Mama Flora
Chapitre 41
Diana avait raison. Ernestine retomba malade en effet, sans même que Flora ait mentionné son départ. Et une fois sa belle-fille souffrante, il ne fut plus question pour elle de repartir.
La rechute était due au fait que, la jeune femme n’étant pas suffisamment rétablie pour retravailler, le couple ne pouvait plus se permettre de scolariser les jumeaux dans un établissement privé. Or Ernestine se jugeait entièrement responsable de cette situation.
Flora appela Albie au téléphone pour lui exposer la situation scolaire. Furieux de ce que personne ne lui ait rien dit, il s’engagea aussitôt à payer pour l’éducation des enfants et les frais médicaux de sa fille.
L’affaire mit Willie dans une colère noire. Il eut une violente dispute avec sa mère à ce sujet : en tant que père de famille, c’était à lui de subvenir aux besoins de tous.
« Et nous, pourquoi tu crois qu’on le fait ? cria Flora. Pourquoi tu crois qu’on travaille et qu’on gratte et qu’on met de côté ? C’est pour nos enfants et nos petits-enfants, pour qu’ils puissent être mieux que nous !
— C’est pas le problème, M’man ! répondit son fils en criant. C’est moi l’homme. »
Flora brailla : « Oh, c’est donc toi l’homme ? Et tu préfères laisser mourir ta femme plutôt que demander de l’aide. »
À la longue, il finit par se calmer. Il accepta l’offre généreuse d’Albie et s’excusa auprès de sa mère. Mais toute l’histoire n’avait fait aucun bien à Ernestine.
À chaque fois qu’elle avalait quelque chose, elle vomissait. Elle s’abstenait donc de manger.
Les médecins avaient beau dire qu’elle n’avait rien, elle dépérissait sous leurs yeux. « Ça arrive parfois avec les femmes, constata l’un d’eux. Elles se croient malades, alors elles le deviennent. »
Ernestine cependant ne pouvait plus, ne voulait plus manger.
Pour Flora, partir était devenu impensable. Ernestine passait de plus en plus de temps au lit, et il fallait bien que quelqu’un fasse tourner la maison, s’occupe des repas, du ménage et des enfants. Et moins Ernestine était capable d’assumer son rôle de femme et de mère, plus son état empirait.
Ayant besoin d’argent pour elle-même, Flora trouva un emploi trois matinées par semaine, comme femme de ménage pour un couple juif. Ils possédaient un appartement agréable, avec vue sur le lac, et des problèmes à eux qui dépassaient l’entendement de Flora.
Mme Brooks, sa patronne, semblait écrasée sous le poids d’une inquiétude terrible. Il lui arrivait assez souvent de demander à Flora de s’asseoir avec elle plutôt que de faire le ménage. Alors elle vidait son sac. Son mari, un homme bon et honnête, avait un passé de socialiste. Et même si le sénateur Joseph McCarthy, pourfendeur de communistes, était décédé, la commission chargée des activités antiaméricaines poursuivait son enquête sur les gens soupçonnés d’entretenir des opinions d’extrême gauche. Or M. Brooks avait été appelé à témoigner et risquait de perdre son emploi. Il n’était même pas complètement exclu qu’il aille en prison.
Flora plaignait cette femme et lui murmurait des paroles de réconfort, mais ne pouvait rien pour elle. D’ailleurs, en tout état de cause, son inquiétude pour sa propre famille oblitérait celle que pouvait lui inspirer toute personne extérieure. Don n’était presque jamais à la maison, et se montrait maussade et renfrogné à longueur de temps. Peu avant Noël, alors qu’elle s’apprêtait à sortir acheter des cadeaux, Flora s’aperçut que cinq dollars manquaient dans son sac et eut la certitude que c’était Don qui les avait subtilisés. Dès lors, elle prit l’habitude de toujours ranger son sac à un endroit différent.
Rongée d’inquiétude pour sa mère, Diana se renfermait de plus en plus sur elle-même ou sur un monde dont ils ne faisaient pas partie.
Booker demeurait le grand bonheur de Flora. Toujours gentil et prévenant pour sa mère, toujours gai avec son père, il adorait sa grand-mère et passait le plus clair de son temps libre avec elle. Aux yeux de Flora, c’était Willie réincarné et Luke aussi, et elle prodiguait à l’enfant tout l’amour qu’elle avait rêvé de donner à Luke.
