroïne n’arrêtait pas de s’attirer des ennuis et d’être sauvée par le héros. À la fin, elle se retrouvait ligotée aux rails du chemin de fer, tandis qu’un train approchait à toute allure. Le public affolé lançait des conseils frénétiques au héros qui arrivait à cheval pour la sauver. Et au tout dernier moment, il y parvenait, arrachant la malheureuse à la voie ferrée et s’éloignant avec elle, sur son cheval, vers le soleil couchant, tandis que l’auditoire tout entier restait convaincu d’avoir participé au salut de la jeune femme.
Le Blanc rubicond reparut devant l’écran pour annoncer qu’il serait de retour dans trois mois avec de nouveaux films. Il les remercia d’être venus et ajouta qu’il espérait les revoir à son prochain passage.
Ce qui, à n’en pas douter, serait le cas. Le public sortit à la queue leu leu, au milieu de louanges dithyrambiques, chacun expliquant à son voisin comment son conseil à lui avait sauvé la jeune héroïne, et prévoyant déjà sa prochaine visite lors du prochain passage en ville du spectacle.
Flora, transportée dans un autre monde, était grisée par tout ce qu’elle venait de voir. Bien que l’héroïne en détresse eût été blanche, elle s’était complètement identifiée à elle, versant des larmes au moment de ses pires déboires et criant de joie en la voyant sauvée.
Ils s’éloignèrent du chapiteau, bras dessus, bras dessous, pour retourner Chez Pop, et Flora passa tout le trajet à épiloguer sur le spectacle et sur les sensations qu’elle avait éprouvées.
Arrivés devant le café, ils s’arrêtèrent.
« Vous voulez une glace ? demanda Booker.
— Uniquement si c’est moi qui paie », répondit Flora, bien décidée à garder un tant soit peu d’indépendance, et doutant par ailleurs que Booker eût les moyens de lui payer un rafraîchissement.
Il hésita. Elle devina qu’il était tenté d’accepter son offre, et sut aussi, infailliblement, que son orgueil le lui interdirait.
« La prochaine fois », dit-il, et il lui ouvrit la porte.
C’était la première fois que Flora entrait dans un café le soir, la première fois aussi qu’elle goûtait une coupe glacée, la première fois qu’elle s’asseyait dans un petit compartiment pour deux, au milieu d’un environnement aussi coloré et réconfortant. Pearl et elle venaient Chez Pop tous les samedis, mais elles prenaient toujours place au comptoir et se montraient fort économes.
Le soir, c’était différent. Le soir, il y avait des lumières de couleur et des rires, des gens détendus, dont la plupart paraissaient avoir assisté à la projection et continuaient à en parler. Assise dans le petit compartiment avec Booker, occupée à goûter sa première coupe glacée au milieu de cette foule enjouée, Flora se sentait en territoire inconnu ; c’était une folie qui revêtait pour elle un caractère entièrement nouveau. Cela parachevait cette soirée de rêve.
La réaction de Booker vis-à-vis du spectacle de cinéma était moins exubérante que la sienne, ce qui ne manqua pas de l’intriguer. Il lui dit qu’il s’était bien amusé, qu’il avait adoré les films, mais que la bande d’actualités l’avait mis en colère.
« On voyait pas un seul Noir dans leur armée », dit-il.
Flora fut étonnée. Elle ne savait pas que des Noirs se battaient.
« Mon cousin Abner, il a fait cette guerre. Il a même été tué. »
L’instant fut bref, mais dégrisant pour Flora. Elle contempla Booker qui arborait une expression de tristesse rageuse. Malgré tout le soin qu’il avait pris de lui-même, il restait une petite touffe de coton dans ses cheveux. Elle se pencha par-dessus la table pour l’enlever.
Il ne sourit pas, ne la remercia pas. Il plongea son regard au fond de celui de Flora, touché par ce petit geste affectueux et attentionné.
« Je vous raccompagne », dit-il.
Flora n’était pas sûre d’avoir envie de rentrer, parce qu’elle aurait voulu que la soirée ne finît jamais, mais il se faisait tard pour quelqu’un qui travaillait aux champs, et même si le lendemain était dimanche, ils avaient tous deux l’habitude de se coucher tôt.
Ils marchèrent jusque chez elle, bras dessus, bras dessous. Flora ne craignait plus du tout de révéler son adresse à Booker et elle l’emmena vers sa maison sans réfléchir.
Ils s’arrêtèrent devant le petit édifice en bois. La lumière de la logeuse était allumée et Flora subodorait que celle-ci était parfaitement au courant de son retour, de même que plusieurs autres personnes, dans leur maison et dans la rue. Surtout Pearl.
Elle s’en moquait.
« Vous allez à l’église demain ? demanda-t-elle à Booker.
— J’y vais pas souvent. » Il haussa les épaules. « J’ai trop à faire. »
Flora opina, comme si elle comprenait, alors qu’elle était incapable d’imaginer comment on pouvait ne pas trouver de temps pour Dieu.
Et quand Booker se ravisa, elle en fut tout émue.
« Mais… cette fois peut-être que si, dit-il. À demain.
— J’y serai », chuchota Flora.
Ils se turent. Il fallait mettre un point d’orgue à cette soirée.
Quand il vint, il leur apparut comme la chose la plus naturelle du monde, et la plus délicieuse.
Booker se pencha vers Flora, s’inclinant légèrement parce qu’elle était plus petite, et de ses belles lèvres charnues il effleura les siennes, avec tant de douceur, de façon si peu insistante, avec toute la faiblesse du fort, que Flora sentit disparaître le dernier vestige de sa peur des hommes, ou en tout cas de cet homme-là.
Il ne lui en demanda pas plus. Il l’embrassa une fois, une seule, puis il la regarda dans les yeux, lui murmura bonne nuit, et s’éloigna.
Ce soir-là, entre Booker et le spectacle de cinéma, Flora avait connu toutes les grandes émotions. L’inquiétude. L’impatience. L’excitation. Le rire. La peur. Le bonheur. La satisfaction. La griserie du salut. L’adieu au passé. Le choc de la nouveauté. Et à présent venait la plus grande de toutes, et Flora avait l’impression que son cœur allait éclater.
Car à présent venait l’amour.
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