Mama Flora
Chapitre 26
Elle ne pouvait pas se permettre de prendre quelques jours de congé, si bien qu’elle dut se résoudre à partir le vendredi soir pour revenir, au plus tard, le dimanche soir. Elle n’emmena pas Ruthana avec elle ; Flora demanda à Pearl de la garder. Elle dit à la fillette qu’elle partait rendre visite à une parente éloignée qui était malade, une parente qui avait été bonne pour Josie, la mère de Ruthana.
Elle raconta la même histoire à Ernestine. Cette dernière proposa de l’accompagner, mais Flora refusa. Ernestine voulut demander à son père de conduire Flora à la gare, mais elle refusa aussi. Elle ne voulait pas faire de chichis, ni déranger les gens, si bien qu’elle mentit à Ernestine en lui disant qu’elle partait le samedi matin, et non le vendredi soir.
Elle avait acheté son billet de train, mais autrement elle n’avait pris aucune disposition. Peut-être espérait-elle être accueillie de façon hospitalière, sinon chaleureuse, et logée pour la nuit du samedi au dimanche, ou bien peut-être n’osa-t-elle même pas envisager l’autre possibilité.
Le vendredi soir, elle déposa Ruthana chez Pearl, puis elle rentra chez elle, fourra quelques affaires dans un petit sac. Elle fit de minces sandwiches, qu’elle plaça dans un pochon en papier. Elle enfila son manteau, car le temps virait au froid. Puis elle parcourut le kilomètre et demi qui la séparait de la gare où elle arriva beaucoup trop tôt. Elle s’assit sur le banc où l’on pouvait lire « Réservé aux gens de couleur », et resta pelotonnée, tête basse, en espérant que personne de sa connaissance ne l’apercevrait.
Le train finit par arriver. Elle grimpa dans ce qui resterait toujours pour elle « le wagon des nègres ». Il n’y avait pas beaucoup de monde et elle trouva une place près de la fenêtre, bien qu’il fît nuit et qu’on n’y vît rien.
Son esprit était vide. Elle n’avait pas la moindre idée de ce qu’elle trouverait quand elle arriverait à destination, et le souvenir du passé était trop douloureux. Elle était fatiguée, car la journée avait été dure, et Kevin Hopkins s’était montré encore plus déplaisant que d’habitude. Bercée par le martèlement régulier des roues et le léger mouvement de roulis, elle demanda au chef de train de bien vouloir la réveiller quand le train arriverait là où elle devait descendre, et elle s’endormit. Dieu merci, elle ne rêva pas.
Elle s’éveilla avant l’aube. Elle garda les yeux fixés sur la fenêtre, et vit le noir de la nuit virer à l’indigo, puis au bleu sombre, jusqu’à ce qu’enfin une bande grise apparaisse à l’horizon très loin, devant laquelle il n’y avait rien d’autre qu’un pays plat, un pays de coton, le paysage du Delta.
Avec la lumière arrivèrent les souvenirs. Les champs étaient vides, la récolte était faite, et l’on voyait s’y attarder la brume du petit matin, qui lui était familière. Près des rares masures, elle apercevait des ouvriers agricoles qui se préparaient pour la journée. Un homme coupait du bois, comme elle l’avait fait dans sa jeunesse, quand son Gran’pa était trop malade. Une fillette fit sortit la volaille d’un poulailler et lui jeta des grains de maïs, comme elle l’avait fait aussi dans sa jeunesse. Elle vit une jeune fille, pauvrement vêtue, qui avait peut-être quinze ans, debout près des rails, regardant passer le train. Elle se revit dans sa jeunesse.
Elle était prête bien avant l’arrêt du train, cramponnée à son sac, remplie d’appréhension, regrettant de ne pas avoir prévu quelque chose, mais sans savoir quoi. Le chef de train l’aida à descendre, et elle resta plantée sur le quai, stupéfaite et troublée, contemplant l’endroit qu’elle avait quitté tant d’années auparavant et qu’elle pensait ne plus jamais revoir.
La gare en bois branlante était patinée par le temps, mais sinon elle n’avait pas changé, et de toute façon elle ne se rappelait pas l’avoir jamais vue repeinte de frais. Elle entendit le train repartir, mais elle était incapable de bouger. Elle était coincée dans une autre époque et ne savait pas où aller ni quoi faire, de peur de ce qu’elle risquait de trouver.