Quelques mois auparavant, il s’était mis à jouer sur la guitare de son père, et manifestait un don naturel pour cet instrument. Cela enchantait Willie qui adorait s’asseoir avec son fils, lui donner des conseils et lui enseigner ce qu’il savait de la musique.
Le jour où Willie et Flora assistèrent à une réunion parents-enseignants, Ernestine était trop malade pour pouvoir y participer. Le professeur de Booker leur révéla qu’ils pouvaient être fiers de son talent musical et qu’il jouait en outre très bien du piano.
Cette information les surprit tous deux : Booker n’en avait jamais parlé. Flora ne manqua pas d’aller le chercher à l’école le lendemain, où elle le retrouva dans une salle vide équipée d’un vieux piano droit dont il jouait fort bien pour son jeune âge.
N’ayant ni les moyens de lui acheter un piano ni la place d’en caser un dans l’appartement trop meublé, Flora s’arrangea avec le professeur de musique pour faire donner des cours supplémentaires à l’enfant.
Luke lui écrivait tous les quinze jours. Ses lettres, jamais très longues, lui apportaient de simples nouvelles de lui-même et de sa famille. Une ou deux fois, Flora eut le sentiment qu’il lui cachait quelque chose, sans être capable d’imaginer de quoi il pouvait s’agir. Mais doutant qu’il pût y avoir de problème sérieux, elle continua de consacrer toute son énergie à la famille de Willie.
Ruthana téléphonait une fois par semaine, et elles discutaient longuement d’Ernestine. Peu avant Noël, Ruthana suggéra d’essayer d’autres méthodes, la médecine traditionnelle ne donnant apparemment aucun résultat.
« Tu penses aux guérisseurs mystiques ? » demanda Flora.
Ruthana rit : « En fait, non, mais pourquoi pas ? Je songeais plutôt à des chiropracteurs ou des ostéopathes. Cela dit, si la guérison par la foi peut marcher, pourquoi pas ? »
Flora raccrocha.
« Tous des sorciers », lança-t-elle à l’adresse de Booker qui, très absorbé par le portrait qu’il traçait d’elle, ne l’entendit pas.
Ils savaient à peine ce qui se passait au-dehors. Lorsqu’ils écoutaient les nouvelles à la radio, ils n’entendaient que du bruit. Lorsqu’ils lisaient le journal, ils se contentaient de survoler les gros titres. Leur monde tournait autour d’Ernestine.
Du coup, le jour où, en Alabama, une femme noire refusa de céder sa place dans l’autobus à une Blanche, la nouvelle n’eut aucun sens pour eux, bien que ce fût l’unique sujet de conversation de leur entourage. Ce n’était qu’un tout petit événement qui aurait pu passer inaperçu, mais l’idée qui le sous-tendait était partagée par des millions de gens, et l’heure de cette idée était venue. En termes de ses répercussions concrètes sur leurs vies, elle équivalait à l’allumette qui met le feu à la mèche qui fait exploser une bombe plus puissante que la totalité de l’arsenal nucléaire.
Noël fut une période sinistre. Ernestine ne pesait plus qu’une quarantaine de kilos et avait une mine épouvantable. Elle passa le plus clair du jour de Noël à fondre en larmes, et s’excusant auprès de sa famille. Don devint maussade et sortit. Diana décréta sèchement que sa mère devrait cesser de s’excuser, n’ayant rien à se reprocher. Cela lui valut une réprimande de Willie. Sur ce, Booker fondit en larmes parce que tout le monde se disputait.
En janvier, Ernestine allait si mal qu’il fallut la conduire à l’hôpital. Une fois de plus, les médecins décrétèrent qu’il n’y avait rien à faire.
« Elle n’a rien », répétaient-ils. Ils assenèrent brutalement à Willie cette vérité : si Ernestine ne se décidait pas à avaler des quantités raisonnables d’une nourriture convenable, elle allait mourir. Elle essaya de manger, mais vomit à chaque fois. Le remède était pire que le mal.
Désespérant de sauver sa femme, Willie abandonna la médecine traditionnelle, celle-ci ayant abandonné Ernestine.
Il l’emmena chez un guérisseur, mais sans résultat car Ernestine n’y croyait pas. Elle ne pesait guère plus de trente-cinq kilos ; son visage était décharné, son corps squelettique.
Affolée, Flora appela Ruthana qui décida de venir à Chicago.
Elle arriva, porteuse de toutes sortes de nouvelles. Flora vint la chercher à la gare et l’accompagna à la Y.W.C.A., où elle comptait descendre.
