Mama Flora
Chapitre 4
On enterra Josie le jeudi matin, en présence d’une petite poignée de parents et d’amis.
Le vieux Tom Lanier tira sur la corde qui actionnait la cloche de l’église et le son lugubre du glas résonna, annonçant à tous qu’un des leurs partait pour sa dernière demeure. Le révérend Jackson dirigea le service religieux très simple et l’on chanta quelques-uns des cantiques préférés de Flora. « Grâce miraculeuse », bien sûr – on chantait toujours « Grâce miraculeuse » en toute occasion, triste ou joyeuse –, et un autre qu’elle adorait : « Je dois être loyal, car on a foi en moi. »
Le service en resta là.
Tandis que l’assistance sortait en file indienne, George, veuf de fraîche date, engoncé dans un costume de serge bleue, une chemise blanche et des souliers noirs qui le mettaient visiblement mal à l’aise, parlait à mi-voix avec Flora.
« Pour autant que je le pourrai, Mamzelle Flora, je ferai mon devoir envers vous. » Il paraissait tout à la fois gauche et reconnaissant, gêné de ne pas avoir beaucoup de chagrin, soulagé de ne pas avoir à se soucier de sa fille. « Je veux que vous sachiez que je vous remercie sincèrement de prendre Ruthana chez vous et de l’élever. »
Flora comprit la vérité. George, qui n’avait que vingt et un ans, s’était marié bêtement, trop jeune, à une fille qu’il désirait plutôt qu’il ne l’aimait, puis il s’était rebiffé contre les contraintes de la vie conjugale. Maintenant, il était libre de vivre sa vie sans s’encombrer d’une famille, et il serait sans doute à bord du prochain train en direction de Memphis, pour aller rejoindre sa petite amie. Flora ne lui en voulait pas de ne pas pleurer Josie. Elle était contente d’être débarrassée de lui, contente de voir qu’il ne revendiquait aucun droit sur Ruthana qui, dans l’esprit de Flora, lui appartenait à elle, tant par les liens du sang que par ceux du devoir. À cet instant, George devint ce qu’étaient tous les hommes noirs, à en croire la maman de Flora – et Flora comprit que son beau-frère savourait d’avance l’absence totale de responsabilités. Elle l’obligerait, cependant, à tenir sa promesse d’envoyer de l’argent, et pas seulement pour des raisons pratiques et pécuniaires.
Elle serra bien fort la main de Ruthana.
« Tant que j’aurai un souffle de vie dans le corps, déclara-t-elle, j’offrirai à l’enfant de ma petite sœur tout ce que je pourrai lui donner de mieux. »
Après les derniers rites au bord de la fosse, Flora récita une courte prière pour le repos de l’âme de Josie, pendant que l’on formait un petit monticule de terre pour recevoir les quelques fleurs apportées dans le corbillard.
Puis elle regarda Willie.
« Puisqu’on est ici, on va aller se recueillir sur la tombe de ton papa. »
Willie opina, intimidé par la solennité des obsèques et le chagrin qui les accompagnait. Flora lui avait mis ses habits du dimanche, un costume sombre, déjà trop petit pour lui, et son unique paire de véritables chaussures qui, du fait qu’il grandissait si vite, le serraient et lui comprimaient les orteils. Ce soir, il aurait des ampoules aux talons.
Ils avancèrent lentement au milieu des pierres tombales, jusqu’à une étendue de mauvaises herbes, autour d’une tombe déjà ancienne. Willie connaissait par cœur l’inscription figurant sur la modeste dalle de béton.
Booker T. Palmer
1893-1920
Flora se laissa tomber à genoux et se mit à arracher les mauvaises herbes. Parce que Booker était si proche, parce qu’il lui paraissait si réel en ce lieu où il reposait, elle réprima son envie de sermonner Willie au sujet de son père, et d’exprimer son vœu : le voir instruit.
Dès qu’elle était au cimetière, la souffrance que lui causait la mort de Booker l’anéantissait de nouveau, et elle se mit encore une fois à évoquer cette nuit fatale, comme elle le faisait toujours devant sa tombe. Elle expliqua que Booker sortait la nuit voler du coton, afin d’avoir de quoi nourrir Flora et Willie.