Elle se rendit soudain compte que le chef de gare, un Blanc, la dévisageait.
« Qu’est-ce que tu fais, ma fille ? demanda-t-il avec rudesse.
— Rien, répondit-elle.
— Ben, va le faire plus loin. » Il haussa les épaules et s’éloigna, afin d’aller fermer la gare. Il n’y aurait pas d’autre train avant plusieurs heures. Il allait rentrer chez lui prendre son petit déjeuner, mais il ne proposa pas à Flora de la déposer quelque part.
Elle se mit à marcher sur la route qui autrefois lui avait été si familière, et qui la mènerait vers un endroit qui avait jadis été chez elle.
Le chef de gare la dépassa dans sa voiture, sans s’arrêter. Autrement, il n’y avait aucun signe de vie, à part quelques corneilles dans un champ.
Au bout de cinq kilomètres environ, elle commença à voir des choses dont elle se souvenait. Une cahute en bois, avec un filet de fumée s’élevant de sa cheminée de pierre, se dressait encore là où elle l’avait toujours connue. En réfléchissant très fort, Flora parviendrait peut-être à se rappeler le nom de la famille qui vivait là, mais ce détail paraissait sans importance. Elle arriva à un croisement et sut aussitôt quelle route prendre. Elle vit d’autres cahutes et quelques personnes, mais elle n’eut pas l’impression d’en reconnaître une seule. Elle hâta légèrement le pas. Elle était presque arrivée.
La masure était déserte, elle s’écroulait ; personne ne vivait là. Elle vit la vieille basse-cour, mais le fil de fer avait disparu et le poulailler avait été démantibulé pour fournir du bois de chauffage. Le plancher de la terrasse couverte était pourri et un fauteuil à bascule cassé gisait dans la cour. Un bref instant, elle crut voir son grand-père s’y balancer et les larmes lui montèrent aux yeux, mais elle les sécha d’un revers de main. C’était le passé, un passé révolu, et elle n’allait pas gaspiller ses larmes là-dessus, parce qu’elle aurait pu en verser un fleuve et qu’elle avait encore trop à faire.
Elle se détourna de la vieille bicoque et vit, dans une carriole, un homme d’une cinquantaine d’années, qui l’observait. Son cheval mâchonnait d’un air satisfait l’herbe qui poussait sur le bas-côté du sentier en terre. Flora éprouva l’étonnante sensation d’être ramenée, contre sa volonté, dans un lieu où elle ne voulait pas aller. Il n’y avait pas d’automobiles, pas de lignes téléphoniques, pas de réverbères, rien pour laisser voir que l’endroit faisait partie du monde actuel. Il n’y avait qu’un homme dans une carriole, et c’était une image intemporelle.
« Vous êtes pas d’ici », dit l’homme. Cela ne paraissait guère l’intéresser, mais au milieu de l’ennui sans trêve de son existence, Flora faisait figure de nouveauté.
« Je vivais ici dans le temps, répondit-elle.
— Dieu du ciel, dit le vieil homme. Y a plus personne dans cette maison depuis… »
Il se gratta la tête en s’efforçant de rassembler ses souvenirs.
« Le vieux M’sieur Yarborough voulait me la donner, continua-t-il, mais elle est trop grande pour moi. Je suis tout seul. Je vis dans la cabane là-bas. »
Le connaissait-elle ? Il lui semblait que oui.
« Vous travaillez pour M’sieur Yarborough ?
— Oh mon Dieu, il est mort à présent, ça fait cinq ans. »
Il contempla le ciel, tout prêt à passer le temps ainsi. Il n’avait rien d’autre à faire.
« J’ai travaillé pour lui pendant vingt ans, à me démolir le dos en chargeant les balles de coton. Il était brave, le vieux maître, il m’a donné cette cabane, là-bas. Et je fais toujours des courses pour sa famille.
— Elle est à qui, à présent, la maison des maîtres ?
— Au mari de Mamzelle Ellen. Elle a fait un beau mariage. »
Ellen était une des deux filles Yarborough, Flora ne savait plus laquelle, à supposer qu’elle l’eût jamais su.
