Mama Flora
Chapitre 42
Si ces mois avaient été pour Flora une période de changement, ce fut en gare de Chicago qu’elle découvrit l’évolution qui la choqua le plus.
« Tu veux t’asseoir devant, M’man ? lui demanda Willie.
— C’est là qu’il est, le compartiment de couleur ?
— Les wagons réservés aux gens de couleur, ça existe plus, M’man, l’informa son fils avec un large sourire. Tu peux te mettre où tu veux dans ce vieux train. »
Flora le dévisagea, incrédule.
« Vrai de vrai, M’man, confirma Willie. Où tu veux t’asseoir ? »
Flora resta figée un instant pour s’assurer que la terre ne tremblait pas sous ses pieds puis, choquée, elle chuchota à Willie : « Tu veux dire que je dois m’asseoir avec les Blancs ?
— J’vais te trouver une bonne place », annonça-t-il. Il parcourut tous les wagons et en dénicha un à majorité noire. On n’avait mis fin à la discrimination raciale sur les lignes de chemin de fer entre les États que depuis peu. Si beaucoup de Noirs profitaient de cette liberté nouvelle pour s’asseoir partout, pour certains il n’était pas si facile de se défaire d’habitudes bien ancrées et les personnes âgées en particulier préféraient voyager avec ceux de leur propre race.
« Les merveilles ne cesseront jamais », constata Flora. Pourtant, elle se sentit coupable pendant tout le trajet parce que, bien qu’elle fût entourée de Noirs, son compartiment comptait aussi quelques Blancs.
Elle ressentit un certain soulagement en descendant du train à Stockton, et espéra que la ville ne lui réservait pas d’autres surprises.
Très vite, elle se demanda où elle avait été chercher l’idée que quoi que ce soit ait pu changer. Depuis quarante ans qu’elle vivait là, presque rien n’avait changé à Stockton. Les rues étaient les mêmes, larges et paresseuses, et les magasins aussi, si ce n’est qu’un grand panneau affiché à l’extérieur de Chez Pop annonçait « Nouvelle Direction », et que le Star Café s’obstinait à ne servir les Noirs qu’à l’entrée arrière, ne les laissant toujours pas pénétrer à l’intérieur de l’établissement.
Les gens non plus n’avaient guère changé, si ce n’est qu’ils avaient tous un peu vieilli. Pearl en tout cas n’avait certainement pas changé. Quand Flora avait annoncé son départ pour Chicago, elle avait réagi comme si le ciel lui tombait sur la tête. À son retour, elle se comporta comme si son absence n’avait duré qu’un jour ou deux. Mais Flora n’était pas près d’oublier l’air choqué de Pearl et sa jalousie à sa descente du train.
Comme cadeau d’adieu, Ernestine avait en effet emmené sa belle-mère faire une grande tournée de courses. Elles s’étaient rendues à l’institut de beauté où Flora avait eu droit aux soins d’une manucure et d’une pédicure, à un shampooing ainsi qu’à un soin du visage. Poussée par Ernestine, elle avait même offert un rinçage bleu-gris à ses cheveux. Ensuite, les deux femmes s’étaient rendues dans une boutique où elles avaient fait l’emplette d’une nouvelle tenue que Flora portait justement à sa descente du train : un filet en tulle sur ses cheveux nouvellement teints, une belle robe toute neuve d’une couleur vive et brillante, un nouveau sac dans les mêmes tons que la robe, et les chaussures signées dame Enna Jettrick.
Il ne fallut qu’un millionième de seconde pour que l’éclat de jalousie disparaisse de l’œil de Pearl. Il n’exprima plus ensuite que de l’amour.
« Eh bien, Flora, s’exclama Pearl, en se tamponnant les yeux. Ce que c’est bon de te revoir ! »
Cette remarque valait pour toutes les deux, et Flora la serra fort contre elle, heureuse de la retrouver. Pearl s’abstint de tout commentaire sur l’aspect de Flora.
Albie, lui, ne se priva pas d’en faire. Il était venu seul, sa femme étant souffrante, et il déclara à Flora qu’elle était superbe, le répétant sans cesse. Et à chaque fois, Flora arborait un large sourire extérieur, sachant que Pearl grimaçait intérieurement.
