Mama Flora
Chapitre 24
Quand Ernestine et Willie regagnèrent le salon où Albie bavardait avec Flora, celui-ci dit à sa fille qu’il était tard et temps de rentrer chez eux.
Willie avait enlevé son veston et sa cravate, et il s’installa dans son vieux fauteuil. Si Flora nourrissait certaines réserves concernant son apparence, elle les garda pour elle.
« Ah, ça me réjouit le cœur de te voir assis là », murmura-t-elle.
Ernestine aurait bien aimé savoir ce qui se disait entre la mère et le fils quand ils étaient seuls, mais au cours des jours suivants, chaque fois qu’elle voyait Willie et lui demandait s’il était content d’être revenu, il se contentait de hausser les épaules.
« C’est pas facile, disait-il de façon laconique. Avec M’man, c’est pas facile. »
Albie les emmena à l’église dans sa voiture, pour l’office ordinaire du dimanche matin, et le retour de Willie parmi les siens fut triomphal.
L’église avait été reconstruite après l’incendie ; toute la congrégation y avait travaillé avec amour et il y avait eu des dons en espèces et sous forme de bois de construction, dont certains émanaient de membres de la communauté blanche horrifiés par le sinistre et même un peu honteux à l’idée que la destruction de l’église avait peut-être été causée par d’autres Blancs. Les églises étaient sacrées. Elles ne devaient pas être mêlées aux tensions raciales.
Si parmi les membres les plus âgés de la congrégation il y en avait que l’aspect de Willie indisposait, aucun n’exprima son mécontentement ; chacun ne laissa transparaître que son orgueil de voir qu’il avait si bien réussi ; et pour les jeunes, il devint un véritable héros.
Ce matin-là, Willie portait un autre costume, bleu pastel, qui faisait moins d’effet. Il gardait le plus beau, le costume mandarine, pour la soirée. Malgré cela, lorsqu’il remonta l’allée centrale en compagnie de Flora, de Ruthana et d’Ernestine, il fut salué par un concert d’exclamations admiratives.
« Mon garçon, t’es beau comme des billets neufs !
— Willie, on voit bien que tu reviens du Nord !
— T’es rudement beau à voir, fiston. Faudra venir nous faire une petite visite. »
Le vague malaise qu’Ernestine avait senti chez Willie disparut. Il avançait d’un pas conquérant, et lorsqu’ils prirent place dans leur rangée, il passa son bras autour des épaules de Flora ; le fils dévoué était revenu, auréolé de succès.
Le révérend Jackson lui-même fit allusion au retour de Willie et choisit de faire porter son sermon sur la parabole de l’Enfant prodigue.
Ernestine trouva que cette idée manquait un peu de tact. Au catéchisme du dimanche, on lui avait appris que l’Enfant prodigue n’avait pas prospéré pendant son absence et qu’il avait même fait les quatre cents coups avant de revenir dans le giron de sa famille. Mais aussitôt, elle se demanda si le pasteur n’avait pas, sans le savoir, mis le doigt sur une vérité qu’elle-même commençait à subodorer.
S’il y avait dans le sermon la moindre espèce d’ironie, le reste de la congrégation n’y vit que du feu, et le service fut plein de joie, même s’il resta un peu en demi-teinte. Tout le monde se réservait pour la soirée à venir.
Après l’office, Pete Lanier tua le veau gras, en l’occurrence la moitié d’un bœuf, et offrit un pique-nique dans la cour de l’église pour fêter le retour de Willie. La majeure partie des Noirs de Stockton, pratiquants ou non, y assistèrent, notamment tous les anciens camarades de travail et d’école de Willie ; Isaac Dixon et Isaac junior se chargèrent gratuitement du barbecue.
Dave Lanier, qui n’était pas venu à l’église, avait entendu parler du costume de zazou de Willie et avait endossé le sien. Les deux jeunes gens se saluèrent comme deux âmes sœurs, esclaves des caprices de la mode, mais Ernestine se dit que le costume de Willie, quoique plus clinquant, faisait piètre figure à côté de celui de Dave et avait manifestement coûté beaucoup moins cher.
