Mama Flora
Chapitre 13
Willie mangea du bout des lèvres. C’était un maigre repas, une soupe aux pommes de terre trop délayée, des navets et quelques petits morceaux de lapin où il y avait plus d’os que de viande. Sa maman, il en était sûr, avait fait de son mieux, mais cela ne fit qu’attiser sa colère. Il n’y avait aucune raison pour qu’ils vivent aussi misérablement. Désormais, il n’en serait plus ainsi.
Il parcourut la pièce du regard. La toile cirée sur la table était propre, mais vieille ; Willie l’avait toujours connue et, à certains endroits, elle était usée jusqu’à la trame. Il manquait un pied au fourneau de fonte noire, si bien qu’un des coins s’appuyait sur trois briques empilées. Le tuyau avachi était soutenu par un morceau de fil de fer accroché à un clou au plafond. Cela faisait belle lurette qu’un vieux bout de chiffon avait remplacé la poignée en bois de la bouilloire noire sur le fourneau, portée disparue. Les marmites et les casseroles étaient cabossées. Un des battants du placard où ils rangeaient leur vaisselle n’était plus là. Sur la console était posée une bassine en fer-blanc pour l’eau. Elle avait un trou et bien que le père de Pearl l’eût réparée, au moyen d’un morceau de zinc, elle continuait à fuir.
Toutes ces choses, Willie les connaissait ; il les voyait tous les jours, il y était habitué et il acceptait de se dire qu’elles faisaient partie de leur existence. Tout à coup, il avait l’impression de les découvrir.
Il n’y avait aucune raison pour que leur intérieur fût aussi pauvre. Il ne le serait plus.
Mais il sentait peser sur lui de tout son poids l’inévitable affrontement qui accompagnerait ce changement.
Il soupira et repoussa son assiette.
Ruthana, qui avait déjà fini sa portion plus modeste, avalée de bon appétit, regarda Flora.
« Je peux avoir ce qu’a laissé Willie ? » demanda-t-elle.
Flora foudroya son fils du regard, mais elle s’adressa tendrement à la petite fille :
« Tais-toi, ma petite, va donc voir s’il y a des haricots prêts à cueillir. »
Ruthana soupira, mais elle avait parfaitement conscience de leur pauvreté, et elle savait aussi qu’en dépit de ses promesses son père envoyait rarement de l’argent pour subvenir à ses besoins.
« Oh, Maman, tu t’en occuperas pas avant demain. Je les cueillerai à ce moment-là…
— Mêle-toi donc de tes affaires et va me cueillir des haricots », dit Flora d’un ton plus sec, mais aussitôt elle se radoucit et eut recours à un petit chantage. « Peut-être qu’il reste un gâteau sec dans le pot. »
Ruthana retrouva le sourire et sortit par la porte de derrière.
Willie fit une petite prière intérieure pour réclamer l’aide du ciel. Il savait pourquoi sa mère envoyait Ruthana dehors. C’était pour maintenant. Flora avait choisi l’heure et le lieu de l’affrontement.
Il se mit à tripoter la toile cirée, préférant ne pas regarder sa mère.
« Qu’est-ce qui va pas, mon garçon ? » l’entendit-il dire.
Il haussa les épaules, captivé par la toile cirée.
« Toute la semaine, t’as chipoté. T’es malade ? »
Nouveau haussement d’épaules.
« J’ai quelque chose qui me pèse », marmonna-t-il.
Savait-elle ce qui allait suivre ? Avait-elle deviné ? Elle se leva et commença à desservir. Elle mit de côté le repas que Willie n’avait pas mangé. Il en aurait envie plus tard.
« Vaut mieux en parler, alors », reprit-elle.
Il obtempéra.
« Maman, je veux plus… »
Il reprit sa respiration au beau milieu de la phrase.
« … je veux plus aller à l’école. »
Il n’avait toujours pas levé les yeux de la toile cirée. Il ne voyait donc pas sa mère et son silence l’intriguait.
« Je sais bien que t’as pas envie de m’entendre dire ça… »
Elle lui assena un coup cinglant sur la nuque. Elle s’était avancée derrière lui, sans faire de bruit, et elle frappa fort.
« Alors le dis pas ! »
C’était justement ce dont Willie avait besoin. Ce coup fit remonter à la surface toute sa colère, toute sa frustration, dans une véritable explosion d’énergie. Il bondit sur ses pieds ; sa tête lui cuisait.
« Je gagne pas un rond, assis derrière mon pupitre ! Je suis pour ainsi dire le seul garçon qui travaille pas ! »
Flora lui adressa un regard furieux, mais elle se retint de lui donner un autre coup, pour le moment en tout cas. Elle voyait bien comme il était grand et fort, mais cela ne lui faisait pas peur ; jamais Willie ne frapperait sa maman. Elle croyait voir Booker adolescent.