« Il a fait venir des machines pour cueillir le coton, alors il a plus vraiment besoin des nègres », expliqua l’homme.
Elle savait qui il était, elle en était sûre à présent. Elle n’était pas sûre, en revanche, de vouloir que ce fût lui.
« Vous vous appelez Charlie ? »
Il émit un petit rire, doublé d’un sifflement asthmatique.
« Ouais, c’est ça. Et vous, zêtes qui ? »
Elle le dévisagea fixement, si vieux, si pauvre, si décati. Avait-elle donc l’air si vieille, elle aussi ?
« Je m’appelle Flora. »
Il la regarda pendant un long moment, mais sans parvenir à se rappeler. Il indiqua la masure de la tête.
« Vous viviez là ?
— Avec ma grand-mère, mon grand-père et ma maman.
— Je me souviens d’eux, dit-il non sans un certain soulagement. Votre maman, elle s’y entendait drôlement pour cueillir le coton. »
Il se rappelait quelqu’un d’autre, mais pas Flora.
« Y avait aussi une gamine, mais elle s’appelait pas Flora.
— Josie ? »
Un large sourire fendit le visage de l’homme d’une oreille à l’autre.
« Ouais, c’est ça, Josie, dit-il en gloussant de rire. On a eu une vraie amourette, tous les deux.
— C’est ma sœur, dit Flora. Elle est morte. »
Le sourire s’éteignit.
« Ça me fait de la peine de l’apprendre. » Il la regarda, en plissant les yeux. « Je me rappelle pas de vous. »
Pourquoi aurait-il gardé le souvenir d’elle ? Pourquoi se serait-il rappelé qu’elle lui avait jadis apporté de l’eau dans les champs ? Pourquoi se serait-il rappelé qu’un soir, quand il était jeune et fort, il avait dansé avec une jeune fille du nom de Flora ?
« Ça fait rien, dit-elle.
— Pourquoi vous êtes revenue ? » demanda-t-il. Il paraissait soulagé de se voir ainsi retirer le fardeau de la mémoire.
« Je dois aller chez les Fleming, dit Flora. J’ai une affaire à régler.
— Les Fleming ? gloussa Charlie. C’est pas souvent que quelqu’un a des affaires chez eux, au jour d’aujourd’hui. Y a plus rien là-bas. »
Le cœur de Flora se serra.
« Plus rien ? Plus personne ?
— La grande maison est toujours là, dit Charlie avec un autre petit rire. Elle s’écroule, comme votre bicoque que voilà. Et la vieille Mamzelle Fleming y vit toujours, toute seule depuis que son mari l’a quittée. Elle voit guère de monde. »
Il doit parler de la mère de Lincoln, pas de sa vieille Nana, se dit Flora. Mais où était Lincoln, alors ?
« Vous voulez que je vous emmène ? Ça fait un grand bout de chemin. »
C’était gentil de le proposer et Flora le remercia, mais ajouta qu’elle ne voulait pas l’obliger à faire un détour.
« Dieu du ciel, dit Charlie avec un grand sourire, j’ai rien d’autre à faire. »
Il l’aida à grimper dans la carriole et fit claquer les rênes. Le cheval partit au pas.
« Le jeune M’sieur Lincoln, il vit avec sa maman ? » demanda Flora, de son ton le plus dégagé.
Charlie la regarda, comme s’il n’était pas sûr de l’effet qu’aurait sa réponse.
« M’sieur Lincoln, il est mort, dit-il, en se grattant la tête. À La Nouvelle-Orléans, si je me rappelle bien. Y a eu des histoires avec la femme d’un autre. J’ai jamais bien su de quoi il retournait exactement, mais M’sieur Lincoln, il y a laissé sa vie. »
Un petit chant s’éleva dans le cœur de Flora. Il y avait un Dieu et ce Dieu était juste. Mais le fils de Lincoln, qu’était-il devenu ?
« J’avais entendu dire qu’y avait un petit garçon », commença-t-elle, mais Charlie n’écoutait pas.
« Sa maman, elle en est devenue raide dingue, c’est moi qui vous le dis, se remémora-t-il. Le jour de l’enterrement, elle criait et elle hurlait à réveiller les morts. »
Nouveau petit rire.