Elle accepta volontiers de rester assise en compagnie de ses parents, de Flora et de Ruthana, laissant Willie reprendre le fil de ses amitiés d’antan.
Les yeux de Flora ne quittèrent pas son fils un seul instant. Tout le monde passait près d’elle, pour échanger quelques mots et y aller de son commentaire sur l’aspect florissant de Willie, et Flora leur répondit à tous la même chose.
« Il fait plaisir à voir, pas vrai ? »
Ou bien :
« Mon fils a bien réussi dans le Nord. J’ai toujours su qu’il en était capable. »
C’était l’automne, et la chaude matinée fut prolongée par un agréable après-midi. Willie vint s’asseoir quelque temps auprès de Flora. Elle lui prit la main et la tint dans la sienne ; une fois elle l’embrassa. Elle ne paraissait pas avoir besoin de parler.
Le révérend Jackson s’approcha d’eux, avec M. Sanford, pour serrer la main de Willie.
« C’est merveilleux que tu aies pu venir pour cette journée si importante dans la vie de ta mère, Willie. »
Willie parut gêné.
« Je pouvais pas manquer ça, mon révérend », dit-il.
Le pasteur contempla la foule.
« C’est la bonté que les gens ont dans le cœur qui vous émeut, un jour comme aujourd’hui, déclara-t-il.
— Alléluia ! lança quelqu’un.
— Notre Église vous sera éternellement redevable, mon révérend, lui assura Sanford. C’est vous qui avez eu l’idée de fêter ainsi nos Anciennes. »
Le cœur tout plein de Jésus, il baisa la main de Flora.
Albie offrit de les raccompagner chez eux, afin qu’ils puissent se préparer pour le service de la soirée, mais Willie proposa à Ernestine de rentrer à pied avec lui, et tout le monde manifesta son assentiment et son approbation.
Au début, ils eurent le plus grand mal à converser.
« Ta maman est drôlement contente de te revoir, hasarda Ernestine.
— Ouais.
— Moi aussi », ajouta Ernestine pour faire bonne mesure.
Willie la regarda comme s’il avait besoin d’être rassuré.
« C’est vrai ? »
Ernestine inclina la tête, et ils marchèrent quelque temps sans rien dire.
« T’es bien à Chicago, Willie ?
— On a pas envie d’être ailleurs », répondit-il, mais sa voix n’était guère joyeuse.
Ernestine aurait bien voulu le questionner davantage, elle aurait voulu découvrir la vérité sur la vie qu’il menait là-bas, car elle était sûre qu’il ne disait pas tout. Mais il ne se laissa pas aller à la moindre confidence intéressante. Ils s’arrêtèrent Chez Pop, pour prendre une boisson gazeuse et un banana split. Tous les clients adressèrent à Willie des regards admiratifs en le voyant si élégant.
« T’es content pour ce soir, Willie ? demanda Ernestine, après un autre silence prolongé.
— Maman sera très fière », dit Willie en haussant les épaules ; il pensait manifestement à tout autre chose. Il avait une confidence à lui faire, mais il n’ouvrit pour ainsi dire pas la bouche. Décidant que c’était le moment ou jamais de le cuisiner, Ernestine risqua une question à l’aveuglette.
« Comment il va, ton copain Josh ? »
C’était en effet la question à poser, mais la réponse consterna Ernestine.
« Il est au trou, répondit Willie. Pour dix ans. »
Ernestine ne comprit pas bien, tout d’abord.
« En tôle, en prison, derrière les barreaux, expliqua Willie.
— Pourquoi ?
— Des histoires de drogues. Il vendait de la came. »
Ernestine ne savait à peu près rien de la drogue. Elle avait entendu dire que certains chanteurs de jazz étaient esclaves de l’héroïne, et une ou deux fois, dans des soirées dansantes, elle avait senti une odeur douceâtre qui, à en croire Clara, était celle de l’herbe, de la marijuana, du « drôle de tabac », mais tout son savoir se bornait à cela. Elle aurait aimé en savoir plus, mais elle avait peur de demander.
