Mama Flora
Chapitre 49
Retrouver Ruthana n’était pas la raison première de la présence de Luke en Afrique. Il était venu pour le « Hadj », le pèlerinage musulman à La Mecque. Quatre ans auparavant, Malcolm X avait effectué ce même pèlerinage et y avait connu une révélation. Il était rentré aux États-Unis avec une compassion accrue, et y avait fondé sa propre organisation pour l’unité des Noirs américains.
Après l’assassinat de Malcolm X, Luke s’était débattu dans des sentiments contradictoires pour finalement arriver à la conclusion que le pèlerinage lui permettrait peut-être de résoudre quelques-unes des questions complexes qui le travaillaient. Après avoir pris l’avion pour Le Caire, puis pour La Mecque, il avait été surpris, comme Malcolm X, de se retrouver dans un endroit où la couleur de sa peau n’avait aucune importance. Cependant, il y avait plus, bien plus que cela. La foi de ces innombrables pèlerins l’émut profondément, renforçant ses propres croyances, les modifiant, les élargissant bien au-delà des horizons qu’il avait connus jusqu’alors. Il ne désirait pas vivre en Arabie ou en Afrique, il ne désirait pas se conformer à la loi de ces pays, bien que celle-ci fût fondée sur la foi.
Tout comme Ruthana, Luke souhaitait rentrer aux États-Unis afin d’y amener des changements.
Depuis qu’il se trouvait au Caire, si près de Ruthana, il avait envie de la revoir, pour partager ses expériences avec elle et l’interroger sur ce qu’elle avait vécu. Il prit l’avion pour Nairobi. À la mosquée, il entendit parler de troubles dans la vallée de la Grande Crevasse et loua une Land Rover avec un chauffeur. Un homme rencontré à la mosquée lui proposa ses services comme garde du corps et traducteur. Il s’en fut en quête de Ruthana.
Ils regagnèrent Nairobi sans encombre et Ruthana trouva la ville propre et efficace, comparée à Entebbe. Elle prit son premier bain chaud depuis des années, se purifiant sans regret de la poussière du Karamoja, tout en sachant déjà qu’elle évoquerait avec tendresse les mois qu’elle y avait passés.
Luke lui donna les dernières nouvelles de la famille. Daoud et Jasmine fréquentaient l’université. Flora était plus fragile qu’autrefois, mais toujours en bonne santé. Willie et Ernestine également. Booker avait été blessé au Vietnam mais était rentré sain et sauf. Il devait se marier au printemps. Sa seule tragédie était de s’être mal remis d’une blessure à la main droite reçue au Vietnam. Plus question pour lui de jouer du piano.
« Et quelles sont les nouvelles de Don ? » demanda Ruthana, car Luke n’avait toujours pas mentionné les jumeaux et abordait d’autres sujets.
« Don est en prison. »
Ses parents ne l’avaient plus revu depuis ce jour où il leur avait tourné le dos dans la gare de Chicago et c’était seulement depuis son incarcération qu’on savait ce qui lui était arrivé depuis lors. Après avoir passé quelque temps à la dérive, il était parti pour Cuba, afin de collaborer à la révolution et à l’instauration d’une société marxiste. Il y était resté trois ans et en était revenu aussi dépourvu d’illusions sur Cuba que sur la société américaine. Comme son héros, Che Guevara, il avait rejoint un petit groupe de militants extrémistes qui ne croyaient qu’aux seules vertus de la révolution. Ils avaient cambriolé une banque à Détroit pour financer leur cause, mais avaient été pris et condamnés à une peine de prison.
« Je crois que j’ai besoin d’un verre, constata Ruthana, consternée, mais pas surprise du sort de Don.
— Je ne bois pas, lui rappela Luke.
— Eh bien, tu prendras un Coca pendant que j’avalerai un bon cocktail bien tassé », dit en souriant Ruthana. Et Dieu sait pourquoi, elle repensa à Zora et éclata de rire.
Ils entrèrent dans le bar du Hilton et constatèrent tous deux à quel point il est agréable d’appartenir à la majorité. Quelques touristes blancs y étaient installés, mais ce n’était pas la saison des safaris, et la plupart des clients étaient noirs.
N’ayant pas bu d’alcool depuis si longtemps, Ruthana ne savait trop que commander. Elle finit par se rendre à la suggestion du barman en prenant le cocktail maison, un mélange de couleurs vives qu’elle n’apprécia guère mais avala quand même.