« Mais les morts, ils sont morts ; Lincoln, ça l’a pas réveillé. »
Flora le laissa radoter. Toute l’histoire se mettait en place, petit bout par petit bout.
« Elle s’est enfermée dans sa chambre, elle veut plus voir personne, plus parler à personne, sauf au petit M’sieur Luke. »
Alors, il s’appelait Luke ?
« Le vieux M’sieur Fleming, il en a eu assez d’elle. Il a vendu toutes les terres à M’sieur Yarborough et il est parti mener la grande vie. À New York, qu’on m’a dit. »
Il garda le silence, comme si c’était la fin de l’histoire. Flora saisit l’occasion.
« Et le petit M’sieur Luke ?
— Il est resté avec sa grand-mère. Le vieux M’sieur Fleming en voulait pas. »
Le cœur de Flora faillit s’arrêter de battre.
« Alors il est là en ce moment ? »
Charlie secoua la tête.
« Non, y a rien pour lui par ici. Il est à l’université à Atlanta. Il revient chez lui, quelquefois, pour voir sa grand-mère. »
Ils passaient devant les champs qui avaient naguère appartenu aux Fleming. Elle apercevait la grande maison, au sommet de la colline. Enfin, elle allait connaître la vérité. Maintenant, elle allait vraiment savoir.
« Et sa maman, où elle est ? »
Charlie arrêta sa carriole devant la grille. Il regarda Flora et lui adressa un sourire et un clin d’œil.
« Il en a pas de maman, le petit M’sieur Luke. » Il gloussa de rire en descendant du buggy pour ouvrir la grille. « On l’a trouvé dans un chou. »
Si, il en avait une de maman, aurait voulu hurler Flora, et sa maman, c’est moi ! Mais elle se contint. Elle resta assise dans la carriole, les yeux fixés sur la maison où Luke, son bébé, avait grandi dans une atmosphère si lugubre. Pourtant elle n’éprouvait aucun chagrin, elle n’éprouvait que la joie de l’avoir retrouvé. Ou de pouvoir, du moins, l’appeler par son nom.
« Il est arrivé un jour, personne a jamais su d’où, continua Charlie. Et du jour où il a été là, sa grand-mère l’a aimé comme s’il était son propre fils. Elle l’a aimé plus qu’elle a jamais aimé M’sieur Lincoln. Celui-là, y avait pas beaucoup de gens qui l’aimaient. »
Il fit claquer les rênes. Le buggy s’ébranla et commença à gravir lentement la longue allée menant à cette maison que Flora haïssait.
« C’est elle qui l’a appelé Luke, comme dans la Bible. »
C’était un beau nom. Ce n’était pas un nom que Flora aurait choisi, si elle en avait eu l’occasion, mais c’était un beau nom. Restait à savoir si Luke était vraiment son fils.
« Il devait bien avoir une maman quelque part, insista-t-elle.
— Ouais, bien sûr, tous les gars ont une maman quelque part », renchérit Charlie, mais il ne paraissait pas en savoir plus long.
Ils s’immobilisèrent devant la grande maison. Elle était dans un état déplorable, la peinture s’écaillait, les planches étaient disjointes, les fenêtres condamnées.
« Je vous attends ici », dit Charlie. Il fit entendre son petit rire, pendant que Flora descendait de la carriole. « Vous serez pas longue, allez. »
On ne se refait pas. Cédant à l’ancienne habitude, Flora, au lieu de se présenter à l’entrée principale, contourna l’édifice jusqu’à la porte de service. Elle entendait battre son cœur. Elle frappa à la porte de la cuisine, attendit, puis frappa une deuxième fois, n’ayant pas obtenu de réponse.
Elle entendit bouger à l’intérieur, puis un bruit de clef tournant dans la serrure. La porte s’ouvrit, mais à peine, laissant entrevoir une femme à cheveux blancs. Elle foudroya Flora du regard.
« Je voudrais voir Mamzelle Fleming, dit Flora.
— Elle est malade », dit la femme. Soudain, Flora la reconnut.
« Bessie ? » s’écria-t-elle. C’était Bessie, la servante qui n’avait pas été gentille avec elle.