« Moi, j’ai jamais rien eu à faire avec la drogue, déclara Willie à mi-voix. Un chouia de marijuana, mais pas de drogues dures. Josh, lui, il les a toutes essayées. »
L’histoire entière fut révélée, par petits bouts. Josh et Willie s’étaient liés d’amitié, comme peuvent le faire deux jeunes gens qui vivent seuls en ville. Willie s’était efforcé de singer Josh, son idole, en toutes choses.
« J’me suis fait raidir les tifs, dit-il avec un grand sourire. Elle a bien failli me cuire la cervelle, leur soude caustique. Mais maintenant, ils luisent comme du verre ! »
Pendant deux ans, il avait mené la grande vie. Il s’était mis à jouer gros pour payer ses dettes, et il avait eu une très mauvaise passe, pendant laquelle il n’arrêtait pas de perdre. Sa propriétaire, Lula, l’avait mis dehors et il avait pris un appartement avec Josh, dans un sous-sol sordide. Il savait que Josh trempait dans la drogue, et il avait lui aussi fait quelques expériences, mais il n’aimait pas perdre à ce point le contrôle de lui-même.
Il n’avait pas encore touché à son banana split. La glace était en train de fondre. Il paraissait attendre une autre question, si bien qu’Ernestine se décida à poser la plus évidente.
« Et la Blanche ? »
Willie lui décocha un sourire penaud. « C’est pas sa faute à elle. C’est moi, moi qui lui ai couru derrière. Je lui en ai fait voir de toutes les couleurs. »
Ernestine détourna les yeux, et Willie fut très embarrassé d’avoir parlé sans réfléchir.
« J’voudrais pas te faire de peine, Ernestine, continua-t-il. Mais j’ai menti. À toi. À M’man. À moi-même. À tout le monde. Et je veux plus raconter de bobards. »
Il repoussa son banana split.
« Les flics ont ramassé Josh, il faisait du trafic de drogues dures. Moi, j’en savais rien. Il en a récolté pour dix ans. »
Il regarda par la fenêtre, puis reporta les yeux sur Ernestine.
« J’ai pas un radis, au bout de quatre ans j’ai rien du tout. Tout ce que j’ai est même pas payé. C’est tout à crédit. C’est pour ça que je pouvais rien envoyer à ma mère. Une fois que j’ai payé mon loyer, mon crédit et tout ce que je dois…, il me reste rien.
— Alors pourquoi tu repars là-bas ? demanda Ernestine. Y a du boulot ici. Le gouvernement est en train de construire une usine gigantesque à Millington. »
Les rumeurs s’étaient confirmées. Le gouvernement bâtissait en effet une énorme fabrique d’explosifs à Millington, et un aérodrome à Halls.
Willie, cependant, n’était pas convaincu. « Et tu crois vraiment qu’ils vont donner du boulot aux gens de couleur ? »
Ernestine ne partageait pas son pessimisme. En juillet, le président Roosevelt, cédant en partie aux pressions exercées par les militants noirs favorables à l’intégration, avait signé un décret interdisant la discrimination raciale dans les usines qui dépendaient de la Défense nationale. Ce décret n’avait pas encore été mis à l’épreuve, parce que l’usine de Millington n’était pas terminée et n’avait pas commencé à embaucher, mais, comme tant d’autres, Ernestine avait foi en son président.
« À partir du moment où c’est pour le gouvernement, ils doivent faire aucune différence, protesta-t-elle.
— T’y crois vraiment à toutes ces conneries, dit Willie. Y a rien pour moi, par ici. »
Il prit la main d’Ernestine.
« Sauf toi. Je t’aime, Ernestine. Je peux pas te demander de m’épouser, pasque j’ai rien à t’offrir, mais je t’aime. »
Elle savait ce qu’elle était censée répondre, mais elle n’arriva pas à articuler ces quelques mots.
« Et toi, tu m’aimes ? souffla-t-il.
— Il me semble que oui, Willie, dit-elle. Mais à quoi bon ? Moi ici et toi là-bas. Et je veux pas aller à Chicago. Pas tant que t’auras rien. »
Elle vit dans ses yeux qu’il était blessé, mais elle y lut aussi de la résolution.
