Mama Flora

Alex Haley · Chapitre 14 sur 51

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Mama Flora

Chapitre 14

 

 

Quand Willie rentra chez lui, la porte n’était pas fermée à clef et Flora l’attendait. Sans rien dire, elle jeta un coup d’œil au réveil – il était neuf heures – puis tourna le regard vers une chemise propre et un pantalon kaki, soigneusement pliés sur la table.

« Si tu dois trouver du travail, vaut mieux être présentable », se contenta-t-elle de déclarer, sans un geste d’affection.

Cette attitude devait lui servir de modèle pour les deux années suivantes de la vie de Willie.

Flora se leva et passa dans sa chambre dont elle ferma la porte. C’était la fin de la dispute, tout était réglé. Willie resta quelque temps assis à la table, en se demandant ce qu’il devait faire, comment célébrer ce sentiment d’avoir enfin acquis son indépendance, d’être devenu un homme.

Après être sorti de chez sa mère en claquant la porte, il avait passé une heure à courir les rues, bien décidé à ne pas rentrer tout de suite, et il avait fini par se retrouver Chez Pop. Il ne pouvait pas entrer, parce qu’il n’avait pas un sou vaillant, mais deux copains qu’il côtoyait à l’église, deux jeunes garçons de son âge qui avaient déjà quitté l’école pour travailler, traînaient devant l’établissement et Willie se joignit à eux.

Ils battirent le pavé en bavardant de tout et de rien, et Willie confia à ses camarades sa volonté de trouver lui aussi du travail. Il espérait qu’ils lui donneraient des idées, mais ils se contentèrent de lui confirmer que l’embauche était rare et que son meilleur – pour ne pas dire peut-être son seul – espoir était de charger les balles de coton près de l’égreneuse ; cela, Willie le savait déjà.

En dehors de cela, Willie resta tout à fait étranger à leurs propos, car ils s’entretenaient de choses auxquelles il ne connaissait presque rien. De la sauterie du samedi soir et des filles qu’ils avaient invitées à danser. De l’argent qu’ils avaient joué. Des filles, encore une fois. Willie se demanda ce qui s’était passé. Ce genre de sujets lui était familier par ouï-dire, mais à présent il en entendait parler sur un ton différent, comme s’il était lui-même coutumier de telles aventures, comme s’il était un jeune homme, à l’image de ses deux compagnons, au lieu de n’être encore qu’un simple écolier. Il avait l’impression d’avoir franchi une porte jusque-là fermée, pour accéder à un paysage nouveau et passionnant.

Il y eut un petit moment désagréable, lorsque trois jeunes Blancs de leur âge s’engagèrent dans la rue, en quête de bagarre, ou bien simplement histoire de regarder les nègres se divertir. Les Blancs venaient rarement dans ce quartier où ils n’avaient rien à faire, sinon semer la pagaille. L’un de ces trois garçons était Kevin Hopkins ; Willie le connaissait de vue et pour avoir échangé quelques mots avec lui. Bien qu’ils eussent passé ensemble les deux premières années de leur vie, une fois Flora partie de chez les Hopkins, ils n’avaient eu pratiquement aucun contact. Quelquefois, cependant, en allant ramasser le linge sale chez les Hopkins ou en le rapportant propre et repassé, Willie avait vu Kevin. La plupart du temps, celui-ci l’avait ignoré, mais il trouvait toujours moyen de lancer une vanne désagréable sur les gens de couleur, et Willie avait rougi, prêt à se battre, mais incapable de riposter. Frapper un Blanc, même s’il s’agissait d’un jeune garçon de son âge et même si c’était pour se défendre, l’aurait exposé aux foudres de sa maman et de la loi.

Ce soir, c’était différent. Willie était avec des frères de race, et il n’était plus un enfant.

Mine de rien, les trois jeunes Noirs prirent position de façon à bloquer le trottoir. Les trois Blancs continuèrent d’avancer vers eux et ils ne s’arrêtèrent que lorsqu’ils ne purent pas faire autrement.

« Ôte-toi de mon chemin, négro », dit l’un des trois.

Personne ne bougea.

« Qu’ils aillent se faire foutre ! » lança Kevin en jetant un regard mauvais à Willie, et il se remit en marche, fonçant droit sur les Noirs, recherchant un contact quelconque.

Au tout dernier moment, les jeunes Noirs reculèrent, mais à peine. Ils s’écartèrent de quelques centimètres pour laisser passer les Blancs, sans chercher à cacher la colère qui couvait en eux. Kevin et ses amis passèrent leur chemin en silence, mais leur propre envie d’en venir à un violent affrontement crevait les yeux. Ils foudroyèrent les Noirs du regard, les poings serrés, grommelant des quolibets racistes.