Le dimanche, quand Flora se rendit à l’église, elle éclata de rire. Elle n’avait pas revu Pearl depuis le vendredi soir, et son amie s’avança vers l’orgue avec les cheveux coiffés de frais et agrémentés d’un rinçage rose-mauve.
Flora reprit son travail deux fois par semaine chez Mme Vaughan, et comme celle-ci avait des amis qui cherchaient une femme de ménage, la semaine de travail de Flora ne tarda pas à être bien remplie.
Au fil des mois, Flora réalisa que si pas grand-chose n’avait changé la situation évoluait et cela ne se limitait pas à la couleur des cheveux de Pearl.
Les tempes du révérend Jackson commençaient à grisonner, sa taille s’était épaissie mais, surtout, le ton de ses sermons n’était plus le même. Il prêchait le changement. Il louait le gouvernement, qui introduisait peu à peu toutes sortes de lois protégeant les droits des Noirs. Il saluait les dirigeants du mouvement, ce Dr Martin Luther King qui était subitement devenu si célèbre, mais aussi Ralph Abernathy, Medgar Evers, Asa Philip Randolph et une douzaine d’autres dont Flora n’avait jamais entendu parler. Il disait qu’on était à la veille d’une époque extraordinaire, qui verrait enfin les Noirs se remettre debout et réclamer leur place à table.
C’était la première fois qu’il disait « Noirs » au lieu de « gens de couleur », et Flora fut choquée, non parce qu’il l’avait dit, mais parce que cela lui rappelait certain officiant musulman dans une petite pièce nue d’une ruelle de Chicago et sa suggestion qu’ils se disent Noirs et non plus colorés. Elle avait été choquée alors mais ne l’était plus à présent. Et c’était en train de se réaliser.
Certains changements s’étaient produits aussi dans la congrégation. De nombreux visages étaient les mêmes, ceux de ses plus vieux amis ou de gens qu’elle avait connus toute leur vie, mais beaucoup de jeunes hommes et de jeunes femmes semblaient habités par une énergie, enflammés par une colère nouvelles. Pendant les homélies, tandis que les hommes plus âgés s’exclamaient toujours « Pour ça oui ! » ou « Alléluia ! », bon nombre de jeunes restaient silencieux, mais élevaient le bras droit, poing serré.
D’autres changements encore s’annonçaient. Flora trouva un tract dans sa boîte aux lettres, un prospectus imprimé. Il provenait du Nettoyage à la Vapeur de Memphis, et communiquait le numéro de téléphone de leur boutique de Stockton.
Flora l’emmena aussitôt chez Pearl, qui venait de recevoir le même.
« Dès que j’ai lu ce truc, j’ai senti la terre se dérober sous moi, clama Pearl.
— J’vois ’xactement ce que tu veux dire, ma fille, approuva Flora. Sûr que c’est des temps nouveaux quand les Blancs viennent nous proposer de faire notre lessive et notre repassage ! »
Willie téléphonait une fois par semaine, ou Ernestine, pour dire que tout allait bien, et elle bavardait alors avec Booker, parfois avec Diana. Mais Don n’était jamais là.
« Il est jamais à la maison, constata Flora.
— Il a beaucoup d’amis, M’man », expliqua Willie, mais la légère nuance d’inquiétude dans sa voix n’échappa pas à sa mère.
Ruthana appelait une fois par semaine, pour se rassurer. Elle semblait heureuse, mais ne mentionnait jamais aucun homme.
Luke, aussi, téléphonait régulièrement, ou écrivait. Un dimanche, il l’appela pour lui annoncer qu’il aimerait venir la voir l’été suivant avec sa femme et ses enfants. Flora fut enchantée.
Lorsqu’ils arrivèrent, tout Stockton les observa plutôt deux fois qu’une. Ils avaient l’air de citadins de la grande ville, mais avec quelque chose de différent. Ils possédaient un je-ne-sais-quoi en plus qui évoquait l’Afrique.
Luke avait abandonné le costume : il faisait chaud, et il portait une veste ample de couleur verte et un petit calot rond perché au sommet du crâne. Sa femme Jessica était très belle en robe fluide dans les tons rouge et vert avec un collier en bois curieusement sculpté. Leurs enfants étaient magnifiques. Janine, l’aînée, avait huit ans et portait une robe simple qui, comme celle de sa mère, flottait agréablement, sans la restriction d’une ceinture, et le garçon de sept ans, Bobby, portait une chemise longue et ample qu’il ne rentrait pas dans son pantalon.
