Mama Flora
Flora
PREMIÈRE PARTIE
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Flora
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1
Le jour tombait et le petit Willie n’était pas encore rentré.
Flora, sa maman, jeta un nouveau coup d’œil par la fenêtre et, ne l’apercevant pas, elle sentit son estomac se nouer, sensation ancienne et familière.
Ouvrant la porte, elle appela à travers la moustiquaire.
« Willie ! »
Elle compta jusqu’à dix. Le soleil disparut au-dessous de l’horizon.
« Willie ! lança-t-elle une seconde fois, sans pouvoir chasser de sa voix une peur déguisée en colère. Tu m’entends, garnement ? Willie ! »
Toujours aucun signe de lui, mais elle voyait le soleil se coucher, et ce phénomène était son ennemi ; l’approche de l’obscurité lui faisait peur.
La lumière du jour n’était pas son amie, ni celle d’aucun des Noirs qu’elle connaissait, mais la nuit était un lieu effrayant. C’était la nuit qu’il arrivait du mal. Tous les malheurs qui avaient frappé Flora au cours de sa vie étaient survenus la nuit. Ses grands-parents, anciens esclaves, appelaient la nuit « les Heures du diable », et ils lui parlaient de tous les Noirs, esclaves et plus tard affranchis, qui, une nuit, avaient purement et simplement disparu à tout jamais. Sous bien des rapports, ses grands-parents trouvaient la liberté pire que l’esclavage, parce que au moins les esclaves avaient une certaine valeur aux yeux de leurs maîtres, ne serait-ce qu’à titre de cheptel.
L’affranchissement avait amené avec lui les sombres cavaliers de la nuit, qui fondaient sur les Noirs à la moindre faute, réelle ou imaginaire, et qui les emportaient pour les brûler, les pendre ou les noyer. Les premiers cauchemars de Flora résonnaient des cris silencieux de dizaines de milliers de disparus assassinés, lançant leur plainte du fond du puissant Mississippi, dont les eaux leur avaient servi bien malgré eux de tombeau. Sa Gran’ma appelait ces cris « la berceuse du Delta » ; Flora y avait trouvé une cible pour sa peur, et cette cible était blanche.
Élevée dans cette peur, et dans la croyance qu’elle n’était en sécurité qu’au milieu de ses semblables, elle s’était trouvée sans défense face à Lincoln, qui était de sa race et qui était venue la trouver la nuit. Lincoln avait usé de son charme pour la persuader de lui accorder ce qu’elle avait de plus précieux, et à la naissance de l’enfant il le lui avait volé et avait chassé Flora de chez elle.
C’était la nuit que le train qui l’avait emportée loin du Mississippi avait quitté la gare. Flora avait attendu à minuit, sans personne d’autre à ses côtés que sa maman et sa petite sœur Josie pour lui souhaiter bon voyage. Son père était parti depuis longtemps, nul ne savait où, vers le Nord, probablement, à Chicago ou à Détroit, et ses grands-parents étaient vieux et infirmes.
Flora avait grandi dans un minuscule hameau de moins de cinquante âmes, et elle ne supportait pas l’idée d’arriver, seule et sans amis, dans une grande ville comme Memphis. Au petit matin, le train s’arrêta à Stockton, dans le Tennessee, et elle prit sa décision. Elle descendit et se rendit jusqu’à l’église, où la femme du pasteur lui trouva une chambre dans une pension peu coûteuse. Flora accepta tout le travail qu’on lui proposait, des heures de ménage à l’hôpital, laver et repasser des chemises pour des Blancs, ou encore planter et cueillir le coton en saison. Les gens qu’elle côtoyait à l’église étaient gentils et Flora se créa un semblant d’existence, mais elle fermait toujours sa porte à clef la nuit.
À cause de Lincoln, elle se méfiait des hommes, et pendant cinq ans elle vécut sans en approcher un seul de près, mis à part le révérend Jackson.