« Et Diana ? » hasarda-t-elle. Elle se doutait bien que les nouvelles ne pouvaient être que mauvaises car Luke ne l’avait même pas mentionnée.
« Personne ne sait. » Il haussa les épaules. « Don est le dernier à l’avoir vue lorsqu’il est rentré de Cuba. Elle militait aux Panthères noires, mais depuis… »
Il but une gorgée de Coca et la regarda.
« Et toi ?
— Oh, je vais très bien, dit-elle. Maintenant. »
Et c’était vrai. Elle se sentait bien à présent et ne regrettait pas un seul instant de ses expériences. Elle se considérait comme une vieille habituée de l’Afrique et fut heureuse lorsqu’un serveur qui avait quelque difficulté à comprendre un touriste allemand s’exprimant en mauvais anglais lui demanda son aide.
Elle eut droit à un dernier moment d’Afrique à emporter avec elle. À l’aéroport, elle possédait trop de shillings kenyans et n’était pas autorisée à sortir autant d’argent du pays.
Elle demanda au policier : « Qu’est-ce que je vais pouvoir en faire ?
— Donnez-les à quelqu’un », suggéra-t-il en jetant un coup d’œil vers un porteur qui se tenait non loin de là. Celui-ci sourit de toutes ses dents et Ruthana comprit aussitôt de quoi il retournait. Elle lui fit cadeau de son surplus de shillings ; il la remercia gaiement et les rangea dans une poche déjà gonflée des shillings en trop d’autres voyageurs. Une arnaque bien montée, se dit Ruthana en se demandant combien ils étaient à se partager le butin.
Ils s’envolèrent pour Londres et de là pour New York, et Ruthana comprit pourquoi on voyait certaines personnes embrasser le sol lorsqu’elles rentrent au pays. Elle passa quelques jours chez Luke et Jessica où elle se délecta de la compagnie de Daoud et Jasmine qui étaient devenus de jeunes adultes aussi agréables et studieux qu’ils l’avaient été enfants.
Elle téléphona à Flora qui demanda, exigea même, qu’elle vienne passer quelques jours à Stockton.
Elle lui fit ce chantage : « Tu sais, je suis vieille et je vais peut-être plus être là bien longtemps. Et puis si t’as plus de sous après ton histoire africaine, je peux te payer ton billet de train. »
Ruthana éclata de rire et lui dit qu’elle avait de l’argent et comptait bien venir la voir. Pourtant, après avoir raccroché, elle versa quelques larmes car d’avoir entendu la voix de Flora était comme un signe de constance dans un monde inconstant.
Elle n’avait pas de soucis pécuniaires. Toute sa vie, elle avait été économe et, bien que très chichement payée en Afrique, elle s’était arrangée pour mettre de côté une petite partie de cette modeste somme sur un compte en banque à New York.
Elle revit de vieux amis et collègues de travail, et se vit proposer plusieurs emplois. Elle répondit qu’elle allait y réfléchir parce qu’elle ne savait pas encore ce qu’elle souhaitait faire. C’était déjà assez, pour l’instant, d’être rentrée au pays et d’essayer de prendre la mesure des immenses changements qui s’y étaient opérés. La première fois qu’elle se promena dans Harlem, elle crut presque être revenue en Afrique tant il y avait de gens qui portaient des coiffures afro et des vêtements africains ou des tenues hippies aux couleurs vives. Elle vit aussi, partout, le militantisme et l’accent mis sur le fait qu’il restait aux Noirs à parcourir un long chemin pour parvenir à l’égalité. Mais Ruthana voyait le pays avec les yeux de quelqu’un qui a été longtemps absent et trouve à son retour que ceux qui sont restés ont parcouru un long chemin.
Elle partit pour Stockton où Flora l’attendait à la gare, Albie à ses côtés. Flora lui tendit les bras. Ruthana s’y réfugia, s’y sentit étreinte, et aimée.
« Oh ! mon bébé, chuchota Flora. Je pensais plus te revoir un jour. »
Alors seulement Ruthana comprit à quel point les entreprises des enfants, leurs voyages, peuvent paraître terrifiants aux parents. Une ou deux fois, en Afrique, Ruthana avait eu peur pour sa sécurité, mais c’était seulement une ou deux fois, et uniquement dans le Karamoja.