Les enfants descendraient chez Flora, avait-on décidé, tandis que Luke et Jessica iraient dormir chez Pearl ; mais ils ne se quittaient pas de la journée, et ce fut pour Flora une semaine de bonheur sans partage.
Luke avait une petite quarantaine et était devenu fort bel homme. Il travaillait comme avocat à Harlem, où il défendait les Noirs et semblait avoir bien réussi. Jessica, calme et douce, n’élevait jamais le ton, et partageait manifestement le dévouement de son mari à la cause de son peuple. Les enfants avaient des manières superbes et étaient tout disposés à donner de l’affection à leur grand-mère.
Luke avait loué une voiture et ils partaient chaque jour se promener dans la campagne et, chaque jour, Jessica confectionnait des sandwiches pour le déjeuner, afin qu’ils puissent pique-niquer au grand air.
Un jour, Janine demanda pourquoi ils ne s’arrêtaient pas dans un petit restaurant, et Luke la fit taire doucement en disant qu’ils étaient en vacances, que c’était le moment de leur Gran’ma, et qu’on n’était pas à New York. L’idée traversa l’esprit de Flora qu’il cherchait à éviter quelque chose, mais elle n’aurait pas su dire quoi.
Peu lui importait d’ailleurs. Elle ne se préoccupait pas davantage du fait que, quand Luke bénissait leur nourriture au moment des repas, il ne mentionnait jamais le Sauveur. Et cela lui était égal aussi qu’ils ne l’aient pas accompagnée à l’église le dimanche, car ils n’auraient pas pu le faire : arrivés le dimanche soir, trop tard pour l’office, ils étaient repartis le samedi soir suivant, avant que la possibilité d’aller à l’église puisse se présenter. C’est seulement bien plus tard, quand elle les connut mieux, que Flora réalisa que Luke avait soigneusement conçu son emploi du temps pour éviter que la question de l’église ne vienne les opposer.
Un soir, elle l’interrogea sur le Mississippi et les Fleming.
« Je n’y retourne plus jamais désormais, l’informa Luke, il n’y a plus de raison. À quoi bon réveiller tous ces vieux fantômes ? »
Ses deux grands-parents étaient morts, son père aussi, et la maison, tout comme la terre, avait été vendue à la fille des Yarborough et à son mari. Sa grand-mère ne lui avait laissé qu’un peu d’argent, son grand-père ayant dilapidé la fortune familiale en investissant dans d’importants projets qui n’avaient jamais abouti et en menant la grande vie.
« Tu es la seule partie de mon passé à laquelle je sois attaché, affirma-t-il à Flora, la seule partie de mon passé que je désire connaître.
— J’étais pas là, dit Flora.
— Non, reconnut-il doucement. Mais maintenant tu l’es. »
Ainsi Flora fut-elle vengée de la famille qui avait fait preuve de tant de cruauté envers elle. Elle n’en retira cependant aucun sentiment de triomphe mais éprouva seulement la joie de constater que du positif était sorti de ce passé atroce : en effet, lorsqu’elle contemplait Luke et sa famille, elle ne voyait que bonté.
À la gare, ils l’étreignirent à tour de rôle et Luke promit de revenir avec les enfants lui rendre visite, dès l’an suivant il l’espérait. Il serra sa mère dans ses bras puissants et, bien que profondément émue, Flora ne pleura pas. Elle avait versé un océan de larmes pour ce fils pendant toutes ces années où elle avait vécu sans lui, mais désormais il formait une partie de sa vie, si petite soit-elle. Il n’y avait plus de raison de pleurer.
À l’automne suivant, le révérend Jackson choqua la congrégation en annonçant son intention de prendre sa retraite l’année d’après. Non pas qu’il souhaitât les abandonner en des temps aussi exaltants, mais il était âgé et estimait qu’ils avaient besoin d’être guidés par un homme plus jeune, plus fort. S’il soulevait le problème dès à présent, c’était afin qu’ils disposent du temps nécessaire pour choisir son successeur.
