Mama Flora

Alex Haley · Chapitre 48 sur 51

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Mama Flora

Chapitre 48

 

Ruthana était choquée. Plus rien ne tenait debout.

Elle demanda à Sarah : « Mais pourquoi font-ils une chose pareille ? »

Sarah, nette, pimpante et efficace, était un tout petit bout de femme, débordant d’énergie et d’autorité. Son mari Peter et elle étaient arrivés en Ouganda quarante ans plus tôt et avaient consacré la majeure partie de leur existence à jouer les missionnaires zélés dans des villages de la région d’Entebbe. Cinq ans auparavant, ils avaient découvert en même temps les Karamoja et leur vocation. Ils avaient installé leur mission, vivant d’abord sous la tente tandis que Peter leur construisait une hutte. En cinq ans, ils avaient converti six personnes à la cause anglicane, dont deux récidivistes.

S’ils se sentaient parfois découragés, jamais ils ne l’auraient montré ni avoué. Ils menaient une vie exemplaire, construisant des puits pour le village, sans jamais douter que la parole de Dieu finisse par l’emporter.

Ruthana était incapable de concevoir la foi qui les portait face à tant d’indifférence. Les Karamoja acceptaient leurs dons, les puits qu’ils creusaient, la nourriture et l’aide médicale qu’ils fournissaient, et pour le reste les ignoraient presque entièrement, sauf lorsqu’ils avaient besoin de leur aide.

« Cela fait des milliers d’années qu’ils vivent de cette façon, ma chère, avait expliqué Sarah à Ruthana. Pourquoi voulez-vous qu’ils changent du jour au lendemain ? »

Ainsi poursuivaient-ils leur tâche, construisant une seconde hutte pour leurs très rares visiteurs et une minuscule église qui n’était jamais qu’un sol en ciment entouré d’une demi-douzaine de maigres troncs soutenant un toit de branchages. Peter et Sarah célébraient régulièrement l’office dans l’église, et Ruthana y participait tout en se sentant ridicule. La congrégation rassemblée en ce lieu ne dépassait jamais une demi-douzaine de personnes, mais les autres villageois se tenaient en nombre à l’extérieur, afin d’assister à cet obscur rituel. Sarah tapait sur un petit orgue à pédales pour accompagner les hymnes et Peter prêchait la bonne parole devant un public indifférent.

Au début, Ruthana, croyant le changement possible, avait vu cette entreprise comme un énorme défi. Trois mois plus tard, elle découvrait une vérité qui allait pulvériser tous ses idéaux : les Karamoja excisaient leurs femmes.

Elle en fut profondément choquée.

« Mais pourquoi font-ils une chose pareille ? demanda-t-elle à Sarah.

— Parce que ce sont des hommes, ma chère. Et vous savez bien comment sont les hommes. »

Ruthana, furieuse, ne savait en effet que trop comment étaient les hommes Karamoja. Ils lui apparaissaient vaniteux, fainéants, bons à rien, et défoncés presque en permanence. Ils passaient le plus clair de leur temps à garder leurs troupeaux puis, soudain, se lançaient dans l’action et partaient pour la chasse. Alors ils se métamorphosaient quelque temps en guerriers de littérature, se montrant aussi courageux qu’on peut l’être. Ils faisaient de leurs lances et de leurs arcs et flèches des armes mortelles, et pouvaient courir jusqu’à dix heures d’affilée. Ensuite, cette débauche d’activité terminée, ils revenaient à leur désœuvrement.

Les femmes abattaient tout le véritable travail. Elles cuisinaient, tenaient leurs maisons et portaient l’eau des puits. Elles construisaient les huttes sous les ordres stricts et la supervision des hommes. Elles élevaient les enfants, mais n’avaient jamais leur mot à dire dans aucune décision. Elles obéissaient aux ordres de leurs maris et se pliaient à la loi des anciens, toujours des hommes. À treize ans, toute jeune femme était excisée, afin que le sexe ne devienne jamais pour elle une motivation. Son vagin était coupé avec une pierre aiguisée ou, plus récemment, avec un couteau ; une brindille était insérée dans le trou afin de ménager un passage pour l’urine, et les tissus étaient pansés avec des feuillages et de la boue jusqu’à leur cicatrisation. Lors de la nuit de noces, certains maris devaient couper leurs femmes afin de pouvoir les pénétrer. Ce rituel barbare remontait à l’époque des pharaons.

Ce qui troublait le plus Ruthana était le fait que personne ne paraisse souhaiter un changement.

« Naturellement, cela ne nous plaît pas, reconnut Sarah. Mais ils y croient. Que voulez-vous que nous y fassions ?

— Arrêter ça, rétorqua Ruthana.