Flora, qui ignorait tout de l’Afrique, avait imaginé Ruthana vivant dans des huttes d’herbes séchées encerclées par des lions, nageant dans des eaux infestées de crocodiles. Pourtant Ruthana lui avait envoyé des cartes postales d’Accra, représentant de hauts buildings ou la ville pleine d’animation, mais elles ne signifiaient rien pour Flora. Et lorsqu’elle avait appris que Ruthana allait vivre et travailler dans un village, elle s’était imaginé le pire.
Elle parut presque déçue quand sa fille lui avoua qu’elle n’avait jamais vu un lion, excepté au zoo. Ruthana raconta à Flora quelques anecdotes sur les Karamoja plus effrayantes que la réalité, afin de ne pas la décevoir et pour lui donner quelque chose à raconter à ses amies de l’église.
Flora avait vieilli, mais paraissait plus alerte que jamais. Plus tard dans la soirée, au moment d’aller se coucher, elle prit l’air un peu gêné.
« Albie sera un peu par ici, avoua-t-elle. Lui et moi, on s’fréquente. »
Ruthana la regarda, surprise.
« Il est bien seul depuis que sa pauvre femme, la M’man d’Ernestine, est morte, alors il reste ici certains soirs, expliqua Flora avec des mines de vierge effarouchée. Et moi je vais là-bas, certaines nuits. Il voudrait qu’on vive ensemble, mais moi je partirai pas d’ici, et lui il veut rester là-bas. En tout cas, pas jusqu’à ce que je sois sûre de ses intentions. »
Ruthana éclata de rire.
« Tu veux dire… ?
— Va pas te mettre des idées pareilles en tête, s’indigna Flora. On est trop vieux tous les deux pour tout ça. Mais c’est quéqu’fois bien agréable de dormir avec un homme à côté. »
Elle lança un regard de défi à Ruthana.
« Et toi, il est grand temps que tu trouves un homme avec qui dormir, dit-elle. T’as plus de quarante ans, ma fille, et ta roue tourne.
— Il y a eu quelqu’un en Afrique, M’man », dit Ruthana. Elle ne savait pas pourquoi elle avait révélé cela à sa mère, si ce n’est qu’elle ne voulait pas la décevoir.
« Sûr que je suis bien contente de l’apprendre, dit Flora, mais qu’est-ce que tu faisais avec un Africain ? Tu devrais te trouver un gentil garçon américain. »
Ruthana sourit : « Plus facile à dire qu’à faire.
— Mais non, insista Flora. T’es juste trop difficile pour ton propre bien. Une jolie fille comme toi. »
Ruthana eut le souffle coupé d’entendre sa mère lui dire qu’elle était jolie, alors qu’elle ne le lui avait jamais dit de sa vie.
« … nuit, Ma, dit Ruthana en embrassant sa mère. Ne te fais pas mordre par un lion. »
Flora rit, l’embrassa et partit se coucher.
Le dimanche, Albie vint les chercher pour les emmener à l’église dans sa nouvelle voiture. Ils formaient un couple magnifique, aussi parfaitement assortis qu’une paire de vieux gants. Flora le houspillait sans arrêt gentiment et Albie était ravi. Ils passèrent prendre Pearl au passage, qui paraissait beaucoup plus âgée que Flora, et plus fragile. Son arthrose l’avait obligée à renoncer à tenir l’orgue de l’église et elle s’en plaignait sans cesse.
Elle geignit : « Cette fille qu’ils ont maintenant… Elle a pas de rythme, pas de sentiment, elle laisse pas l’esprit du bon Dieu bouger en elle et faire la musique. »
La fille en question était une femme de quarante ans, et Ruthana trouva qu’elle jouait merveilleusement bien.
Ruthana passa quelques jours heureux à Stockton, réfléchissant à son avenir. Elle rendit visite à Mme Hopkins qui, devenue vieille, vivait toujours dans l’attente du retour de son époux volage. Elle fut heureuse de revoir Ruthana, mais son monde tournait désormais autour de ses arrière-petits-enfants, les enfants de Gavin. Cependant, bien qu’elle ne cessât de parler d’eux, elle ne mentionna pas une fois son petit-fils devant Ruthana.
Un soir, Ruthana était assise avec Flora sur la véranda derrière la maison. L’automne était venu et il faisait un temps superbe.
« Et tu vas faire quoi, maintenant que t’es rentrée ? » demanda Flora.