« Ça va changer, dit-il. Je te le jure. En tout cas, j’ai toujours mon boulot.
— Y a personne là-bas qui peut t’aider ? Un ami… ?
— J’ai pas d’amis, jeta-t-il d’un ton amer. Par ici, on connaît tout le monde et son chien. Si y a une vache qui se débine, on sait à qui elle est. Là-bas, tout se fait sur rendez-vous. Tu peux pas dire aux gens : Bon, ben, je passerai te voir un de ces jours. Faut toujours faire les choses à l’heure dite. »
Il avait l’air si malheureux, si vulnérable que le cœur d’Ernestine frémit d’amour. Elle prit ses deux mains dans les siennes et les serra très fort. Elle avait un an de moins que Willie, mais elle avait l’impression d’être beaucoup plus vieille que lui.
« Mais j’y arriverai quand même, je te le jure. Ce sera plus facile, maintenant que Josh est plus là. »
Willie plongea son regard dans le sien et Ernestine y décela une lueur d’espoir.
« Y a un gars là où je bosse. Ab. Il est délégué syndical. Il sait exactement où on en est. Peut-être que je peux lui en parler. »
Il était temps de se préparer pour le service du soir. Willie raccompagna Ernestine chez elle, et maintenant qu’il avait enfin avoué la vérité concernant la vie qu’il menait à Chicago, il se sentait plus à l’aise, soulagé d’un grand poids, même s’il n’était toujours pas heureux.
Ils s’arrêtèrent devant la porte d’Ernestine ; ils n’avaient pas envie de se quitter.
« Tu racontes rien à ma mère, au sujet de Chicago, dit-il. Elle me tuerait. »
Ernestine sourit et promit de ne rien dire à Flora, ni à quiconque.
« Je t’écrirai, assura-t-il. Comme je faisais au début. »
Elle opina encore une fois.
« Je t’aime, Ernestine », dit-il avec un brusque emportement. Il la serra contre lui et l’embrassa plus profondément, plus passionnément qu’il ne l’avait jamais fait, et elle réagit en femme amoureuse.
Albie les emmena à l’église dans son automobile. Willie, en proie à une curieuse appréhension, avait enfilé son costume mandarine que sa mère avait repassé pour lui. À l’église, Flora les quitta pour aller se présenter à la porte de derrière, et les autres entrèrent par la grande porte.
L’édifice était bondé, mais on avait gardé de la place au premier rang pour la famille et les amis de Flora. Cette fois encore, les gens interpellèrent Willie, admirant son costume éclatant, et Willie, bien qu’il se fût rengorgé en remontant l’allée, murmura à Ernestine pendant qu’ils s’asseyaient : « J’espère qu’on va pas me demander de parler. »
L’estrade située dans le fond de l’église était cachée derrière deux grands draps blancs qui faisaient office de rideaux. Pearl alla s’asseoir à l’orgue et se mit à pédaler vigoureusement, tout en martelant un cantique. Les chœurs, installés sur le côté de l’estrade, bien en vue, entonnèrent à pleine voix les louanges du Seigneur, puis le révérend Jackson monta en chaire.
« Prions », tonna-t-il. Les fidèles se turent et baissèrent la tête.
« Père céleste, nous voici réunis ici en ce jour pour honorer tout spécialement une de Tes servantes parmi nous. Elle a servi son Dieu fidèlement…
— Amen, renchérit une voix.
— Elle a servi son Église fidèlement…
— Alléluia ! C’est la pure vérité.
— Elle a servi sa communauté fidèlement…
— Loué soit le Seigneur !
— Et elle a servi sa famille fidèlement…
— Ô que oui !
— Au nom de Ton fils, Jésus, nous te supplions de bénir l’assemblée réunie en son honneur ce soir…
— Bénis-nous, Jésus, bénis-nous, Seigneur !
— Et nous Te prions de continuer à répandre Tes bienfaits sur notre bien-aimée sœur, Flora Palmer !