— Ne pensez-vous pas que ce serait abusif ? intervint Peter à son tour. C’est une coutume de leur tribu. Qui sommes-nous pour décréter qu’ils ont tort ?

— Nous avons essayé, ajouta Sarah, mais jamais nous n’avons réussi à trouver un argument qui leur paraisse convaincant. »

Abusive ou pas, Ruthana avait trouvé une juste cause. Elle enseignait l’anglais chaque jour, et plusieurs jeunes filles parlaient assez couramment sa langue. Ruthana se servit d’elles comme interprètes, afin de diffuser auprès des autres le message du droit des femmes à disposer de leur propre corps. Elle n’était pas préparée pour ce qui se passa ensuite.

« Il faut que tu cesses, ordonna sévèrement Sarah. Les anciens se plaignent, et beaucoup de femmes aussi.

— Mais c’est mal ! insista Ruthana.

— Ce n’est pas à toi de le décider pour elles, affirma Sarah, toujours aussi fermement. Ce sont des décisions auxquelles il faudra qu’elles parviennent par elles-mêmes. Nous ne sommes pas en Amérique ici. »

Peter, quoique plus conciliant, se montra tout aussi ferme.

« À quoi bon accorder leur indépendance à tous ces pays d’Afrique, si par la suite nous leur dictons l’attitude à adopter ? Nous leur avons accordé le droit de déterminer leur avenir, et qui peut affirmer que le modèle occidental soit celui qui leur convienne ? S’ils décident que c’est le socialisme qu’ils veulent, c’est leur droit. S’ils décident qu’ils désirent revenir aux frontières tribales et conserver leurs coutumes tribales, c’est leur droit également. »

Si elle ne trouva rien à répondre à ces arguments, Ruthana bouillait intérieurement. « Car sans cela tout ce qui s’est passé ces quinze dernières années, tout ce pour quoi ils ont combattu et versé leur sang ne serait qu’une perte de temps », conclut Peter.

Ruthana lui concéda ce point, mais demeura en désaccord avec lui sur cet unique sujet. Elle résolut de mener seule sa petite guerre d’usure et se lia d’amitié avec un ménage chrétien, les premiers convertis de Sarah et Peter, et les plus convaincus. Ce couple avait une fille de douze ans et Ruthana passa de longues heures à tenter de les persuader que leur fille devrait être la première de la tribu à ne pas subir l’excision. À contrecœur, ils finirent par accepter.

Quand arriva le moment de la cérémonie, ils enfermèrent leur fille dans une hutte. Mais le lendemain matin, Ruthana fut choquée de la découvrir à la cérémonie. Elle s’était enfuie de la hutte et cachée parmi d’autres jeunes filles, heureuse de se plier à cette mutilation.

« C’est la pression du groupe, constata Sarah, non sans une certaine autosatisfaction. Pourquoi voudrait-elle être différente des autres ?

— Peut-être devriez-vous vous demander, intervint Peter avec moins de suffisance, si vous êtes vraiment à votre place ici. »

Ruthana était déjà arrivée à la même conclusion, tout en étant réticente à le reconnaître ; il lui était difficile de renoncer au rêve de Ben.

Dans ce lieu où elle aurait dû se sentir chez elle, Ruthana n’était qu’une étrangère, quelqu’un de différent, avec des idéaux, des aspirations différents. Elle envisagea de retourner au Ghana où elle avait été si heureuse, mais là aussi elle était une étrangère. Sans doute était-elle « afro-américaine », mais quand même plus américaine qu’africaine. Elle rêvait de retrouver les certitudes, les vérités de l’idéal américain, pour ardu que soit le combat afin d’y accéder. Sans doute l’Afrique changerait-elle, certainement même, mais pas nécessairement dans le sens où elle l’aurait souhaité, et ce changement mettrait plus longtemps à survenir qu’il lui restait d’années à vivre.

Elle se sentait seule. À un niveau superficiel, les visites de Joseph le Ghanéen lui manquaient. Cependant cette relation n’avait aucun avenir et elle n’espérait pas retrouver un autre Joseph parmi les guerriers Karamoja.

Plus profondément, sa famille, ses amis lui manquaient désespérément. Elle ne recevait de nouvelles de son pays que de loin en loin car la poste était irrégulière et les rares journaux qui leur parvenaient étaient anglais, et n’apportaient guère de nouvelles des États-Unis.

Elle savait que Malcolm X était mort, tombé sous les balles de ses assassins. Elle savait que Martin Luther King était mort, tombé lui aussi sous les balles d’un assassin. Elle croyait réentendre les paroles de Ben.