L’annonce produisit l’effet d’un léger séisme dans leur existence. On versa des larmes. Nombreux étaient ceux qui ne se rappelaient même pas l’époque où il n’était pas leur pasteur, et même les membres les plus âgés de la congrégation avaient du mal à se souvenir du nom de son prédécesseur.
Après convocation de réunions spéciales des Anciens et des Anciennes, on décida, conformément aux conseils du révérend Jackson, de ne pas sélectionner plus de trois candidats. Chacun de ceux-ci serait invité à prononcer un sermon, à un moment différent, et le meilleur des trois l’emporterait.
Le choix des candidats souleva d’interminables débats.
Le révérend Jackson tenait à ce que ce soit quelqu’un de jeune. Les Anciens en étaient moins sûrs.
« Les jeunes, par les temps qui courent, on peut pas leur faire confiance », grommela M. Sanford, tout en se débattant avec son dentier mal ajusté.
« On veut pas d’un de ces jeunes excités », décréta péremptoirement M. Henderson, oubliant qu’il avait été quelque peu agité lui-même dans sa jeunesse.
« On veut pas d’un de ces faiseurs d’histoires », insista quant à elle Pearl l’Ancienne.
« P’têt’ que si justement », ricana doucement Flora à l’oreille de Vera Jackson. À vrai dire, Flora était désormais perçue comme un personnage plutôt radical. N’avait-elle pas vécu à Chicago ? N’avait-elle pas une fille qui habitait à New York et participait à des manifestations de protestation, et un fils, Luke, qui avait des penchants africains ? On arrêta finalement trois noms et le premier, un homme d’un certain âge, fut invité à prononcer son homélie peu avant Noël.
Loin d’être un désastre, ce fut en réalité très émouvant, mais le personnage appartenait à un autre lieu, une autre époque. À la moitié de son sermon, où il était question du sens de Noël et du grand don offert par Dieu en la personne de l’Enfant Jésus, il adopta un mode de scansion à l’ancienne, certes magnifique, mais qui semblait d’un autre âge. Les plus jeunes membres de la congrégation annoncèrent qu’ils n’en voulaient pas.
Les Anciens et les Anciennes furent froissés, car la décision leur appartenait, et la jeunesse n’avait pas vraiment son mot à dire dans cette affaire. Il n’empêche : les jeunes en question s’exprimaient à voix suffisamment haute pour obliger leurs aînés à les écouter.
Au mois de février, le deuxième candidat, le révérend Hawkins, faillit provoquer une crise cardiaque chez M. Sanford. Quant à M. Henderson, il annonça à qui voulait bien l’entendre qu’il faudrait d’abord lui passer sur le corps avant que cet homme soit élu.
Mais tous les autres l’adorèrent.
C’était un jeune, âgé de seulement trente ans, et très bel homme, avec une voix profonde comme un miel sombre qui faisait chanter les poutres.
Il choisit sa lecture dans le Livre des Romains : c’était un homme du Nouveau Testament.
« Il est grand temps à présent de se réveiller du SOMMEIL ! » tonna-t-il. Ce qui réveilla en sursaut M. Sims, qui était âgé et somnolait, tant il était certain que celui-là n’était pas le bon.
« Car aujourd’hui notre salut est PLUS PROCHE que nous ne le PENSIONS !
— Ô que oui !
— La nuit est presque achevée, LE JOUR EST PROCHE !
— Alléluia !
— C’est pourquoi nous devons rejeter les œuvres des TÉNÈBRES ! Et enfiler une armure de LUMIÈRE ! »
Quelques jeunes brandissaient leur poing serré vers le plafond.
Le révérend Hawkins leva les yeux de sa Bible.
« NOUS avons été endormis, frères et sœurs, poursuivit-il. Mais à présent il est temps de nous RÉVEILLER ! »
Le révérend Jackson était aux anges. Voilà un homme comme il les aimait.
« Dans tout le Sud, dans tout cet immense pays, des hommes, des femmes noirs rejettent les œuvres des TÉNÈBRES ! Ils enfilent l’armure de LUMIÈRE ! »
Son intention était simple : à cause de sa jeunesse, il ne pensait pas être capable de décrocher le poste. Il n’avait donc rien à perdre. Or l’esprit qui l’animait était celui-là même qui mobilisait les Noirs dans tous les États-Unis.