« Ils s’y croient un peu trop, ces négros », dit Kevin sans quitter Willie du regard. Ils avaient à peu près la même taille et la même corpulence, mais les amis de Willie étaient plus costauds et les Blancs continuèrent leur route sans véritable incident.

Willie comprit qu’il ne perdait rien pour attendre et qu’un jour Kevin et lui en viendraient aux mains, ne fût-ce que pour effacer définitivement tout souvenir de cette petite enfance passée ensemble.

La soirée tourna court. Les Blancs avaient gagné, comme ils l’avaient toujours fait et le feraient toujours, et le sentiment d’avoir été vaincus teinta d’amertume la bonne humeur des trois jeunes Noirs. Ils restèrent quelque temps silencieux, puis un des amis de Willie jeta un mot que ce dernier avait rarement entendu auparavant. Un mot qui commençait par un « e ».

C’était un mot que Willie connaissait sans savoir comment ni pourquoi, et il savait aussi qu’il ne fallait pas le dire devant les grandes personnes, surtout les femmes, bien que ce fût justement un mot de grande personne. S’en servir comme s’il faisait partie du vocabulaire de la vie quotidienne revenait à faire un pas important vers l’âge adulte, et ce pas Willie le franchit à cet instant précis.

« Ouais, enculés », répéta-t-il. Dès qu’il eut proféré le mot, il éprouva une espèce de griserie. Maintenant, il était un homme. Pour lui, cette soirée était celle des miracles.

Ses amis s’éloignèrent et Willie s’en retourna lentement chez lui, faute de savoir où aller. Ce ne fut pas sans inquiétude qu’il tourna la poignée de la porte – il n’était pas certain que sa mère l’aurait laissée ouverte – et il fut enchanté de voir qu’elle n’était pas fermée à clef.

Il entra, prêt à reprendre la dispute ; il aperçut ses vêtements de travail, bien repassés, sur la table, et il sut, rien qu’à entendre les quelques mots que lui adressa sa mère et à voir son attitude, qu’il avait gagné la bataille.

Mais pas la guerre.

Le lendemain matin, il alla se présenter au contremaître, Pete Lanier, et il fut embauché pour charger les balles de coton. Il y avait des tas de raisons à cela. Il était le fils de Flora, or tout le monde aimait Flora et connaissait les raisons de sa pauvreté. Il était aussi le fils de Booker, et beaucoup de gens se rappelaient Booker, ainsi que l’histoire de sa vie et de sa mort. Mais avant tout, Willie fut embauché parce qu’il était jeune et ne coûtait pas cher.

La plupart des jeunes gens célibataires avaient quitté la ville pour aller faire fortune à Memphis ou dans les grandes cités du Nord, ou en tout cas pour y trouver du travail. Les jeunes hommes mariés restés dans la région travaillaient presque tous la terre. En dépit du chômage qui sévissait dans tout le pays, les emplois agricoles étaient les plus sûrs, même s’ils étaient mal payés, parce qu’il fallait bien que les gens eussent à manger. C’étaient les hommes plus âgés qui avaient du mal à se faire embaucher, parce qu’il faut être jeune pour jongler avec les balles de coton.

C’était une gymnastique pénible qui vous brisait les reins. Pete Lanier eut beau surveiller Willie du coin de l’œil et lui permettre de faire plusieurs pauses, à la fin de son premier jour de travail, le jeune garçon rentra chez lui en se demandant s’il pourrait un jour redresser l’échine.

Flora fut à deux doigts de fondre quand elle l’aperçut, car il était devenu la vivante image de son père, jeune et fort, mais presque vaincu, avec dans les cheveux ces touffes de coton qu’elle connaissait si bien et qui ne devaient jamais orner la tête de leur fils, Booker l’avait juré.

Elle ne changea pas d’attitude à son égard. Elle était bien résolue à mener une guerre d’usure, afin d’essayer de le forcer à mettre les pouces un jour et à lui demander pardon d’avoir brisé son rêve. Néanmoins, Willie était son fils, c’était un travailleur et il serait bientôt en mesure de pourvoir à leurs besoins à tous trois. Elle devait donc s’occuper de lui.

« T’as besoin d’un bain », déclara-t-elle.

Willie s’était effondré dans un fauteuil ; chacun des os de son corps lui faisait mal et il parvenait à peine à parler.