« Ils se débarrassent de tout homme qui se lève pour défendre les droits des Noirs. »

C’était vrai et en même temps ce ne l’était pas toujours. Et, quoi qu’il en soit, cela constituait-il une raison suffisante pour abandonner la lutte, pour renoncer ? Elle n’ignorait pas que les États-Unis connaissaient des changements spectaculaires ; elle avait entendu parler de la Grande Société de Lyndon Johnson, et des nombreux progrès accomplis.

Et puis elle avait le mal du pays.

Elle savait son pays en guerre avec le Vietnam et n’ignorait pas que Booker combattait là-bas. Elle regrettait amèrement de n’avoir pas été présente pour lui faire ses adieux, lui souhaiter bonne route, et prier pour qu’il revienne sain et sauf.

Flora avait soixante-quatorze ans, et Ruthana désirait ardemment la revoir : qui pouvait savoir combien de temps il lui restait à vivre ? Luke et Jessica lui manquaient, et elle rêvait des tendres étreintes de Jasmine et Daoud. Elle désirait revoir Willie et Ernestine, et savoir ce qui était arrivé à Don et Diana, car toutes les lettres restaient silencieuses sur ce point.

Ses collègues de New York lui manquaient aussi, comme Zora et tout ce qu’elle représentait pour elle.

Stockton lui manquait et même Mme Hopkins. Les hamburgers, les hot dogs et les côtes de porc en marinade lui manquaient ; tout comme le gombo, le jambalaya et la glace nappée de sauce au caramel chaud. L’hiver lui manquait, la neige lui manquait, mais aussi les cerisiers en fleur. Le monde qu’elle comprenait lui manquait.

Elle prit la décision de rentrer. Ce fut alors que la guerre éclata et il ne lui fut plus possible de partir.

En pays Pokot se trouvait une petite mine d’or. Un jeune guerrier Pokot avait décidé de vendre son bétail contre une boîte d’allumettes remplie d’or. Avec cet or, il comptait acheter des fusils pour effectuer un raid sur les troupeaux Karamoja dans le but d’acquérir davantage de bétail.

Après une courte bataille au cours de laquelle plusieurs guerriers Karamoja furent tués et deux cents têtes de bétail volées, les guerriers Karamoja vendirent une partie de leur bétail, achetèrent des fusils et lancèrent à leur tour une attaque sur les Pokot. D’autres affrontements suivirent et les blessés arrivèrent nombreux à la mission. Avec leurs maigres ressources, Peter et Sarah étaient débordés. Ruthana pansait des blessures par balles, assistait les mourants tout en essayant de se convaincre qu’elle faisait du bien.

L’Ouganda n’était pas sûr non plus. Les deux présidents, Milton Obote et Idi Amin Dada, avaient contracté, pour gouverner, une alliance difficile, et de petites guerres civiles éclataient sans cesse entre leurs deux factions. Bien que sa nationalité et son statut de missionnaire honoraire procurassent à Ruthana immunité et liberté de déplacements, parvenir saine et sauve jusqu’à Entebbe posait un problème.

Peter et Sarah envisagèrent d’évacuer Ruthana par le Kenya, mais cela voulait dire traverser le pays Pokot, ce qui pouvait se révéler dangereux. Donc, pour un temps au moins, Ruthana se résigna à rester là où elle était, tout en rêvant d’être ailleurs.

Un jour, elle se trouvait dans l’abri en ciment qui servait de clinique, occupée à panser la blessure par balle d’un guerrier qui avait la ferme intention de retourner se battre aussitôt sa blessure soignée. Elle se sentait désespérée. Elle n’arriverait à rien dans cet endroit. Rien de ce qu’elle pouvait faire ou dire ne faisait la moindre différence avec quoi que ce soit.

Elle entendit des cris et l’avertisseur d’une voiture. Elle regarda par l’ouverture carrée qui tenait lieu de fenêtre et vit des villageoises balayer le sol, soulevant des nuages d’une poussière qui se redéposait aussitôt. Un visiteur de marque était visiblement attendu.

Elle assista à l’arrivée de la Land Rover, qui venait de l’est, du pays Pokot, et se demanda qui pouvait s’être montré assez imprudent pour effectuer ce voyage.

Elle sortit et vit le véhicule s’arrêter devant la mission. Un garde du corps armé en sortit.

Elle découvrit ensuite un homme dont la silhouette lui était vaguement familière, vêtu d’une longue robe blanche, de sandales et d’un petit calot blanc.

Il regarda autour de lui, l’aperçut et agita le bras.

Son cœur fit un bond et elle laissa échapper un cri de joie. Elle courut vers lui, le serra dans ses bras et pleura sur son épaule, riant à travers ses larmes.

C’était Luke, venu la ramener à la maison.

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