Mama Flora

Alex Haley · Chapitre 17 sur 51

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Mama Flora

Chapitre 17

 

 

Willie n’avait pas pris la moindre mesure pour quitter Stockton ; ce n’était encore qu’une vague intention plutôt qu’un projet bien arrêté, c’était un rêve de voyage, l’envie d’un avenir plus vaste. D’abord, il n’avait pas assez d’argent. Ensuite, il avait un tout petit peu peur ; c’était quand même un très grand saut dans l’inconnu. Et enfin, Ernestine était en train de prendre dans sa vie une place de plus en plus grande.

Toutefois, en laissant entendre à sa mère que ce départ surviendrait un jour ou l’autre, il avait assaini la situation, et il se sentait libre d’en parler de temps en temps.

« Il est exactement comme son papa, dit Flora à Pearl d’un ton plaintif. Il vous rabâche les choses à n’en plus pouvoir, ce garçon. S’il vous les a dites un jour, faut qu’il vous les redise le lendemain, et le surlendemain aussi. »

Pearl trouvait l’idée excellente. Peut-être parce que, sans avoir jamais eu d’enfant, elle avait guidé des dizaines de jeunes à travers les écueils du catéchisme du dimanche, elle avait l’esprit plus large que Flora. À coup sûr, elle en savait plus long que son amie sur les petits garçons et les jeunes gens.

« Ils ont tous besoin d’en passer par là, dit Pearl. De déployer leurs ailes et de quitter le nid. Y en a qui arrivent à se débrouiller, d’autres pas. Y en a qui reviennent en pleurant dans les jupes de leur mère. Y en a qui restent sur le bord de la route. Mais faut qu’ils y passent. »

Flora voyait bien qu’elle disait vrai. Plus d’un homme du coin, jeune ou moins jeune, avait cédé au chant des sirènes en provenance des grandes villes. La plupart ne revenaient pas, sinon en visite, quelle que fût la réussite ou l’absence de réussite qui eût suivi leur départ. Quelques-uns revenaient l’oreille basse.

Elle se mit à penser que ce serait une très bonne chose pour Willie. Du moins à Chicago aurait-il l’occasion de trouver un emploi digne de ce nom. Elle préférait Chicago à Memphis, bien que ce fût nettement plus loin. Memphis était trop près, c’était encore le Sud, et, comme tant de Noirs de sa génération et de celles qui l’avaient précédée, Flora croyait que dans le Nord la flamme de l’affranchissement brûlait toujours.

Elle commença à avoir envie de le voir partir, non pas parce qu’elle voulait en être débarrassé, mais parce que si tel était son rêve il fallait le réaliser. Une toute petite partie d’elle-même était contente que Booker n’eût pas vécu assez vieux pour assister à tout ça. Son désir de voir Willie instruit avait été si intense, si passionné qu’il aurait été affreusement déçu par la réalité. Elle ne voulait pas qu’il arrivât la même chose au rêve de Willie, parce que alors il se décevrait lui-même.

Elle devinait aussi que son fils aurait besoin d’être poussé pour partir de chez lui ; il était désormais embourbé dans une ornière fort commode ; il parlait volontiers de son rêve, mais sans jamais aller plus loin. Elle entreprit de faire comprendre à Jésus qu’il ferait bien de donner un petit coup de pouce à Willie. À sa grande surprise, Jésus entendit ses prières et, quand Il les exauça, elle se maudit et Le supplia de lui permettre de ravaler ses paroles.

Par une chaude soirée de juin 1937, Joe Louis, surnommé « le Bombardier noir », l’orgueil de toute la population de couleur d’Amérique, sortit vainqueur du combat de boxe qui l’opposait à James Braddock et devint champion du monde des poids lourds. Tous les postes de radio et de T.S.F. d’Amérique (noire) ou presque étaient branchés sur l’événement et le coup de poing qui décida de l’issue de la rencontre avait derrière lui les muscles de tous les hommes et jeunes garçons noirs ou presque, et de beaucoup de leurs femmes.

Cet exploit déclencha une explosion de joie à travers le pays, à Stockton comme ailleurs. Ce soir-là, les hommes arpentèrent les rues d’un pas conquérant, grisés les uns par l’alcool, les autres tout simplement par leur propre exubérance, se répétant les uns aux autres tous les détails du combat dont ils avaient gardé le souvenir, puis recommençant depuis le début. Les jeunes garçons mimaient le match dans les petites rues et les cours de récréation, et ils continuèrent pendant des jours entiers. Le révérend Jackson écrivit un sermon à ce sujet.

Mama Flora elle-même avait suivi le match à la radio, en compagnie de Pearl et, bien qu’elles fussent l’une et l’autre hostiles à la boxe, ce qui comptait ce soir-là, ce n’était pas le combat, c’était la victoire.