Ayant préparé son homélie avec rigueur et logique, il l’avait déjà rodée dans plusieurs autres églises qui envisageaient sa candidature. Sagement, il s’était entretenu avec le révérend Jackson pour se faire une idée de la ville et de la congrégation.
Il évoqua, quoique brièvement, les nombreux mouvements de protestation dans le Sud. Il mentionna la déségrégation du collège de Little Rock : les images de jeunes Noirs se rendant à l’école sous la protection de soldats armés de fusils, contre une foule agressive et violente, avaient choqué tout le pays, fait couler les larmes de plus d’une mère noire et provoqué la colère de plus d’un homme noir.
Mais loin de s’attarder sur ce passé récent, il s’intéressa à Stockton, poussant ses habitants vers l’avenir.
« Et qu’allez-vous faire ? les interrogea-t-il. Allez-vous vous RÉVEILLER ? Allez-vous rejeter les œuvres des TÉNÈBRES ? Allez-vous enfiler l’ARMURE de lumière ?
Chaque époque trouve ses hommes ; et la ville avait trouvé le sien. « Allez-vous participer aux grands COMBATS qui nous attendent ? ou allez-vous DORMIR ? » Sans suggérer d’action spécifique, il se contenta d’exiger qu’ils agissent bel et bien, précisant que s’ils ne saisissaient pas cette occasion ils continueraient à dormir d’un sommeil non troublé pendant encore cent ans.
« Allez-vous laisser à d’autres que vous le soin de faire votre travail à votre place ? Allez-vous laisser cela au gouvernement ? Mais le gouvernement c’est le peuple, le gouvernement c’est vous ! CRIEZ et vous serez ENTENDUS ! COMBATTEZ et vous VAINCREZ ! »
Tous criaient d’enthousiasme. D’un regard courroucé, il leur signifia de se taire.
« Car si vous n’agissez pas, qu’allez-vous dire à vos enfants, à vos petits-enfants, à toutes les générations à venir ? Allez-vous dire : J’étais là ; le moment, l’heure étaient venus et j’étais là, mais je me suis contenté de DORMIR ? »
Même s’il ne devait pas décrocher le poste (mais il le décrocha), il en avait déjà fait assez, il avait laissé sa marque. Et parce qu’il avait si justement su capter l’air du temps dans son homélie, en moins d’une semaine, Stockton fut irrévocablement transformée.
Le mercredi après-midi suivant, soit trois jours après ce sermon, deux jeunes, Washington et Billy, se rendirent dans le quartier blanc de la ville, au Star Café qui refusait de les servir, et exigèrent d’être servis.
Tous les Noirs de Stockton étaient au courant parce que c’était un geste prémédité. Le mardi soir, on en avait longuement discuté en réunion.
La plupart des Blancs de Stockton étaient eux aussi avertis de ce projet : la nouvelle s’était répandue comme une tramée de poudre.
La ville retenait son souffle.
Flora, Pearl et la moitié de la communauté participaient à une réunion de prières à l’église. Si Washington et Billy réussissaient, ils recevraient un accueil de héros à leur retour. S’ils ne réussissaient pas, ils n’en seraient pas moins acclamés pour avoir tenté leur chance et deux autres jeunes s’étaient d’ores et déjà portés volontaires pour essayer à leur tour.
Washington et Billy échouèrent. Le jeune Jerry James fit irruption dans l’église, trompetant la nouvelle.
« Ils ont été tabassés ! clama-t-il. Ils saignent beaucoup. »
D’autres arrivaient sur les talons de Jerry. Une bande de jeunes Blancs attendaient Washington et Billy devant le Star Café. Ils les avaient laissés entrer et les jeunes Noirs avaient demandé à être servis, ce qui leur avait été refusé. Ils s’étaient assis au comptoir et les Blancs avaient commencé à les repousser vers la sortie. Bien que s’étant juré de ne pas recourir à la violence, Washington et Billy avaient vu rouge et, quand Gavin Hopkins avait envoyé un coup de poing dans le nez de Billy, celui-ci avait riposté. Sérieusement minoritaires, ils n’avaient pas tardé à être dépassés. Washington avait le nez et un bras cassés, Billy deux côtes fêlées et une balafre au visage qui allait nécessiter des points de suture.