Elle sentit s’envoler les rêves qu’elle faisait depuis tant d’années. Des années d’espoirs. D’illusions.
« Je m’use les mains jusqu’à l’os pour te payer des livres et de quoi t’habiller ! lui hurla-t-elle. Je m’en moque de savoir si t’es le seul et unique élève de l’école ! »
Mais elle n’offrait qu’un contrepoint au discours que Willie répétait depuis si longtemps. Les mots sortirent de sa bouche comme un déluge, rien n’aurait pu les arrêter.
« C’est bien ce que j’essaie de te dire, Maman ! T’es obligée de sortir t’échiner, jour après jour, et moi, je reste assis à rien faire, à l’école ; ça me brise le cœur, Maman, de te regarder te tuer au travail. Et pour quoi ? J’apprends rien, j’y arrive pas, je suis nul à l’école et j’y retournerai pas ! »
Ayant laissé jaillir le premier éclat de colère, ayant déclaré ses intentions, il se calma un peu et lui parla plus doucement.
« Tu crois vraiment que je sais pas, que je vois pas ? Y a des fois où tu fais semblant de manger, et puis tu caches ce qui reste et tu nous le donnes, à moi ou à Ruthana, quand on a faim. Je t’ai vue, Maman, je t’ai vue le faire. Tu crois que je t’ai pas vue faire semblant de déposer ta pièce dans la corbeille de la quête à l’église ? Tu crois que ça me ronge pas au-dedans de te voir rentrer chez nous épuisée tous les jours ; et pourquoi, Maman, pour quelle raison ? Pour que je puisse aller à l’école ? Tu crois vraiment que j’ai envie de vivre comme ça, envie de te voir vivre comme ça, ou Ruthana, tout ça pour aller à l’école où je suis bon à rien ? T’as vu mes notes, Maman. Tu sais bien qu’elles sont minables… »
Elle n’avait pas envie de douceur.
« Je veux pas t’écouter ! s’écria-t-elle au bord des larmes. J’écouterai pas ! Je me fiche de ce que ça coûte, j’ai promis à ton papa, le soir de sa mort. »
Ce n’était pas vrai, jamais elle n’avait fait une telle promesse à Booker à l’heure de sa mort, mais elle aurait aussi bien pu, parce qu’elle y croyait dur comme fer. Pourquoi Willie ne comprenait-il pas ?
« Tu seras pas ignorant, tu seras pas un de ces hommes qui savent rien ! le supplia-t-elle. Pas comme nous autres. »
C’était un terrible aveu du sentiment qu’elle avait de sa propre infériorité, et il déclencha chez son fils une réaction contre laquelle elle n’avait pas d’armure. Elle le fit sourire.
« Voyons, Maman, fit-il remarquer, ça fait huit ans que je vais à l’école et je sais rien. »
Ces mots firent couler les larmes de Flora et elle se détourna de lui.
« Mais je suis assez costaud pour charger le coton, et c’est ça que je vais faire. Je retournerai plus à l’école. »
Il sut qu’il avait gagné. Une partie de lui-même avait envie de prendre sa mère dans ses bras, de la serrer à l’étouffer, et de lui chuchoter qu’il l’aimait, mais un instinct lui dit qu’il devait faire encore un pas. Il devait aussi, concrètement, affirmer son indépendance.
Il faisait nuit. Il ne voulait pas faire de peine à Flora et, pourtant, il n’y avait pas moyen de faire autrement.
« Je sors », annonça-t-il.
Elle laissa échapper un hoquet de stupeur. Il ne sortait jamais le soir. La nuit, il arrivait du mal. Une ou deux fois, peut-être, au cours des deux dernières années, elle l’avait laissé assister à des soirées organisées par le pasteur, parce qu’elle savait où il était et avec qui. Mais pas tout seul de son côté.
Elle entendit claquer la porte et se retourna pour hurler dans sa direction, afin d’avoir le dernier mot.
« Tu vas retourner à l’école ! C’est moi qui te le dis ! Tu m’entends, mon garçon, je te garantis que tu vas y retourner ! »
Elle parlait toute seule.
Elle fouilla dans son tablier et découvrit la loque qui lui servait de mouchoir, avec laquelle elle se tamponna les yeux. Elle s’approcha du fourneau et posa une marmite dessus, avec violence, à seule fin de laisser éclater sa colère.
Elle entendit la porte se rouvrir et leva les yeux, espérant voir rentrer son fils, prêt à s’excuser, à faire ses devoirs et à retourner à l’école.
Mais c’était l’autre porte, la porte de derrière. Ruthana entra, chargée d’une cuvette remplie de haricots fraîchement cueillis.