Et puis elle rencontra Booker. C’était un métayer, un beau garçon, même s’il ne l’était plus désormais que dans ses souvenirs dorés, l’homme dont rêvent toutes les jeunes femmes. Ils se marièrent, et pendant quelque temps Flora fut heureuse.
La nuit lui enleva Booker peu après la naissance de leur fils, Willie. Ils n’étaient pas responsables de la tragédie qui les frappait, car personne n’aurait pu se donner plus de mal qu’eux deux pour tirer quelque chose de presque rien, de ce coton duveteux, blanc et doré, qui leur permettait tout juste de ne pas mourir de faim. Leur tragédie, c’était d’être nés pauvres et noirs dans un monde gouverné par les Blancs, et ils n’avaient aucun moyen d’échapper ni à l’une ni à l’autre condition.
Willie représentait encore une bouche à nourrir, alors qu’ils n’avaient rien à manger. Dans leur désespoir, ils imaginaient un avenir plus désolant encore que la pauvreté.
Booker était jeune et fort, prêt à mettre ses muscles au service de tout ce qui pourrait lui rapporter de l’argent, mais l’hiver, dans une petite ville du Sud, est un pourvoyeur bien avare. Booker dériva vers le monde crépusculaire et commença à « faucher du coton », dérobant, au plus noir de la nuit, des quantités pitoyables de la récolte à venir, afin de nourrir sa femme et son fils.
Il se fit prendre et abattre.
Il parvint à se traîner jusqu’à la petite cabane qu’il appelait « sa maison », où l’attendait Flora, et il mourut dans les bras de celle qui l’aimait. Ne sachant quoi faire, ni vers qui se tourner, Flora rampa jusqu’au cageot de pommes qui servait de berceau à son fils, le serra contre son sein et l’y garda toute la nuit, le protégeant des ténèbres – du moins l’espérait-elle – à côté du cadavre de son père.
À présent, Willie avait dix ans, il faisait presque nuit, et il n’était pas rentré.
Flora ouvrit brusquement la moustiquaire avachie et sortit sur la minuscule terrasse couverte, derrière la maison. Elle porta les mains à sa bouche pour former un porte-voix.
« Écoute bien, Willie T. Palmer ! hurla-t-elle. Si tu reviens pas tout de suite, je m’en vais te frotter l’échine ! Willie ! Rentre à la maison ! »
De l’autre côté de la rue, Pearl, l’amie de Flora, gloussa pour elle-même, douillettement enfermée dans sa propre petite bicoque.
« Ce Willie, dit-elle à la cantonade, il me la fera mourir, ma Flora. »
En marmonnant, Flora entreprit de mettre un peu d’ordre sur la terrasse déjà parfaitement rangée. Elle descendit la vieille bassine en fer-blanc de son clou, avant de la suspendre à nouveau. Elle changea de place le vieux balai usé, pour ne pas dire hors d’usage. Elle réinstalla les quelques légumes qu’elle avait à vendre, les tresses d’oignons rouges et de piment séchés.
Elle fit tout cela machinalement, sans rime ni raison, car elle ne cessait d’observer le crépuscule qui s’épaississait.
« Tous les jours, faut que je l’appelle à tue-tête, déclara-t-elle aux bouquets de sauge qu’elle faisait sécher pour assaisonner les saucisses. Et lui, il reste à courir avec tous ces jeunots, jusqu’au moment où il revient ici mort de fatigue et de faim. »
Son regard fouilla encore une fois le paysage, au-delà de son potager. Aucun signe de son fils.
« Il refuse d’étudier, dit-elle d’un ton geignard aux épis de maïs. Mais il les apprendra ses leçons, même si je dois l’écorcher vif ! »
Elle rentra dans la cuisine en claquant la porte. Avec un peu de chance, peut-être resterait-il un peu de Pepto Bismol pour son estomac désormais en révolution, sinon elle prendrait du lait. C’était un ulcère, à ce que disait Pearl, dû au souci qu’elle se faisait, et rien ne pouvait la soulager à l’exception de l’épais liquide rose ou d’un verre de lait froid. Il fallait aussi mâcher quarante fois chacune des bouchées qu’elle avalait, mais comment se rappeler une chose pareille avec autant de corvées à faire et bien d’autres tracas en tête ?