Beaucoup de Blancs écoutèrent aussi la radio, et la plupart estimaient que le résultat était juste. Du fait que l’affaire n’était pas pour eux aussi viscérale, le résultat avait moins d’importance. Ce qui était important, surtout dans une petite ville du Sud, c’était la réaction des Noirs.

« Ces négros commencent à faire un peu trop les malins », murmuraient les Blancs entre eux.

Dans l’ensemble, la ségrégation n’était pas une question fondamentale pour les Blancs de Stockton, c’était simplement une réalité et une loi. Les deux communautés coexistaient dans le cadre d’une alliance parallèle, et les règlements étaient ainsi faits que si jamais une limite était franchie il était aisé de la rétablir. Très peu de Blancs avaient la moindre notion des ressentiments qui brûlaient dans le cœur de leurs voisins noirs, dans les quartiers situés au sud de la ville. La victoire de Joe Louis fit remonter à la surface, dans un bouillonnement de colère, toutes ces rancunes.

Cela se manifesta, au début, de façon presque imperceptible. Les Noirs, débordant d’assurance parce que la victoire ne pouvait en aucun cas être mise en doute, lançaient des piques à ce sujet aux Blancs qu’ils croisaient. Quelques-uns allèrent même plus loin, criant la nouvelle aux Blancs qui passaient dans leurs camions ou leurs voitures. Certains jeunes gens, habitués à céder le passage aux Blancs sur les trottoirs, cessèrent de le faire.

Plusieurs têtes brûlées, en quête d’émotions fortes, allèrent au-devant des ennuis et payèrent d’audace en buvant à la fontaine publique réservée aux Blancs et en répondant des sottises à ceux qui cherchaient à les en empêcher. Jusqu’à l’intervention du shérif.

Deux jours plus tard, dans la soirée, il y eut dans le jardin public une échauffourée qui tourna presque à la bataille rangée, et Willie se trouvait là. Il y assista, mais sans y prendre part, car il était avec Ernestine. Il ne sut jamais comment la bagarre avait commencé. Il déambulait avec la jeune fille dans le jardin public, par cette douce soirée, lorsqu’ils entendirent des cris et une dispute. Ils virent un groupe de jeunes Noirs qui se querellaient avec une bande de garçons blancs presque aussi nombreux, et soudain des coups de poing furent échangés. Très vite, l’affrontement dégénéra. D’autres Noirs vinrent en courant à la rescousse de leurs amis, d’autres Blancs arrivèrent à l’aide de leurs camarades, et au plus fort de la mêlée, il y avait bien vingt combattants de part et d’autre. Le sang coulait à flots, deux ou trois nez furent cassés, et il fallut un certain temps à la police, et aux vieux plus raisonnables de l’un et l’autre camp, pour rétablir l’ordre.

Willie mourait d’envie de se mêler à la lutte, mais il se sentait tenu de protéger Ernestine. Ils regardèrent donc de loin, et Willie se jura intérieurement que si la bagarre se rapprochait le moins du monde il entraînerait la jeune fille dans la direction opposée. En l’occurrence, les combattants restèrent à bonne distance, mais Ernestine trouva le spectacle insupportable, si bien que Willie, à contrecœur, l’emmena plus loin.

Tandis qu’ils avançaient parmi les arbres, une silhouette les rejoignit hors d’haleine, s’éloignant elle aussi du combat. C’était Kevin Hopkins, le nez en sang.

« Ôte-toi de là, négro ! » hurla-t-il.

Willie ne savait pas trop quoi faire. Il voyait bien que Kevin avait envie de continuer à se battre, que ça le démangeait, mais l’allée était grande et il ne comprenait vraiment pas pourquoi il fallait s’écarter. Il escortait une jeune fille. Il passa son bras autour de la taille d’Ernestine et continua son chemin.

Kevin s’arrêta devant eux.

« T’es sourdingue, mal blanchi ? Laisse-moi passer.

— T’as toute la place pour passer, rétorqua Willie calmement, sans laisser paraître sa colère.

— T’as pas à me répondre ! dit Kevin, écumant de rage. Fais ce que je te dis !

— Non, répondit Willie. T’importunes cette jeune personne. »

Il avait prévu le coup de poing qui arriva ; il le para et enfonça son poing dans l’estomac de Kevin.

« Fiche le camp d’ici ! » hurla-t-il à Ernestine, mais loin d’obtempérer, elle se mit à appeler à l’aide.

Bien que le coup de poing de Willie lui eût coupé le souffle, Kevin avait l’avantage d’être en colère, si bien qu’il se ressaisit vite. Il ne se battait pas à la loyale, mais Willie qui avait passé des années à manier les balles de coton était plus costaud.

Le combat fut bref, violent et rapidement conclu. Après quelques horions de part et d’autre, Willie balança un crochet qui s’abattit en plein sur le nez déjà ensanglanté de son adversaire et il entendit craquer les os. Kevin hurla et tomba à genoux, le visage dans les mains.