Ruthana contempla le ciel vespéral.
« Tout d’abord, annonça-t-elle, je vais retrouver Diana. »
Elle ne regardait pas du côté de Flora, mais l’entendit retenir son souffle. Et lorsqu’elle se retourna vers elle, elle s’aperçut qu’elle pleurait, la main crispée sur sa bouche.
« Oui ! s’écria la vieille dame. Oui ! »
Elle se calma, sécha ses larmes, puis lança à Ruthana un regard féroce.
« Et quand tu l’auras retrouvée, ordonna-t-elle, amène-la ici, à Stockton. Cette fille va avoir besoin qu’on s’occupe un peu d’elle.
— Je ne réussirai peut-être pas à la retrouver, M’man », avança prudemment Ruthana.
Flora répondit avec brusquerie : « T’as intérêt. T’as vraiment intérêt ! »
Mais là encore, c’était plus facile à dire qu’à faire. Ruthana se rendit d’abord à Chicago, où elle connut de très joyeuses retrouvailles avec Willie et Ernestine. Ils paraissaient plus vieux que leur âge et portaient le poids énorme et indicible de la tristesse causée par les deux aînés.
Mais quand Booker vint en visite, emmenant sa fiancée charmante et rieuse avec lui, seul le bonheur régna quelque temps dans le minuscule appartement. Booker était plus gai que jamais, et si la blessure qui l’empêchait de jouer du piano lui inspirait de l’amertume, il ne le montrait pas. Il était promis à un avenir différent. Il étudiait la psychologie à l’université, estimant que son expérience au Vietnam lui permettait d’aider d’autres vétérans de cette guerre, des hommes qui n’avaient pas eu sa chance. Ils tinrent une conférence au sujet de Diana, mais personne n’avait de ses nouvelles. Leur unique indice avait été fourni par Don qui avait vu sa sœur pour la dernière fois à Baltimore, dans une maison qu’elle squattait avec d’autres Panthères noires. Ruthana s’en alla voir Don en prison à Détroit et il put lui donner les noms de quelques amis de Diana.
Au début, Don se montra sur la défensive. Il ne connaissait pas bien Ruthana et ne pouvait prévoir sa réaction devant sa situation. Mais grâce à sa longue expérience comme assistante sociale, aux entretiens avec des êtres méfiants où il fallait faire preuve d’infiniment de tact, Ruthana sut jeter un pont entre eux.
« Tu n’as besoin de rien ? » lui demanda-t-elle vers la fin de leur conversation.
Il secoua la tête.
« Aimerais-tu que je revienne te voir ? »
Il baissa les yeux et examina ses mains, puis les releva sur elle et Ruthana crut y voir briller des larmes. Il hocha la tête.
« Oui », dit-il d’une voix à peine audible.
Elle n’osait même pas imaginer ce que pouvait être sa vie en prison. Lorsqu’il était plus jeune, malgré ses difficultés avec son père, Ruthana avait vu en lui un garçon sensible et aimant, qui avait seulement besoin de preuves d’amour. Il avait donné tout son cœur à la révolution socialiste, pour se retrouver dans cet endroit. Il quitterait sûrement la prison endurci et amer, et elle se jura d’être là pour aider à sa sortie.
Elle appela quelques-uns de ses vieux amis du refuge à New York, et ils trouvèrent quelqu’un qui pourrait peut-être l’aider. Puis elle partit pour Baltimore.
Johnny Metz était contrôleur judiciaire. Âgé de un ou deux ans de plus que Ruthana, il avait un léger embonpoint et était très surmené. Son bureau croulait sous les dossiers et la visite de Ruthana ne parut pas l’enchanter, mais comme elle venait recommandée par des gens qu’il connaissait, il trouva un peu de temps à lui consacrer.
Ruthana exposa son problème et lui fit part des rares informations dont elle disposait. Il examina le plafond, puis Ruthana.
« Vous vous rendez compte de ce que vous me demandez ?
— Oui, répondit Ruthana. Je sais bien que c’est une aiguille dans une meule de foin, mais pour moi c’est très important. »
Il regarda sa montre, puis par la fenêtre. La nuit commençait déjà à tomber.
« Que diriez-vous d’un verre ? »
Ruthana haussa les épaules.
Ils se rendirent dans un petit bar à deux pas de là. C’était à croire que, dans la rue comme dans le bar, tout le monde connaissait Johnny.