La congrégation resta immobile, sonnée. Personne ne s’était attendu à une telle violence.
Le révérend Jackson se leva.
« Prions pour nos frères », annonça-t-il. Il conduisit la prière, mais aussitôt celle-ci terminée, Freeman Lanier, âgé de dix-sept ans, et son frère Abe se levèrent à leur tour.
« Ça s’ra nous les suivants, clama-t-il. On ira samedi ! »
Sa mère, Bess Lanier, pleura, et les rares membres de la communauté qui les acclamèrent le firent sans enthousiasme.
Peut-être s’étaient-ils réveillés trop tôt.
Cette nuit-là, Flora dormit mal. Elle avait toujours entendu dire qu’au moment de sa mort on voyait toute son existence défiler devant soi. Peut-être allait-elle mourir alors, car sa vie entière se déroulait devant ses yeux.
Elle pensa à Washington et à Billy, battus et ensanglantés, et réentendit la berceuse du Delta, les cris de tous ces Noirs disparus mystérieusement la nuit, et que l’on n’avait jamais revus. Elle se rappela son mari qu’elle avait tenu mort dans ses bras, tué par un Blanc parce qu’il n’avait pas les moyens de vivre. Elle se souvint que seulement cinq ans auparavant un adolescent noir avait été assassiné pour avoir, disaient-ils, osé siffler une Blanche. Elle songea à Bobby, le fils de Luke, qui aurait pu être ce garçon, ou Don ou Booker.
Curieusement, l’image d’Ernestine, émaciée, mourante, lui revint à l’esprit, et les médecins qui disaient qu’elle ne souffrait d’aucune maladie.
Pourtant Ernestine avait bel et bien souffert de quelque chose. Willie lui avait précisé de quoi le jour où il lui avait lu l’arrêt de la Cour suprême sur la ségrégation dans les écoles. Sans se rappeler ses termes exacts, leur sens restait gravé dans sa mémoire. Elle se rappela avoir entendu toute sa vie les Blancs lui répéter qu’elle était leur inférieure, une guenon, une bête de la jungle, un chimpanzé tout juste descendu de son arbre. Qu’elle était un être inférieur. À Ernestine, on avait répété la même chose et Ernestine l’avait cru.
Elle se souvint des centaines de milliers, des innombrables insultes et affronts qu’elle avait subis et crus, parce que si l’on répète assez souvent un mensonge il finit par devenir vérité, et ses enfants avaient souffert la même chose.
Cela la conduisit à penser à Ruthana, et soudain elle se sentit envahie de remords et de culpabilité. Ruthana avait plus de trente ans, et pas une seule fois dans sa vie elle n’avait parlé d’amour. Était-ce la faute de Flora ? Pour préserver Ruthana des hommes, en lui répétant qu’elle était laide, l’avait-elle trop bien protégée ? Ruthana l’avait-elle trop bien crue ? Ce mensonge si souvent répété était-il devenu vérité ?
Elle s’assit, alluma la lumière et prit sa Bible sur la table de chevet. Elle savait exactement où chercher.
« Demandez et il vous sera donné ; cherchez et vous trouverez, frappez et la porte vous sera ouverte. »
Elle n’avait retrouvé Luke qu’après être partie à sa recherche. Si elle expiait son péché, Dieu sourirait-Il avec bonté à Ruthana ?
Elle savait ce qui lui restait à faire, et le redoutait, mais elle n’avait pas le choix. Elle seule pouvait accomplir ce qui devait l’être, pour Ruthana et pour Ernestine, pour Willie et pour Luke, pour ses petits-enfants et pour toutes les générations à venir.
Elle sauta du lit, s’agenouilla et demanda à Dieu de la guider. Puis elle se rappela ce que Willie lui avait dit avant son départ pour la guerre, que le sang noir vaut bien le sang blanc.
Elle se rappela les pleurs qu’avait versés Mme Hopkins lorsque son fils était parti à la guerre : les larmes de Blanc valent bien les larmes de Noir.
Alors elle pleura, de crainte et de reconnaissance, car Dieu lui avait manifesté Son infinie bonté.
Il lui avait montré où était le point faible de l’ennemi.
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