Mama Flora
Chapitre 27
Le dimanche suivant, le révérend Jackson fit un sermon qu’il en vint à considérer comme le plus important de tout son ministère. Une fois devenu vieux, occupé à se remémorer son existence passée, il se rappela d’autres sermons plus passionnés, plus joyeux, plus agressifs, mais les paroles qu’il prononça en ce dimanche matin de décembre marquèrent un des tournants de son existence.
« Mes frères, mes sœurs, jeunes et vieux, quel que soit votre héritage, que vous soyez noirs, ou bruns…, ou blancs, commença-t-il, nous sommes aujourd’hui unis devant notre Créateur, nous sommes tous les enfants de l’Amérique et notre pays est en guerre. »
Quelqu’un marmonna un « Alléluia ! », mais l’assistance était inhabituellement éteinte. On était en territoire inconnu.
« Ce n’est pas nous qui avons voulu cette guerre, ce n’est pas nous qui avons envahi un autre pays, mais la guerre est venue jusqu’à nous, pour mettre à l’épreuve notre force et notre résolution. Et il est de notre devoir, en tant que chrétiens et Américains, de prier, de lutter et de nous battre pour la victoire de notre nation ! »
Cette fois, la réaction fut plus enthousiaste, parce que le pasteur avec montré la voie à ses ouailles. Presque tous les fidèles présents dans l’église étaient d’accord avec lui, même s’il n’en allait pas de même pour tous les habitants de la ville. Quelques-uns pensaient que cette guerre était la guerre des Blancs et ne voulaient pas s’en mêler, et quelques-unes des jeunes têtes chaudes commençaient déjà à faire savoir que la vie serait peut-être meilleure et plus facile, tout au moins pour les Noirs, si les Japonais faisaient la conquête de l’Amérique.
« Je sais que l’Amérique n’a pas toujours été bonne envers nous, continua le révérend Jackson. Elle a même été parfois cruelle. C’est là qu’on nous a amenés d’Afrique, contre notre volonté, et mis en esclavage. Mais les enfants d’Israël, le peuple élu de Dieu, ont eux aussi été esclaves en Égypte. Et le Seigneur a eu pitié d’eux, et il a envoyé Moïse pour les délivrer, tout comme il a envoyé le bienheureux Abraham Lincoln…
— Amen, amen, amen ! s’écria la congrégation.
— … pour nous libérer de nos chaînes. Et c’est ce qu’il a fait !
— Alléluia ! Gloire à Dieu !
— Seulement le Pharaon a regretté d’avoir laissé partir les enfants d’Israël, et il les a poursuivis pour les ramener, mais Moïse a levé son bâton et les eaux se sont ouvertes en deux et le peuple élu a pu continuer son chemin. Hélas, ils avaient le péché dans le cœur et ils ont erré dans le désert pendant quarante années, avant d’atteindre enfin la Terre promise ! »
Il se tut un moment, et son humeur changea.
« De même que nous errons, nous aussi, dans le désert, dit-il tristement, sans pouvoir atteindre la Terre promise.
— C’est vrai, c’est vrai !
— Personne n’a terrassé notre Pharaon, et nous voici de nouveau réduits en esclavage, livrés aux méfaits de la ségrégation. »
Quelques femmes pleuraient. Le révérend Jackson fit une nouvelle pause. Jamais il n’avait critiqué l’Amérique auparavant ; ses sermons étaient rarement de nature politique. Celui-ci devait fatalement l’être.
« Et depuis toutes ces années, nous avons souffert sous le joug de l’oppression. On nous dit que nous sommes libres, mais il est des lieux où nous n’avons pas le droit d’aller. La loi prétend que nous sommes égaux, mais la loi nous isole.
« Étant isolés, nous ne sommes pas égaux. Nous n’avons pas le droit de vote, à moins de posséder un diplôme universitaire ; nous ne pouvons pas choisir nos chefs. Il y a des métiers qui nous sont interdits. Et dans ceux qui nous sont ouverts, on nous paie la moitié de ce qu’on donne aux Blancs.