Elle regarda Flora d’un air hésitant, car elle avait entendu la dispute. Depuis quatre ans qu’elle vivait dans cette maison, jamais elle n’avait entendu une telle explosion de colère, et cela lui faisait peur. Bien qu’elle se sache aimée chez sa tante, Ruthana n’était pas encore assez sûre d’elle pour s’y sentir installée de façon permanente. Elle ne se rappelait pas l’endroit qu’elle avait habité précédemment, mais elle savait qu’elle n’avait pas toujours vécu chez Flora, et que celle-ci n’était pas sa vraie mère, ni Willie son vrai frère.
« Y en avait pas beaucoup à cueillir, dit-elle d’un ton apeuré, en faisant voir les haricots.
— Mets-les sur la table, je m’en occuperai plus tard », répondit Flora.
La petite fille obéit et resta plantée à côté de la table, attendant un témoignage de satisfaction.
Il ne vint pas. Flora, toujours en rage contre Willie, s’efforçait de remettre de l’ordre dans son petit univers en rangeant sa cuisine.
« T’as dit que j’aurais un gâteau sec », finit par murmurer Ruthana.
Flora se retourna pour la dévisager – pendant des heures, sembla-t-il à la fillette.
« Regarde dans la boîte en fer, dit Flora. Je sais pas ce qui reste. »
Ruthana alla regarder dans la boîte. Il restait un gâteau. Elle s’en empara et se tourna de nouveau vers Flora qui s’était assise à la table. Ruthana lui offrit le gâteau sec, mais elle secoua la tête.
« J’en ferai une autre fournée un de ces jours », dit-elle. Elle se sentait brusquement épuisée, trop fatiguée pour faire quoi que ce fût. « Viens t’asseoir près de moi », dit-elle à Ruthana.
C’était ce dont l’enfant avait besoin. Tout allait de nouveau parfaitement dans son petit monde. Elle alla s’asseoir sur la chaise voisine de celle de sa maman, mais Flora l’attira sur ses genoux.
Elle resta assise à la câliner, pendant qu’elle dégustait son gâteau.
« T’aimes l’école, toi, Ruthana ? chuchota Flora.
— Hmm », répondit l’enfant, la bouche pleine. L’école était encore un mystère pour Ruthana, elle n’était qu’en première année, mais la compagnie des autres petits lui plaisait.
« Tant mieux, parce que t’as intérêt à aimer ça, déclara Flora. L’école, y a rien de mieux pour une fille comme toi. Si t’as de l’instruction, tu pourras faire le métier qui te plaît. »
Ruthana marmonna quelques paroles d’assentiment, sans comprendre de quoi il s’agissait. Elle était parfaitement contente de rester assise là, sur les genoux de Flora, serrée entre ses bras. Elle espérait que c’était cela l’amour, mais à six ans, elle était assez avisée pour savoir qu’à ce moment précis elle était le plus grand réconfort de sa mère. Si ce n’était pas de l’amour, c’était presque aussi bien, et cela lui suffisait.
« Il va rentrer, Willie ? » demanda-t-elle.
Flora ne répondit pas tout de suite. Elle resta assise, les deux bras autour de Ruthana, frottant sa joue contre les doux cheveux de la fillette. Ainsi, voilà à quoi ressemblait la fin d’un rêve. C’était curieux, parce que, bien qu’elle se sentît abattue et flouée, bien qu’elle eût le sentiment que tous les projets qu’elle avait faits avec Booker venaient d’être brutalement foulés aux pieds, au plus profond d’elle-même, elle avait su que ce jour viendrait. Elle y était préparée. Elle éprouvait en outre un sentiment de soulagement. C’était un peu comme si, au moment où elle était en train de se noyer, elle avait vu apparaître à l’horizon un petit bateau de sauvetage.
Elle fit quelque chose qui surprit Ruthana. Elle pouffa.
« Pourquoi tu ris, Maman ? demanda l’enfant.
— C’est toi qui me fais rire, ma petite, parce que t’es si vilaine », répondit Flora.
Ce n’était pas vrai. Ruthana n’était pas vilaine, et ce n’était pas pour cela que Flora avait ri. Mais elle était fermement résolue à empêcher Ruthana de devenir vaniteuse, car c’était la porte ouverte aux mauvais sujets du sexe opposé. Chaque fois qu’elle en avait l’occasion, elle disait donc à Ruthana qu’elle n’était pas jolie. Elle le faisait dans les meilleures intentions et jamais l’idée ne lui vint que la fillette pouvait en pâtir.
C’était pour une tout autre raison qu’elle avait ri. Si Willie trouvait effectivement un travail, cela leur rendrait à tous trois la vie plus facile. Elle n’aurait plus besoin de travailler si dur. Plus besoin de se priver de nourriture. Plus besoin de faire semblant de mettre sa pièce dans la corbeille de la quête.
Mais jamais elle ne laisserait voir à son fils que la décision qu’il avait prise lui causait la moindre satisfaction.
« Oui, il va rentrer, Willie, dit Flora, plus tard. »
OceanofPDF.com