— Amen ! Amen ! Amen ! »
Deux fillettes en blanc, les petites filles de la quête, portant chacune un bouquet de lys à longues tiges, remontèrent l’allée centrale. Elles gravirent les marches de l’estrade et déposèrent les lys dans deux vases disposés de part et d’autre des draps blancs.
Souffrant d’un trac évident et désireuses d’exécuter correctement une manœuvre soigneusement répétée, elles s’approchèrent de l’endroit où les rideaux se rejoignaient et tirèrent sur des cordons, afin de permettre aux deux draps accrochés à un fil par des anneaux de s’ouvrir.
Mama Flora se tenait derrière, toute de blanc vêtue, robe, bas et chaussures. Un petit bouquet de minuscules roses blanches était épinglé à son corsage. Pearl l’avait soigneusement coiffée, enserrant ses cheveux dans un bandeau blanc.
Elle était assise dans le grand fauteuil en bois sculpté du pasteur, avec son haut dossier, et regardait droit devant elle, avec beaucoup de gravité.
Les deux fillettes s’assirent sur des petites chaises en osier, de part et d’autre.
« Notre sœur Flora Palmer n’est pas née à Stockton, commença le révérend Jackson, mais depuis qu’elle est arrivée parmi nous, toute jeune femme, elle s’est toujours dévouée à son prochain. »
Il raconta très simplement l’histoire de la vie qu’avait menée Flora à Stockton, en mentionnant tout spécialement Booker, puis Willie. Ce dernier était peut-être fier de ce qu’il entendait, mais il ne le montrait pas ; en le voyant les yeux obstinément baissés, Ernestine crut deviner qu’il suppliait Dieu de le dispenser d’avoir à prononcer le moindre mot.
« Et quand sa sœur chérie est morte, laissant derrière elle une toute petite fille, notre sœur Flora Palmer a serré cette enfant sur son cœur et l’a élevée comme sa propre fille, poursuivit le pasteur. Et je suis heureux de pouvoir dire que cette fillette, Ruthana, est avec nous aujourd’hui et qu’elle est un des piliers de notre nouvelle église. »
Il y eut des cris d’approbation. Ruthana regarda autour d’elle, l’air grave mais intéressé. Il était impossible de savoir ce qu’elle pensait. Ernestine ne savait jamais ce que pensait Ruthana.
« Toute sa vie, Flora Palmer a servi ici parmi nous, connue dans toute la ville, et respectée de tous pour ses vertus de bonne chrétienne, reprit le révérend Jackson en nage.
— Loué soit le Seigneur ! »
Le pasteur adressa à ses ouailles un sourire ravi.
« Et nous avons ce soir le privilège d’accorder à notre sœur Flora Palmer le plus grand honneur que peut décerner notre église, le titre d’Ancienne !
— Alléluia ! »
Le révérend Jackson avait rempli sa mission. C’était maintenant le tour de la congrégation. Willie se tassa sur son siège, cherchant à se faire encore plus petit.
« Pouvons-nous à présent entendre les témoignages ? »
Aussitôt, M. Sanford bondit sur ses pieds.
« Les frères de notre église sont témoins que depuis des années, chaque fois que l’on a eu besoin de l’aide de nos sœurs, une des premières à se proposer pour mettre la main à la pâte a toujours été celle que voici… »
Du doigt, il indiqua théâtralement Flora qui se tenait impassible, comme une statue, aussi bienveillante qu’une souveraine acceptant l’allégeance de ses sujets.
« … notre sœur Flora Palmer ! Que vous voyez assise là-haut ! »
Il y eut des cris d’assentiment et d’approbation, puis Pearl qui était toujours assise à l’orgue se leva. Un véritable chœur de paroissiens la somma de témoigner.
« Notre sœur Pearl ! Oui ! Elle connaît la vérité !
— Flora Palmer, commença Pearl, au fond de son cœur, chacune des femmes qui se trouve ici dans cette église salue en toi un membre de sa propre famille ! »
Pour la première fois, Flora perdit son calme. Elle se tamponna les yeux avec un petit mouchoir blanc. Pearl fut profondément touchée par cette marque d’émotion et par ses propres mots.