« Nous n’avons pas le droit de boire dans leurs verres, ni de manger à leur table, ni de dormir dans leurs lits.
« Est-ce la liberté, cela ?
— Non, rugit la congrégation.
— Si ! tonna le révérend Jackson aussitôt. Si, c’est la liberté ! »
Les fidèles, médusés, gardèrent le silence.
« C’est la liberté ! dit-il. Mais ce n’est pas l’égalité ! Et ce n’est pas bien, ce n’est pas juste, ce n’est pas équitable ! Mais c’est ainsi que nous sommes. »
Il leur laissa quelques instants pour réfléchir.
« Alors pourquoi devrions-nous prier, et lutter, et nous battre pour cette Amérique, pourquoi devrions-nous demander à nos mères de donner leurs fils, demander à ces fils de verser leur sang pour un pays qui nous opprime ? »
Personne n’avait de réponse à offrir, car son réquisitoire n’était que trop convaincant.
« Parce que nous sommes des Américains ! leur dit-il. Quels que soient nos griefs, ce pays est le nôtre ! »
Il les tenait dans le creux de sa main, parce qu’ils étaient américains, et que, même si leur amour était illogique, irrationnel, ils aimaient leur pays.
« Il y en a qui disent que nous devrions retourner en Afrique, reprit-il, mais moi, je dis : Pourquoi ? Nous sommes nés ici, et nos pères aussi, et leurs pères avant eux, et toutes les générations que nous connaissons ! Et pourtant un Blanc arrivé d’hier est mieux considéré que nous. »
Il en vint enfin à ce qui était, à ses yeux, le nœud de la question.
« Mais nous sommes des chrétiens, et nous devons montrer notre amour. Nous devons tendre l’autre joue ! Nous devons pardonner à ceux qui nous oppriment, et nous tenir à leurs côtés, épaule contre épaule, et nous battre pour prouver notre amour.
« Nous errons dans le désert de la ségrégation, de l’inégalité, mais nous sommes pareils à Daniel dans la fosse aux lions, et quand on verra que nous sommes purs de toute faute, nous aurons fait la preuve de ce que nous valons.
« Cette heure est celle de notre mise à l’épreuve ! C’est l’heure où nous devons démontrer à l’Amérique que nous sommes dignes d’être des citoyens à part entière. C’est l’heure de notre grand sacrifice. Ce sera douloureux, et il y aura bien des fardeaux à porter, bien des vies seront perdues. Mais je crois, de tout mon cœur, que l’amour de Dieu nous guidera et nous délivrera du mal !
« C’est à nous, à chacun d’entre nous, de faire en sorte que nous sortions victorieux de cette épreuve, ou vaincus. »
Le silence était tel dans l’église qu’on aurait entendu tomber une épingle.
« Alors, je vous demande de prier, pour notre pays et pour notre président, Franklin Roosevelt, qui a souvent montré qu’il était notre ami. Prions le Seigneur de donner à notre président le courage, la force et la sagesse nécessaires pour nous mener à travers la Vallée de la Mort jusqu’à la victoire ! »
Il inclina la tête.
« Notre Père, qui êtes aux cieux, commença-t-il, que Votre Nom soit sanctifié. »
La congrégation se leva et récita la prière avec lui ; beaucoup de femmes et quelques hommes pleuraient, de peur, mais aussi de joie. À la fin, les « Amen ! » résonnèrent parmi les solives de la toiture. Le plancher fut ébranlé par les pieds qui frappaient contre lui, les fenêtres tremblèrent, secouées par un tonnerre d’applaudissements.
Le révérend Jackson se tourna vers les chœurs. Il avait choisi le morceau après mûre réflexion. Ce n’était pas l’hymne national, c’était Le Chant de bataille de la République.
« Mes yeux ont vu la gloire de l’avènement du Seigneur », entonnèrent les choristes, et toutes les voix de l’église se joignirent à eux.
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