Qu’il avait été surpris et abattu par le fermier blanc, le Patron. Qu’il avait réussi tant bien que mal à regagner leur cabane, en perdant son sang à flots, et qu’il était mort dans ses bras.
« C’est pour nous qu’il l’a fait, dit-elle à Willie. Pour toi. Il voulait que tu sois quelqu’un. C’est pour ça qu’il faut que tu continues à t’instruire. En souvenir de ton papa. »
Willie contempla ses chaussures qui le pinçaient, puis il leva les yeux vers le ciel, ou vers Dieu sait quoi, en se demandant quand il trouverait le courage de mettre fin à cette petite guerre.
Et puis, de façon inexplicable, il se passa quelque chose qui fit comprendre à Willie que sa vie avait changé.
Ruthana se mit à pleurer, comme si le barrage qui retenait son chagrin avait cédé. La petite fille, qui n’était pas encore capable de comprendre ce qui lui était arrivé, qui ne comprenait pas non plus le triste récit de Flora, sanglotait, inconsolable.
Flora était stupéfaite.
La maternité était l’état naturel de Flora, et dès l’instant où Ruthana avait été auprès d’elle Flora s’était sentie pleine d’amour pour elle, mais elle pleurait encore la mort de Josie. Maintenant, Flora contemplait cette toute petite gamine en larmes, et son cœur se gonfla d’un nouvel amour maternel ; ses propres pleurs se remirent à couler, mais ce n’était plus pour Josie. Elle serra Ruthana contre elle, sanglota avec elle, et lui promit des lendemains heureux, lui jura que tout irait bien.
Comme si elle avait oublié Willie, et même Booker, elle emporta Ruthana, en lui murmurant des mots d’amour. Car elle venait de recevoir un merveilleux cadeau.
Willie le comprenait, sans savoir pourquoi. Piétinant derrière sa mère et sa nouvelle petite sœur éplorées, il sut qu’il venait de trouver cette clef qu’il avait tant cherchée. À présent qu’elle devait se préoccuper de Ruthana, sa mère s’intéresserait moins à la nécessité de poursuivre son instruction et davantage à celle de joindre les deux bouts. Il allait donc forcément devenir ce qu’il voulait être, un soutien de famille.
Il faillit bondir de joie, dans ce cimetière lugubre, mais il se retint. En retrait derrière sa mère et Ruthana, comme s’il partageait leur chagrin, il chantait dans son cœur un hymne joyeux de bienvenue et de gratitude à sa nouvelle sœur.
Quant à Flora, son vœu le plus secret avait été exaucé. Malgré tout son amour pour Booker, malgré toute l’adoration qu’elle vouait à Willie, elle avait toujours eu envie d’un autre enfant pour combler dans ses entrailles et dans son cœur le vide qu’avait laissé son enfant de l’amour, ce premier-né qu’on lui avait volé. Le bébé avait été un garçon, mais elle avait déjà un garçon, Willie, et elle aurait tant voulu une fille – une fille à habiller, à pomponner, à dorloter et à chouchouter, une fille à qui parler, une fille à « couver », à avertir de tous les malheurs qui sont le lot des femmes et à préparer à la vie future.
Elle se reconnaissait en Ruthana. De douloureux souvenirs lui revenaient à l’esprit : les anniversaires sans cadeaux, les Noëls sans gaieté, ne jamais manger à sa faim, ne jamais avoir de vêtements convenables. Elle jura que Ruthana ne connaîtrait jamais cette existence malheureuse qui avait été la sienne.
Et surtout, elle voulait apprendre à la petite comment éviter les erreurs qu’elle-même avait commises, afin qu’une femme au monde, au moins, n’eût jamais à connaître la souffrance d’un amour refusé et volé.
Pour Flora, comme pour Willie, malgré les tristes circonstances, l’arrivée de Ruthana était une bénédiction. Flora quitta le cimetière avec sa nouvelle fille, à qui elle parlait sans reprendre haleine non pas de l’avenir qui l’attendait, mais de son propre passé.
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