Elle l’entendit avant de le voir : la respiration haletante qui se rapprochait et le claquement des pieds nus contre le sol. Il entra en trombe par la moustiquaire ; à dix ans, Willie était un véritable petit paquet d’énergie, débordant momentanément de contrition.
Flora l’empoigna sans lui laisser le temps de prononcer un mot, la crainte totalement supplantée par la colère à l’idée de l’inquiétude qu’il lui avait causée.
« Où t’étais ? hurla-t-elle en lui allongeant une taloche, sans taper trop fort. Moi qu’ai passé ma soirée à m’égosiller ! Combien de fois je t’ai dit que tu devais être rentré avant le coucher du soleil ? »
Elle lui administra une autre taloche, toujours sans taper trop fort, et Willie poussa un nouveau glapissement.
« J’t’ai pas entendue, Maman ! s’écria-t-il. J’te jure que j’t’ai pas entendue ! »
Cela devint une espèce de jeu, comme ils le savaient tous deux d’avance, c’était toujours comme ça ; mais un jeu dont la raison d’être était sérieuse, car il exprimait l’amour de la seule façon que connaissait Flora. Willie s’échappa de ses griffes et tenta de se réfugier derrière les meubles, tandis que sa mère le pourchassait, en lui collant des taloches chaque fois qu’elle le pouvait, mais sans taper trop fort.
« Regarde-toi donc ! Plus je lave, plus tu te salis ! » Elle pointa un doigt accusateur vers la culotte en coton qui descendait jusqu’aux genoux et la chemise à col ouvert, maculées de poussière. « Tu crois que je dis ça pour m’amuser, pas vrai ? Viens ici tout de suite, lave-toi et mets-toi à table. »
Sa colère retombait, et elle reporta son attention sur la marmite de haricots beurre qui frémissait sur le fourneau.
« Je te fais à manger, et puis après il faut que je te coure derrière. » Elle le menaça de sa cuiller en bois. « Tu m’entends, dis ? Où t’étais ? »
Willie s’approcha de l’évier, le dos collé au mur pour éviter la cuiller.
« Oui, M’man, oui, M’man, je t’entends, dit Willie, se dépêchant de se laver, afin d’apaiser sa mère avant de lui annoncer la bonne nouvelle. On était là-bas, près de la voie ferrée, on cherchait de la ferraille. J’ai gagné des sous, M’man… »
Il fut récompensé par une tape sur le derrière avec la cuiller en bois.
« Du vol, déclara Flora, vous faites rien que de la voler, c’te ferraille. Je t’ai déjà dit ce que j’en pensais, mon garçon. Je vais te mettre en pièces ! »
Les mains mouillées, Willie esquiva lestement la cuiller par un petit pas de danse. Il fouilla dans sa poche et en sortit une pièce de vingt-cinq cents et une de cinq.
« C’était pas sur la voie ferrée, Maman, c’était sur le talus. On l’a vendue chez le ferrailleur. Il m’a donné trente cents ! »
Il jeta l’argent sur la table, se tenant toujours hors de portée de la cuiller en bois. Le tintement des pièces calma un peu Flora et, dans sa tête, elles filèrent directement dans le pot à confiture rempli de monnaie qu’elle gardait enfoui dans son jardin.