De petits incendies de protestation s’allumaient dans tout le Sud. En Alabama, les premiers étudiants noirs avaient été admis à l’université d’État, et une bombe avait explosé au domicile d’un jeune pasteur, le Dr King. Celui-ci était l’organisateur du mouvement de protestation contre la ligne d’autobus qui avait arrêté la femme lorsqu’elle avait refusé de céder sa place. Un peu partout, des Noirs et ceux qui les soutenaient descendaient dans la rue pour protester, ce qui suscitait autant de contre-manifestations de Blancs, souvent violentes.
Flora entendit ces nouvelles, mais elles lui parurent sans importance, car Ernestine mourait.
« Laisse-moi l’emmener chez un naturopathe », exigea Ruthana, et elle lui expliqua de quoi il s’agissait.
Flora avait tendance à tenir ces gens-là pour des sorciers, mais rien d’autre n’avait donné de résultats.
« Ça ne peut pas faire empirer les choses », dit-elle à Willie.
Ruthana prit rendez-vous, et elles emmenèrent ensemble Ernestine chez le naturopathe. Les murs de son cabinet étaient ornés de diagrammes du corps humain et sur des étagères s’alignaient des boîtes de pilules portant des noms de plantes ou de fleurs. Une odeur d’encens flottait dans l’air.
L’homme lui-même était d’apparence insignifiante, petit, émacié, avec une peau ridée couleur de noix. Mais lorsqu’il prit les mains d’Ernestine dans les siennes et la scruta au fond des yeux, Flora perçut une personnalité dont la force l’étonna.
« Mon Dieu, ma fille, énonça-t-il d’un ton neutre. Tu es vraiment malade. Tu vas mourir si tu n’y prends pas garde. »
Flora détourna les yeux, puis regarda Ernestine et décela quelque chose qui la surprit.
Elle vit de la confiance.
« Oui, chuchota Ernestine.
— Je n’ai encore jamais vu personne d’aussi malade que toi, reprit le naturopathe.
— Oui », souffla encore Ernestine.
À la stupéfaction de Flora, la jeune femme tomba dans les bras de l’homme et fondit en larmes. Ce n’étaient pourtant pas des larmes de tristesse, mais de soulagement. Pour la première fois, une personne douée d’autorité en matière médicale, si obscure soit-elle, avait dit à Ernestine ce qu’elle savait être la vérité.
« Oui, répéta-t-elle, à travers ses larmes.
— Allons, allons, ma fille, reprit doucement le naturopathe. Ce n’est pas ta faute. Tu n’es pour rien dans tout ça. »
Il ne nomma pas sa maladie, soit que cela fût inutile, soit qu’elle ne possédât pas de nom ou encore qu’il l’ignorât.
Il lui annonça que si elle ne se conformait pas exactement à ce qu’il dirait il ne lui donnait guère plus d’un mois à vivre. Elle devait manger le contenu d’une tasse de yaourt avec une demi-pomme râpée dedans, trois fois par jour. Cela exactement, et rien de plus. Mais rien de moins.
Flora ignorait ce qu’était le yaourt, mais si ce produit devait aider Ernestine, elle allait s’en enquérir. Quand Ruthana la renseigna, le traitement ne lui inspira plus la même confiance ; mais quelle importance si cela pouvait persuader Ernestine de se nourrir ?
Trois fois par jour, pendant une semaine, Ernestine avala sa pomme au yaourt, puis le guérisseur porta la dose à deux tasses trois fois par jour. Un peu plus tard, il enrichit ce régime d’une tranche de pain complet, puis d’une tomate.
Et Ernestine commença de se rétablir.
« C’est un miracle », dit Flora à Ernestine.
Ruthana rit. Loin d’être un miracle, ce rétablissement était seulement dû au fait que quelqu’un avait cru Ernestine. Son travail à New York lui avait appris que les gens en position d’autorité, beaucoup d’hommes et notamment les médecins, ne croient tout simplement pas que les femmes en butte à des problèmes puissent en avoir réellement, ceux-ci ayant des origines tellement obscures. Trop souvent d’ailleurs les femmes ne se plaignent pas, tout simplement parce qu’elles estiment que cela ne se fait pas. C’est leur destin que de soutenir leurs hommes, d’agir en épouses et en mères parfaites, même si elles doivent lutter contre des forces supérieures pour y parvenir. Il existe même des femmes qui ne se plaignent pas lorsque leurs maris les battent, estimant qu’un mari a le droit de se comporter de la sorte.