Bessie la dévisagea fixement.
« Je suis Flora », précisa-t-elle, ajoutant en guise d’explication : « La maman de M’sieur Luke. »
Là, elle avait mis dans le mille. Bessie la regardait, les yeux écarquillés ; elle ne la reconnaissait pas, mais elle savait qu’elle disait la vérité.
« Vaut mieux attendre, dit-elle. Ici. » Elle indiqua de la tête un banc, sur la terrasse de derrière, et attendit que Flora fût assise. Puis elle referma la porte.
Flora attendit patiemment, sans trop savoir ce qu’elle ressentait. Peut-être Luke était-il son fils, mais pour la première fois de sa vie, l’idée lui vint qu’elle n’avait aucun moyen de savoir si Lincoln n’avait pas séduit d’autres filles, s’il n’y avait pas eu d’autres bébés.
Elle entendit la porte se rouvrir, et Bessie vint la retrouver.
« Elle veut pas te voir », dit Bessie.
Flora fut déçue, mais pas surprise. Puis elle éprouva un léger soulagement, parce qu’elle ne savait vraiment pas ce qu’elle aurait dit. Soudain, la colère la prit.
« Il faut qu’elle me voie ! s’écria-t-elle. Je suis la maman de Luke ! T’étais là ! Tu sais ! »
Bessie s’assit sur le banc, à côté d’elle, et lui prit la main.
« Tout ça, c’est le passé, ma petite, dit-elle non sans gentillesse. Faut l’oublier.
— Non, j’ai besoin de savoir, dit Flora. J’ai besoin de savoir pour de bon si c’est mon enfant ! »
La main de Bessie pressa la sienne.
« Tu le sais déjà, tu l’as ta réponse, dit-elle. Pourquoi tu crois qu’elle veut pas te voir ? »
Donc, c’était bien vrai.
« Faut que je le voie, lui, dit Flora en laissant libre cours à ses larmes, aux larmes qu’elle avait ravalées un peu plus tôt. Où c’est qu’il habite ? »
Bessie passa son bras autour de ses épaules et la tint contre elle, pendant qu’elle pleurait.
« Faut oublier, faut oublier, murmura-t-elle.
— Je peux pas ! cria Flora. Tu sais pas ce que c’est. Tu sais pas comme ça fait mal.
— Allons, allons, dit Bessie, c’est fini, c’est fini. »
Elle continua à serrer Flora dans ses bras, jusqu’à ce que la crise de larmes fût passée.
« Si je te dis où il est, elle me tuera, dit Bessie. Et peut-être que lui aussi me tuera.
— Mais je suis sa maman, protesta Flora en s’essuyant les yeux.
— Oui, et regarde un peu comment tu l’as traité, ma fille, chuchota Bessie. Peut-être qu’il voudra pas te voir. Peut-être qu’il voudra pas voir la maman qui l’a abandonné.
— Dis-lui, répondit Flora. Dis-lui, toi, ce qu’ils m’ont fait. Dis-lui que j’ai jamais arrêté de penser à lui, que pas un seul jour ni une seule nuit de ma vie, j’ai arrêté de penser à lui. Dis-lui que je suis venue ici !
— Il vient pas si souvent, dit Bessie, puis elle sourit. Il aime pas trop être ici. Et on peut pas lui en vouloir.
— Il a le droit de connaître sa maman, insista Flora. Et s’il me déteste, ça fait rien, c’est très bien aussi. Mais il a le droit de savoir. »
Bessie réfléchit un instant.
« Où t’habites ?
— À Stockton, dans le Tennessee, chuchota Flora, sentant s’allumer un petit espoir.
— Tu peux lui écrire ici, déclara Bessie. Quand il reviendra, il aura son courrier. »
Flora poussa un petit cri étranglé de surprise et de soulagement. C’était tellement simple.
« Oui, s’écria-t-elle, je vais écrire. »
Elle entendit un bruit de sonnette dans la cuisine. Elle savait que c’était Mme Fleming qui appelait Bessie, sans doute pour savoir ce qui s’était dit.
« Elle le laissera lire la lettre ?
— C’est moi qui reçois le courrier, dit Bessie. C’est à moi qu’on donne les lettres. »
Elle se leva et rentra dans la cuisine pour aller répondre à l’appel de la sonnette. Elle ne dit pas au revoir à Flora.