Flora ordonna à Ruthana d’apporter la baignoire cabossée, pendant qu’elle mettait du bois sur le feu de façon à faire chauffer l’eau. Ensuite elle envoya la fillette hors de la pièce, dit à son fils de se déshabiller et l’aida à s’installer dans la baignoire. Il se souciait fort peu de sa nudité, ne songeant qu’à ses douleurs.

« Ce sera encore pire demain », lui assura sa mère.

Elle avait préféré éloigner Ruthana, car, même si les enfants se connaissaient par cœur depuis des années qu’ils partageaient leur bain hebdomadaire, quelque chose avait changé. Willie n’était plus un enfant.

Elle le laissa faire trempette, pendant qu’elle lui préparait son dîner. Elle avait pioché dans le pot qui lui servait de tirelire pour lui faire une surprise en achetant un bon morceau de porc. Elle pouvait se le permettre. Si Willie parvenait à soutenir le rythme, dès la fin de la semaine, ils seraient deux à gagner de l’argent, et il fallait pourvoir aux besoins du nouveau soutien de famille.

Willie tint vaillamment le coup. Le deuxième jour, comme l’avait prédit Flora, fut pire encore que le premier ; chacun des muscles de son corps lui faisait souffrir le martyre, tandis qu’il chargeait les balles de coton dans le camion ; mais le troisième jour il s’habituait déjà à ce nouvel exercice, et dès la fin de la semaine il se prenait pour un vieux de la vieille.

Lorsqu’il toucha sa première paye, il se sentit amplement dédommagé de toutes les souffrances qu’il venait d’endurer. Il rentra chez lui sur un nuage de bonheur, avec ses quatre dollars dans sa poche.

Puis il se rappela quelque chose. Du fait que la cueillette battait son plein, ils avaient travaillé même le samedi, si bien qu’il n’avait pas pu se joindre à l’équipe de volontaires réunie pour nettoyer le cimetière. Décidément, le statut de travailleur possédait de grands avantages. Cela le fit penser à Ernestine, qu’il n’avait pas revue, à laquelle il avait à peine songé au cours de cette semaine miraculeuse ; mais il se dit qu’elle serait à l’église le lendemain.

Quand il arriva chez lui, Flora était en train de repasser. Ce n’était pas ainsi qu’il avait envie de la voir. Il espérait bien qu’un jour il rentrerait chez eux pour la trouver assise à se prélasser dans un fauteuil. Oui, ce jour viendrait.

Déjà, il avait changé physiquement. Il se tenait droit et paraissait plus grand, se dit Flora, plus fort. Ses cheveux et ses vêtements étaient parsemés de touffes de coton qu’aucun lavage ne parviendrait à éliminer tout à fait. Sa chemise était déchirée aux entournures, comme si ses muscles avaient déjà pris du volume en l’espace d’une courte semaine. Son pantalon était crasseux. Il serait possible de le ravoir avec un bon lavage, mais il était déjà trop court.

Sur la table se trouvaient quelques épis de maïs.

« T’as travaillé dans le jardin, dit Willie.

— Ouais, ce sont à peu près les derniers de la saison », déclara Flora.

Willie fouilla dans sa poche. Il sortit les quatre billets de un dollar et il en déposa trois sur la table, pour payer sa pension et garnir le pot à confiture de sa mère.

« Je garde un dollar, dit-il. J’ai besoin de m’acheter un crochet pour attraper les balles.

— Et aussi des vêtements neufs, dit Flora. Bien solides. »

Presque par consentement mutuel, ils s’étaient abstenus de faire un tel achat la première semaine. Il était absurde de dépenser de l’argent pour se procurer des vêtements neufs avant d’être sûrs que Willie serait à la hauteur.

Willie hocha la tête et s’assit sur sa chaise, devant la table, tandis qu’un nouvel univers de responsabilités s’ouvrait devant lui. Il avait besoin d’un crochet. Cette semaine, il en avait utilisé un qui servait un peu à tout le monde, mais chaque ouvrier devait avoir le sien. Il lui fallait aussi des habits neufs. Ceux qu’il portait en ce moment – ses habits d’écolier – ne tiendraient pas une autre semaine, et il se sentait déjà plus grand, plus costaud. Toutes ces emplettes mangeraient l’argent qu’il avait gagné cette semaine et même davantage, mais elles étaient indispensables. Il se demandait quand il pourrait cesser de dépenser et commencer à épargner, mais au moins il avait de l’argent pour la quête. Il y avait encore autre chose.