« Si seulement je pouvais me rappeler tous leurs noms, confia-t-il. Les visages ça va, c’est facile, mais les noms il y en a trop. »
Ruthana ne le crut pas. À chacun de ceux qui l’avaient salué, il avait répondu par son nom. Elle se dit qu’il devait être doué d’une mémoire photographique. Cependant, grâce à ses propres années à New York, elle comprenait bien le problème. Pour celui qui ne possède pas grand-chose d’autre, il est particulièrement important d’être appelé par son nom.
Johnny était un homme bourru, abrupt et quelque peu cynique, mais il laissa peu à peu transparaître un sens de l’humour aigu et Ruthana comprit que son attitude n’était qu’une défense pour un cœur gros comme ça.
« Vous avez une photo d’elle ? »
Ruthana fit un signe de tête affirmatif et lui tendit une photo de Diana. Il l’examina comme pour mémoriser son visage, mais elle ne décela dans ses yeux aucune lueur de reconnaissance.
« Ça pourrait être n’importe qui », constata-t-il.
Il empocha la photo et ce geste suffit à redonner quelque espoir à Ruthana : il ne rejetait pas sa demande d’emblée.
« Pourquoi est-ce tellement important pour vous de la retrouver ? » demanda-t-il, bien que la réponse allât de soi.
Ruthana formula l’évidence : « Elle est de la famille », et essaya d’expliquer la situation, ce qui l’amena à parler d’Ernestine et de Willie, de Don et Diana, de Flora. Elle s’aperçut soudain qu’elle en était venue à parler d’elle-même, mais avant de l’avoir réalisé, elle en avait dit bien plus long qu’elle n’en avait eu l’intention.
Elle rit : « Vous êtes malin. »
Johnny sourit de ce compliment et consulta à nouveau sa montre. Il manquait toujours quelques heures dans sa journée.
« Où êtes-vous descendue ?
— Au “Y” », répondit-elle. Où qu’elle aille, Ruthana prenait toujours une chambre au Y.W.C.A., qu’elle jugeait pratique, confortable et bon marché.
« Vous avez faim ? »
Ruthana fit un signe affirmatif de la tête.
Il l’emmena dans un restaurant de poissons sans prétention à deux pâtés de maisons de là, non loin du port. L’endroit n’était guère élégant, mais la nourriture était délicieuse, et l’ambiance chaleureuse.
Pendant le dîner, Johnny parla un peu de lui. Il avait fait presque toute sa carrière comme contrôleur judiciaire, et pour lui c’était bien plus qu’un métier : une passion dévorante. Il avait été marié, mais sa femme l’avait quitté cinq ans auparavant, emmenant leurs deux enfants avec elle. Elle estimait qu’il se préoccupait davantage des pique-assiette dont il s’occupait que de sa propre famille.
« Mais ce ne sont pas des pique-assiette. La plupart d’entre eux cherchent juste un peu d’amour », conclut-il.
Aucun sentimentalisme dans cette affirmation, qui correspondait exactement à la réaction de Ruthana vis-à-vis de Don, mais en plus général : on ne naît pas mauvais.
Sa femme et lui avaient divorcé, et malgré son droit de visite, elle avait emmené ses enfants en Californie. Il ne les voyait plus guère qu’une fois par an.
Il raccompagna Ruthana au Y.W.C.A. en voiture.
« Vous comptez rester combien de temps ? demanda-t-il.
— Je n’y ai pas réfléchi. Quelques jours sans doute. »
Elle le remercia pour le dîner et sortit de la voiture.
« Y a-t-il une petite chance de la retrouver ?
— N’espérez pas trop. »
Il consulta encore sa montre puis démarra.
Ruthana resta plantée devant le « Y », se sentant un peu ridicule. Il n’existait aucune raison solide de supposer que Diana puisse encore se trouver à Baltimore, ou qu’il soit possible de la retrouver. Johnny s’était certes montré gentil, mais elle n’était pas sûre qu’il puisse l’aider.
Elle ne savait absolument pas par où commencer. Elle n’avait pas revu Diana depuis des années. La voilà donc partie pour chercher quelqu’un qu’elle ne connaissait pas très bien dans une ville qu’elle ne connaissait pas du tout.
Pourtant aucune puissance au monde n’aurait pu l’empêcher de poursuivre sa quête.
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