Ruthana ne pouvait prolonger son séjour. Elle avait pris un congé de trois mois et comptait descendre vers le Sud où l’on se battait, mais promit de revenir à Chicago aussitôt que possible.
« Et toi, ma fille, lui demanda Flora. Tu t’es trouvé un homme bien ou pas encore ? »
Ruthana détourna le regard avant de répondre, et Flora comprit qu’il y avait eu quelqu’un, mais que cela ne s’était pas bien terminé.
Ruthana rit : « Non, M’man ! Je suis bien trop occupée pour ça. »
Sous le regard attentif du naturopathe, Ernestine continua de se rétablir. Dès la fin de la quatrième semaine, elle prenait une grande salade pour son dîner. Un jour, encouragée par l’amélioration de son état, elle avala un morceau de fromage, qu’elle ne fut pas capable de digérer.
Flora la ramena chez le naturopathe, qui se montra intraitable.
Il s’écria : « Qu’est-ce qui vous a pris de manger du fromage ? Je ne vous ai jamais dit de manger du fromage ! Faudra bien un an avant que vous puissiez ne serait-ce que regarder un morceau de fromage. »
Mais il était content d’elle et il enrichit son régime d’autres bonnes choses, des fruits, des légumes et davantage de pain. Elle s’y conforma strictement et commença à reprendre du poids. Trois mois plus tard, il l’autorisa à prendre un petit morceau de poisson ou de poulet bouilli au repas du soir, et au bout de six mois, il lui expliqua ce qu’ils avaient déjà tous deviné : Ernestine allait toujours devoir faire attention à son régime, mais n’était plus en danger de mort.
« Ça arrive à beaucoup de gens, précisa-t-il. Surtout des femmes. »
Ruthana rentra du Sud d’humeur étrange. Elle avait boycotté des lignes d’autobus et participé à des marches de protestation. Elle avait été renversée par des policiers munis de lances à incendie. Des Blancs avaient tabassé certains manifestants. Elle avait été arrêtée à deux reprises et fait une fois de la prison, pour une nuit. Lorsqu’elle évoquait le jeune pasteur, M. King, qui avait pris la tête du mouvement, elle le comparait à un saint, ou à un certain Gandhi dont Flora n’avait jamais entendu parler.
Mais tout cela ne l’empêcha pas d’être disponible pour Ernestine et surtout pour Willie. Elle passa du temps avec lui, et comme il avait confiance en sa sœur car elle avait été la clef de la guérison d’Ernestine, il attachait de la valeur à ses paroles. Flora constata un changement dans son attitude vis-à-vis de sa femme. Il la félicitait plus souvent, la remerciait, et offrait de participer aux tâches domestiques, bien qu’il occupât déjà deux emplois et fût souvent fatigué.
Le plus souvent, Ernestine refusait son aide : le fait qu’il l’ait proposée lui suffisait. Elle reprenait lentement du poids, et retrouva assez vite de l’énergie. Le jour où Flora annonça qu’elle envisageait de retourner à Stockton, Ernestine ne rechuta pas.
Flora avait décidé qu’il était temps de rentrer. Elle avait fait tout ce qu’elle avait pu. Ernestine et Willie avaient encore du chemin à parcourir, mais ils étaient sur la bonne voie, et ce voyage-là, ils ne pouvaient l’accomplir que seuls.
Elle était heureuse que Ruthana et Diana soient devenues amies, toujours à parler à voix basse – le plus souvent de révolutions, se disait Flora, ou du fait d’être noires, ou de l’Afrique.
Don était toujours problématique, mais Flora ne savait que faire pour lui. Et parce que tant de problèmes avaient été résolus ou en tout cas abordés, celui-ci pouvait attendre un moment.
Ses amis lui manquaient, son chez-soi lui manquait. Chicago la fascinait, mais elle n’aimait pas cette ville, et une nuit elle remercia son Créateur d’avoir eu la bonté, toutes ces années auparavant, de lui avoir envoyé un ange gardien sur un certain train, afin que celui-ci l’éloigne de Memphis, de la grande ville, et la fasse débarquer dans une bourgade de province, dans une vie dont elle se satisfaisait bien.
La seule tristesse dans son cœur serait de quitter Booker, qui l’aimait autant qu’elle l’aimait, et qui resterait son chéri pour le restant de ses jours.
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