Dieu sait qu’ils en avaient besoin ! Jamais Flora n’avait connu des temps aussi durs. Un an plus tôt, il y avait eu une catastrophe à New York, dans ce lieu appelé Wall Street, et depuis le travail se faisait de plus en plus rare. Flora ne lisait pas les journaux, parce qu’elle ne lisait pas très bien et qu’ils coûtaient trop cher, mais la rumeur publique était sa messagère. Elle entendait parler de centaines, et même de milliers de chômeurs dans les grandes villes. Elle entendait parler d’émeutes, de distributions de pain, de soupes populaires. Elle savait que la crise devait être gigantesque, du fait qu’elle touchait même la communauté blanche de Stockton, que Flora avait toujours crue pleine aux as et inaccessible aux problèmes d’argent. Un nombre croissant de vagabonds traversait la ville, en route pour Dieu sait où, n’importe où, la Californie le plus souvent, où il y aurait peut-être du travail. Le fait qu’ils étaient blancs pour la plupart sidérait Flora, et quelquefois elle éprouvait une espèce de satisfaction à se dire que ces gens fiers et cruels en étaient réduits à une telle misère.
Pourtant, son cœur saignait pour les Noirs de Stockton, qui, à son avis, étaient les plus touchés par la crise. Le prix du coton était tombé plus bas que jamais, et les hommes par dizaines n’arrivaient pas à trouver le moindre travail. Parmi les Blancs qui employaient Flora comme blanchisseuse, beaucoup avaient diminué la quantité de linge qu’ils lui confiaient ou carrément supprimé cette dépense, et elle savait que certaines de ses clientes blanches en étaient désormais venues – chose impensable – à faire leur propre lessive. Flora avait gardé presque toutes ses heures de ménage, mais même dans ces maisons-là elle entendait parler à voix basse d’ennuis d’argent, si bien qu’elle n’était pas peu fière de pouvoir encore mettre sur la table de quoi nourrir son garçon.
Mais cela, elle ne le dit pas à Willie. Si grande que fût leur misère, il resterait honnête.
« Je m’en fiche de ce qu’on t’a donné, dit-elle en regagnant le fourneau et la marmite qui bouillonnait. C’est du vol. Si tu repars faire des tiennes du côté de la voie ferrée, je te roue de coups. Bon, maintenant va donc finir de te laver et mets-toi à table pour manger. Après, tu feras tes devoirs. »
Willie obtempéra, espérant bien avoir gagné.
« Maman, c’est vendredi aujourd’hui, dit-il d’un petit air satisfait. Y a plus d’école avant lundi. »
Mais c’était une guerre qu’il avait perdue d’avance.
« Tais-toi donc ! aboya Flora. Tu feras tes devoirs ce soir. Vous autres, jeunots, vous allez courir dehors toute la journée de demain, et j’ai pas l’intention de te supplier de pas travailler le dimanche. Pas tant que je m’échine ici à laver et à repasser les affaires de tous ces Blancs pour essayer de joindre les deux bouts. Je te dis que tu vas te mettre du savoir dans le crâne, même si je dois le faire entrer à coups de taloches ! »
Et histoire de bien se faire comprendre, elle lui assena un dernier coup sur la tête avec sa cuiller, puis elle lui tourna le dos. Elle servit pour Willie une grosse assiettée de haricots beurre et d’okras, cuits avec un morceau de petit salé, et une plus petite pour elle-même.
Elle posa les assiettes sur la table, mais avant de s’asseoir pour manger elle s’en fut fermer à clef la porte de derrière.
Ni l’un ni l’autre ne ressortirait ce soir. Elle s’assit en face d’un Willie reluisant de propreté, qui inclina la tête.
« Que le Seigneur nous rende sincèrement reconnaissants de ce que nous allons recevoir », récitèrent-ils à l’unisson.
Tout en prononçant ces paroles, Flora regardait son fils et voyait en lui l’enfant qu’avait dû être son défunt mari. Elle était fière de lui et de toute l’instruction qu’il avait déjà, mais que ni Booker ni elle-même n’avaient jamais reçue.
Sa volonté inébranlable lui venait de Booker. En regardant Willie, Flora croyait encore entendre la voix de son mari :
« Ce gamin, on va lui faire donner de l’instruction, pour qu’il aille plus loin que nous. »
Il avait dit ces mots le jour où elle lui avait annoncé qu’elle était enceinte, et par la suite il les avait répétés au moins une fois par semaine – quelquefois même quotidiennement, lui semblait-il –, jusqu’au jour de sa mort.