« Ce soir, je sors, Maman », annonça-t-il. Certains de ses camarades de travail l’avaient invité à se joindre à eux pour la soirée, afin de célébrer comme à l’accoutumée la semaine accomplie et, après quelques instants d’hésitation, Willie avait accepté, comme s’il venait d’être prié d’adhérer à un nouveau club réservé aux adultes.

Flora n’avait aucune envie de le voir sortir, mais elle ne dit rien. C’était son droit, il l’avait gagné. Il était entré dans l’univers des hommes accomplis.

« Je vais te repasser une chemise blanche », dit-elle, en se demandant si une seule de ses chemises blanches lui irait encore à la fin de cette semaine de musculation.

Néanmoins, elle devait le mettre en garde, même si elle savait que c’était inutile, que Willie n’en ferait qu’à sa tête.

« Tu toucheras pas une goutte d’alcool, j’espère.

— Voyons, M’man ! » lança-t-il, en tournant vers elle deux yeux où le rire se mêlait au reproche.

Mais il ne dit pas non.

Ce soir-là, il ne but pas d’alcool fort, bien qu’un de ses compagnons eût une bouteille de whisky. En revanche, il avala deux bières. Il savait qu’une petite sauterie avait lieu tous les samedis soir et que certains de ses camarades s’y rendaient, mais il ne se sentait pas encore mûr pour ce genre de chose. Il retrouva ses nouveaux amis chez Pete Lanier ; il y avait un tonnelet de bière, de la musique, et quelques femmes vinrent bientôt les rejoindre. Willie était emprunté, peu sûr de lui au début, ne sachant trop comment se comporter, car il n’avait pas encore fini d’apprendre le nouveau jargon de la virilité ; mais la bière le décontracta, et bientôt il riait comme tout le monde des plaisanteries grivoises, même s’il ne les comprenait pas tout à fait.

Il fut aussi question de jeux d’argent, ce qui le fascinait. Il en avait déjà entendu parler à l’école, mais il n’avait jamais vraiment compris de quoi il s’agissait. Les hommes parlaient des sommes qu’ils avaient pariées, sur tout et n’importe quoi, lui sembla-t-il : les chevaux, les chiens, les combats de boxe. Ils plaisantaient même au sujet d’un type qui chaque semaine organisait une tombola avec sa paye et qui en sortait toujours gagnant. Willie n’entendit qu’un seul son de cloche, parce que personne ne mentionnait l’argent qu’il avait perdu, uniquement celui qu’il avait gagné.

Willie était abasourdi de se dire qu’il y avait moyen de gagner de l’argent sans travailler, et il se demanda quelles autres surprises l’attendaient.

Il aurait voulu que la soirée n’eût jamais de fin, mais quelques-uns de ses camarades partirent à la sauterie, avec leur bonne amie, et Pete Lanier déconseilla à son jeune protégé de boire une troisième bière. Flora risquait de remarquer son haleine. Pete lui adressa un sourire de conspirateur. Willie le lui rendit et avala la tasse de café qu’il lui tendait.

Sur le chemin du retour, il s’arrêta Chez Pop pour boire une autre tasse, non pas parce qu’il en avait besoin, mais parce qu’il avait envie de fêter l’idée qu’il pouvait se l’offrir. C’était la première fois qu’il entrait là tout seul et le soir, de surcroît. Il n’y avait pas grand monde, la plupart des gens étaient à la sauterie, mais deux jeunes femmes s’esclaffaient dans un des compartiments, et Willie, assis tout seul au comptoir, avait du mal à ne pas les dévorer des yeux. Les femmes avaient soudain pris une importance nouvelle dans sa vie, elles faisaient partie de l’univers où il venait de pénétrer.

Il songea à Ernestine, qu’il verrait à l’église le lendemain ; puis, parce qu’il ne trouvait rien de mieux à faire et qu’il était fatigué, il rentra chez lui.

Il n’était pas tard, neuf heures et demie peut-être, mais la maison était silencieuse. Ruthana était au lit, cela Willie le savait d’avance, mais ce qui le surprit, ce fut de voir que Flora aussi était allée se coucher. Elle avait laissé un petit mot pour lui sur la table, lui précisant qu’il y avait du pain et du fromage, si jamais il avait faim.

Willie n’avait pas faim, mais il sortit le pain et le fromage et s’assit à la table pour manger.

Il ne voulait pas que cette soirée prît fin, parce qu’il venait de se passer quelque chose d’important. Pour la première fois de sa vie, sa mère était allée se coucher avant qu’il ne fût rentré à la maison.

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