« Tu visites tous nos concitoyens malades, la nuit comme le jour, pour leur venir en aide… »
Pearl fondit en larmes.
« J’ai pas besoin d’en dire plus long, tout le monde sait à quoi s’en tenir », balbutia-t-elle d’une voix étranglée, avant de tomber dans les bras consolateurs de son amie Jessie.
« Il est bien difficile de dire tout ce qu’on a dans le cœur ! » s’écria Jessie, fondant en larmes elle aussi.
Toutes les sœurs pleuraient de joie, à gros sanglots. Les frères, en contrepoint, multipliaient les « Pour ça oui ! » et les « Alléluia ! ».
Tout le monde passait un excellent moment. Sauf Willie.
Le révérend Jackson reprit les choses en main, la voix enrouée d’amour.
« Nous avons parmi nous ce soir un jeune frère de notre église…
— Ah ! merde ! » marmonna Willie. Seules Ernestine et Ruthana l’entendirent, et elles sourirent toutes les deux jusqu’aux oreilles.
« … notre jeune frère Willie Palmer, qui est avec nous, revenu tout exprès de Chicago, pour nous aider à honorer sa maman. »
La congrégation était au bord de l’extase, mais Willie, quant à lui, frôlait le désespoir.
« Nous lui demandons son témoignage ! » lança le révérend Jackson d’une voix sonore, et il n’y avait pas moyen de refuser.
À contrecœur, il se leva, les yeux toujours obstinément baissés. Ruthana se pencha tout contre Ernestine pour lui parler à l’oreille.
« Je parie qu’il regrette bien d’avoir mis un costume aussi voyant », dit-elle en riant. Ernestine lui envoya une petite tape affectueuse et la fit taire, mais au fond d’elle-même, elle était de l’avis de Ruthana. Dans son costume de zazou mandarine, Willie était la cible de tous les regards.
« J’ai jamais connu mon papa », commença Willie, puis il s’arrêta net. Pour reprendre presque aussitôt. « Mais ma maman m’a toujours montré le droit chemin. »
Il fit une nouvelle pause. Il avait toujours eu du mal à s’exprimer.
« Même si je m’en suis parfois écarté ! » reprit Willie.
La foule manifesta bruyamment son assentiment. Pour le bien de l’âme, il n’y avait rien de tel que de confesser ses péchés, surtout en public.
« Aussi loin que je me rappelle, Maman m’a toujours amené ici, dans notre église.
— Loué soit le Seigneur !
— Elle s’est donné beaucoup de mal pour me payer l’école. Elle voulait pas que j’arrête !
— C’est la pure vérité ! »
À présent, Willie avait pris un peu d’assurance. Ernestine l’observa attentivement, car elle devinait qu’il allait sans doute se justifier.
« Mais moi, je voulais l’aider ! Maman avait besoin d’aide !
— Il a entendu le Seigneur !
— Alors, je suis parti de chez nous, j’ai laissé Maman toute seule ! Mais elle était avec moi, dans tout ce que j’ai fait !
— Alléluia ! »
Brusquement, Willie perdit le fil de son discours. Il ne trouvait plus rien à dire. Il regarda les visages qui l’entouraient, ces visages qu’il avait connus toute sa vie, et il y trouva une nouvelle inspiration.
« J’ai une maman en or ! Je le sais bien ! Et vous le savez tous ! »
Ils le savaient, en effet, mais ils étaient enchantés d’entendre un fils le proclamer, et leur enthousiasme fournit à Willie le petit coup de pouce dont il avait besoin. Il regarda sa mère, qui continuait à se tamponner les yeux.
« Dieu sait que je t’aime, Maman ! » lui cria-t-il, et il se rassit aussitôt.
Ernestine fut étonnée de voir des larmes dans les yeux de Willie, et elle lui tendit la main. Il la serra avec gratitude, mais sans lever les yeux.
Il avait fait de son mieux, mais ce n’était pas tout à fait suffisant. Heureusement, le révérend Jackson veillait. Sentant l’euphorie retomber, il bondit sur ses pieds.