Ils dînèrent dans un silence presque complet, car Willie sentait que sa maman ne lui avait pas tout à fait pardonné d’être rentré si tard. Il savait qu’elle avait peur de la nuit, et même s’il trouvait cela idiot – il était avec ses copains, il ne courait aucun risque – il respectait cette peur.
Quand ils eurent fini de manger, Flora fit la vaisselle, et sans se soucier du fait que c’était vendredi elle obligea Willie à se pencher sur ses livres. Cela faisait partie de sa punition. Ensuite, avant de l’envoyer au lit, elle lui raconta quelques histoires des sombres méfaits de la nuit, des histoires qu’elle avait entendues dans son enfance de la bouche de sa propre mère et de ses grands-parents, de ces choses qu’un enfant noir du Sud devait savoir et que Flora parait de sinistres couleurs pour mettre son fils en garde.
Elle finit par sombrer dans le silence. Les histoires avaient eu un autre effet que celui qu’elle recherchait. Les souvenirs de sa maman et de ses grands-parents affluaient à sa mémoire, les souvenirs de son enfance dans le Mississippi, traînant dans leur sillage le souvenir de ce démon de Lincoln qui lui avait volé son premier-né. Les larmes lui brûlaient les yeux.
Sans dire un mot, Willie remplit une cuvette d’eau et l’apporta auprès de sa mère. Il la posa à côté d’elle, se mit à genoux et, prenant un linge, il lava les pieds douloureux de Flora.
Il fit cela parce qu’il savait qu’elle était fatiguée et que ses pieds lui faisaient mal. Il fit cela parce qu’il lui savait gré de tout ce qu’elle faisait pour lui. Il fit cela parce qu’il l’aimait et qu’il voulait lui prouver son amour.
Et il fit cela aussi parce qu’il espérait qu’elle le laisserait quitter l’école. Mais il ne le dit pas. Pas encore.
Flora le regardait fixement tandis que ses mains douces lui massaient les pieds – exactement comme Jésus, se dit-elle. Son cœur était embrasé d’amour.
Quand il eut fini, Willie resta assis par terre.
« Billy Nelson, il viendra plus à l’école », marmonna-t-il.
Flora le dévisagea, sans vouloir croire qu’il n’avait été bon que pour être cruel. Elle savait précisément de quoi il était question. Il y avait déjà eu plusieurs fois des allusions du même genre, et elle savait que peu à peu le subtil sous-entendu se transformerait en requête ouvertement formulée.
« Non, dit-elle.
— Mais pourquoi, M’man ? pleurnicha Willie. J’suis bien assez vieux.
— Parce que j’ai dit non ! » aboya Flora, en se demandant pourquoi il n’arrivait pas à comprendre l’importance de l’instruction et des rêves qu’elle faisait pour lui. Il soutint son regard, tournant vers elle deux yeux têtus et suppliants, et un minuscule éclair enflamma le cœur de Flora, car c’était exactement l’expression de Booker.
« C’était le rêve de ton papa », chuchota-t-elle.
Willie le savait. Il l’avait entendu dire tous les jours de sa vie. Seulement ce rêve allait contre une réalité toute simple.
« Mais je suis bon à rien à l’école. »
Elle lui donna une petite claque, sans le quitter des yeux, comme pour l’obliger à s’instruire. « Tu seras un bon élève. Tu vas étudier, tu vas avoir des bonnes notes, et, que le bon Dieu me vienne en aide, tu iras à l’université. »
Willie lui rendit son regard et Flora lut dans ses yeux quelque chose qui l’effraya. Parce qu’un jour elle ne pourrait peut-être pas y résister.
Ce quelque chose, c’était le rire. C’était avec cette arme que Booker avait eu raison d’elle dans tous leurs désaccords.