Lorsque Flora revint près de la carriole, Charlie la regarda, tout surpris.
« Vous l’avez vue ? Zêtes restée longtemps.
— J’ai eu ce que je voulais, dit Flora en grimpant dans le véhicule.
— Où vous voulez aller à présent ?
— Chez moi », répondit Flora.
Il n’y avait pas de train avant le soir, si bien que Charlie la ramena chez lui, dans sa petite cabane, et fit réchauffer quelques haricots, pendant qu’il lui racontait tout ce qui était arrivé depuis tant d’années. Rien de ce qu’il disait n’avait d’intérêt pour Flora, cela ne faisait plus partie de sa vie. Sa vie à elle était ailleurs. À Stockton. Et à Atlanta.
Après le repas, ils s’installèrent sur la terrasse couverte, Charlie dans un fauteuil à bascule, Flora sur un petit tabouret. Il lui proposa de passer la nuit chez lui, mais elle refusa. Elle ne lui faisait pas entièrement confiance ; il avait une petite lueur au fond de l’œil, en lançant son invitation, et de toute façon, elle voulait rentrer chez elle. Elle avait une lettre à écrire.
Charlie s’assoupit pendant quelque temps, et Flora en profita pour faire un peu de ménage ; il n’était pas très soigneux. Quand elle revint sur la terrasse couverte, Charlie se réveilla en sursaut et la dévisagea.
« Je me souviens de toi, dit-il. T’as dansé avec moi. »
Il avait les cheveux gris, le visage ridé, le dos courbé, la peau terne. Pourtant, jadis, elle luisait comme de l’ébène.
« Oui, dit Flora en souriant. J’ai dansé avec toi. »
Elle lui posa un baiser sur le front et rapprocha son tabouret pour s’asseoir à côté de lui, en lui tenant la main. Il était tout seul, sa femme était morte, ses deux fils étaient partis pour le Nord. Ils venaient rarement le voir.
« Dieu du ciel, ma petite ! s’exclama Charlie. On en a vu des choses, toi et moi. »
Flora contempla le soleil couchant.
« Oui, on en a vu. »
Il l’emmena à la gare dans sa carriole et lui souhaita bon voyage. Elle l’embrassa encore une fois et le remercia de tout ce qu’il avait fait pour elle.
Elle dormit pendant la plus grande partie du trajet de retour, le cœur plein de toutes les petites gentillesses de ses semblables. Déjà, elle préparait dans sa tête la lettre qu’elle écrirait à Luke, mais cette lettre n’était possible que parce que des étrangers avaient été bons pour elle.
Elle arriva chez elle le dimanche matin, mais elle n’assista pas à l’office divin. Ruthana y serait avec Pearl, et bien que ce fût le premier dimanche de sa vie où Flora ne se rendit pas à l’église, elle adora Dieu dans son cœur, certaine qu’il comprendrait.
Elle passa la matinée à écrire à Luke. La tâche n’était pas facile pour elle. En jetant un coup d’œil par la fenêtre, elle aperçut Ruthana et Pearl qui rentraient dans la maison d’en face, mais elle ne les héla pas pour leur faire savoir qu’elle était revenue. Elles ne l’attendaient pas avant le soir.
Elle déchira la lettre qu’elle avait écrite, et en refit une autre, et cette fois, il lui sembla qu’elle avait trouvé les mots qu’il fallait. Elle fit une petite sieste, et à son réveil, elle traversa la rue pour aller chez Pearl.
Celle-ci lui ouvrit la porte, en proie à une détresse évidente.
« Oh ! Flora, tu connais la nouvelle ? s’écria-t-elle, et elle se cramponna au cou de son amie en pleurant. Les Japonais ont bombardé Pearl Harbor, lâcha-t-elle entre deux sanglots. On vient de l’annoncer à la radio. »
Au même instant, un garçon d’une dizaine d’années descendit la rue à toutes jambes.
« V’là les Japs qu’arrivent, v’là les Japs qu’arrivent ! hurla-t-il afin d’alerter la ville entière. Mon papa vient de les voir qui remontaient la rivière ! »
OceanofPDF.com