« L’amour ! cria-t-il. N’est-ce pas le mot qui s’impose ? L’amour d’un fils pour sa mère. N’est-ce pas ce qu’il y a de plus beau au monde ? Regardez-le, mes frères et mes sœurs, il a le cœur si plein qu’il ne trouve qu’un seul mot pour exprimer tout ce qu’il ressent. Et ce mot, c’est le mot amour. »
Il saisit sa Bible et la brandit au-dessus de sa tête.
« “Maintenant donc demeurent la foi, l’espérance, l’amour, ces trois-là ; mais le plus grand de ces trois, c’est l’amour !” »
La congrégation avait désormais ce qu’elle voulait. Mama Flora sanglotait. Pearl sanglotait. Toutes les sœurs sanglotaient. Les chœurs sanglotaient. Certains frères avaient la gorge affreusement serrée.
Le révérend Jackson lui-même était ému.
« Levons-nous tous et entonnons en chœur ! »
C’était un ordre, et non une requête, et tout le monde, à l’exception de Willie et, bien entendu, de Mama Flora, se leva et se mit à chanter, entraîné par la voix de baryton retentissante du pasteur.
C’était le cantique « Grâce miraculeuse ». Dans les moments critiques, les moments de grande émotion comme celui que l’on venait de vivre, c’était toujours « Grâce miraculeuse ».
Ernestine chantait avec les autres, mais son esprit était ailleurs. « La foi, l’espérance et l’amour », disait la Bible, mais ce n’était pas la traduction originale. Ernestine avait étudié la version ancienne, la version du roi Jacques, parce qu’elle aimait beaucoup cette langue surannée, et dans ce texte-là les trois vertus qui demeurent étaient la foi, l’espérance et la charité.
C’était la charité qui l’intéressait, parce que pour elle charité signifiait bonté. Ernestine se rendit soudain compte qu’aucune des Blanches pour qui Mama Flora travaillait n’avait pris la peine de venir lui rendre hommage, ou même d’assister à la cérémonie, tout simplement, en ce jour suprême. Elle ne s’était pas attendue à les voir, mais c’était une chose qui arrivait parfois lorsqu’on honorait une Ancienne. Et ç’aurait été une marque de bonté.
Le lendemain, Albie les emmena tous à la gare ; Willie était de bonne humeur. Cela fit plaisir à Flora, même si elle pleura en lui disant au revoir, et se cramponna à lui, comme si elle ne voulait plus le laisser repartir.
Il embrassa Ernestine et Ruthana, serra la main d’Albie, puis il monta dans le train.
« Je crois qu’il a passé un bon moment, dit Flora, après avoir agité frénétiquement la main tandis que le convoi s’éloignait. Il me semble que ça lui a fait du bien de revenir à la maison.
— Oui, dit Ernestine, en lui prenant le bras pour la raccompagner jusqu’à la voiture. Ça lui a fait beaucoup de bien. »
C’était vrai. D’une certaine façon, en parlant de ses problèmes avec Ernestine, Willie avait réussi à les résoudre en partie, et elle croyait sincèrement qu’il allait changer de vie quand il serait de retour à Chicago.
Elle se promit de lui écrire régulièrement, pour le soutenir ; elle serait honnête avec lui et le pousserait à bien faire. Mais elle saurait être bonne aussi, elle serait l’amoureuse dont il avait envie, besoin, même s’ils étaient loin l’un de l’autre. Elle lui achèterait un beau cadeau de Noël, et elle passa des heures délicieuses à choisir ce qu’elle voulait lui offrir.
Trois mois plus tard, Clara et elle décidèrent d’aller passer une journée à Memphis pour y faire leurs emplettes de Noël. Cela les changerait un peu, c’était une excursion, et elles pourraient trouver des cadeaux plus originaux que ceux qu’on leur proposait à Stockton. C’était en outre une aventure pour Ernestine. Jamais encore elle n’était allée à Memphis, mais Clara connaissait bien la ville.
Finalement, elles n’y allèrent pas, parce qu’il se passa quelque chose qui transforma leurs projets immédiats, à l’une comme à l’autre, et qui modifia la direction future de leurs vies à tous.
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