Cette lueur coquine dans le regard de Willie se transforma en un large sourire, puis en un gloussement, et elle rit avec lui, parce qu’elle l’aimait. L’heure n’était pas encore venue de se disputer. Il n’était pas encore au bout de ses années d’enfance.
« File donc au lit, dit-elle. Y aura des tas de choses à faire demain. »
Willie s’étira en bâillant, il l’embrassa, lui dit qu’il l’aimait, et elle hocha la tête, parce que à ce moment précis – exception faite pour cette histoire d’école – tout allait bien pour elle. C’était la nuit, mais Willie était rentré et la porte était fermée à double tour.
Il passa sur la terrasse fermée qui lui servait de chambre à coucher, et Flora resta assise quelque temps à songer au passé, s’autorisant à faire pour le bonheur de Willie quelques rêves dont elle savait bien, au fond de son cœur, qu’ils ne rimaient à rien.
Depuis le jour où elle avait inscrit Willie à l’école communale de Stockton pour les enfants de couleur, quand il avait six ans, Flora avait veillé à ce qu’il ne manquât pas un seul jour, pour quelque raison que ce fût, à moins d’être authentiquement malade ; et au début il n’avait pas demandé mieux que d’aller à l’école, même s’il n’était guère brillant. Une fois par hasard, il obtenait un résultat dont elle pouvait se vanter auprès de ses amies.
« Saperlipopette, dit-elle un jour à Pearl, figure-toi que mon garçon m’a parié cinq cents que des haricots ça commençait pas par un “z” et qu’il me l’a prouvé dans un livre. »
Mais si de tels exploits étaient rares et si elle en était fière, ils ne suffisaient pas, ils étaient même loin de suffire. Les notes de Willie étaient des plus moyennes, mais Flora refusait pourtant de le laisser quitter l’école maintenant, dans sa dixième année, comme le faisaient la plupart de ses camarades, afin de travailler aux champs et d’arrondir les fins de mois de leur famille. Ce n’était pas pour cela que Flora s’échinait tout au long de la journée, ce n’était pas pour voir son garçon cueillir le coton. Elle voulait mieux que cela pour lui, même si elle commençait à comprendre qu’il voulait autre chose pour lui-même. Elle se laissait aller à imaginer qu’il resterait à l’école et que peut-être, le temps aidant, il ferait mieux encore. Il y avait des universités pour les jeunes Noirs, et s’il travaillait dur, s’il obtenait de bonnes notes – et une bourse –, Willie serait accepté comme étudiant. Il décrocherait son diplôme, et ensuite il trouverait du travail, un travail sûr, bien payé, pas un de ces boulots qui dépendent des saisons ou du bon vouloir des Blancs, et alors il serait bien plus que tout ce que sa mère et son père auraient pu imaginer.
Mais pas plus que ce qu’ils auraient rêvé. Elle était fermement résolue, ne fût-ce qu’en souvenir de son mari, à pousser Willie vers l’instruction, de toutes ses forces, et si plus tard, d’ici à quelques années, il se révoltait contre elle, il devrait se battre pied à pied.
Quand Booker était mort, Flora avait cru qu’elle ne supporterait pas de continuer à vivre. Elle avait clamé son chagrin à Jésus, et Jésus, honteux peut-être de ce qu’Il avait fait, S’était radouci et avait été bon pour elle. Il était incapable de soulager sa souffrance – ce vide atroce, cuisant qui l’engloutissait, et qui, comme une marée imprévisible, revenait s’abattre sur elle pendant des jours, des semaines, des mois, des années peut-être – mais, pour l’amour du petit Willie, Il lui donna le force de continuer seule, sans Booker, la lutte pour la vie.
Quand Flora regardait son fils, elle ne voyait que son bien-aimé mort, et elle l’éleva selon l’image qu’elle avait gardée de lui, sans se douter qu’aucun garçon ne peut s’épanouir et devenir un homme sous une lumière aussi implacable.
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