Willie, bien campé sur ses jambes, les poings levés, hurlait à Kevin de se relever pour continuer, mais Ernestine, en larmes, courut vers lui et, le tirant par le bras, le supplia de partir.

« T’as intérêt à écouter ta pétasse, négro ! » brailla Kevin.

Willie entendit des gens accourir et retrouva l’usage de la raison. Il se laissa entraîner par Ernestine.

« T’es un homme mort, négro ! » hurla Kevin tandis qu’ils s’éloignaient. « T’entends, t’es mort ! »

Ne rêvant que plaies et bosses, Kevin portait en permanence plusieurs bagues à chaque main, et l’une d’elles avait fait une entaille au-dessus de l’œil de Willie. Il ne serait pas aisé d’expliquer la chose aux parents d’Ernestine ; donc les deux jeunes gens retournèrent d’abord chez Willie. Fort heureusement, Mama Flora ne s’y trouvait pas ; elle était allée voir Pearl.

Ruthana était toute seule en train de faire ses devoirs. Elle laissa échapper un hoquet de surprise en voyant entrer Willie, suivi d’Ernestine, et elle voulut savoir dans le détail tout ce qui s’était passé. Elle fit aussi quelque chose qui épata Willie. Elle soigna sa blessure comme aurait pu le faire un médecin.

Ernestine avait quelque peu perdu la tête, non pas tant à cause de la bagarre qu’à cause de la dernière menace proférée par Kevin, à laquelle elle croyait dur comme fer. Elle s’abandonna à une minicrise de nerfs, répétant avec insistance que plus jamais Willie ne serait en sécurité ici, à Stockton, parce que Kevin tiendrait parole. Peut-être n’irait-il pas jusqu’à tuer Willie, mais il le réduirait en bouillie.

Sur ces entrefaites, Mama Flora rentra chez elle, et lorsqu’elle apprit ce qui s’était passé, elle ajouta sa voix à celle d’Ernestine. Elle connaissait le mauvais fonds de Kevin et elle supplia Willie de ne plus sortir seul le soir.

« Je vais pas rester prisonnier chez moi, protesta-t-il.

— Alors, où tu vas t’enfuir, où tu vas te cacher ? » voulut savoir sa mère. Les souvenirs de son oncle disparu, comme tant d’autres Noirs dans le Mississippi, la submergèrent et vinrent se mêler à l’hystérie d’Ernestine ; les deux femmes sombrèrent dans une frénésie de désespoir.

Willie s’écria qu’elles se conduisaient comme des sottes, qu’il n’avait l’intention ni de s’enfuir ni de se cacher, mais pourtant un peu de leur terreur le gagna. Il savait que son empoignade avec Kevin pouvait avoir des conséquences et que celles-ci n’auraient rien de plaisant. Au milieu de tout ce tumulte, il entendit une voix sèche lui ordonnant de se tenir tranquille.

C’était Ruthana qui s’efforçait de lui poser un sparadrap sur l’arcade sourcilière. Cela le calma. Il s’immobilisa.

« Tu parles toujours de partir pour Chicago, dit la fillette. Ben, voilà, c’est le moment rêvé.

— Je vais pas prendre la fuite.

— Il s’agit pas de prendre la fuite, dit Ruthana en haussant les épaules. Tu nous parles de Chicago depuis toujours. »

Mama Flora et Ernestine étaient tombées dans les bras l’une de l’autre, et se consolaient mutuellement, sans cesser de pleurer.

« Qui c’est qui s’occupera d’elles ?

— Elles ont besoin de personne, dit Ruthana. Regarde-les, elles s’y entendent parfaitement pour se réconforter. »

Elle adressa un grand sourire à son frère qui le lui rendit, puis ils se mirent à rire, avec une espèce de connivence. Leur hilarité vint empiéter sur la détresse de Mama Flora qui tourna vers eux un regard furibond.

« Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ? » voulut-elle savoir.

Sans trop savoir pourquoi, cette question les fit rire encore davantage.

Néanmoins, Willie n’était pas convaincu. Il ne résolut de partir que le lendemain soir. Le bruit courait que le Ku Klux Klan avait organisé une réunion en dehors de la ville, et plus tard, cette nuit-là, quelqu’un expédia une brique dans l’une des fenêtres de Mama Flora.

Willie ne croyait pas que ce geste eût le moindre rapport avec le Klan ; il pensait que c’était tout simplement Kevin, venu seul ou avec des amis, mais la peur que l’incident fit naître chez sa mère, et même chez Ruthana, le poussa vers la décision qu’il était sur le point de prendre.

Le lendemain soir, les Noirs de Stockton regardèrent avec désespoir leur église brûler de fond en comble, entièrement détruite par les flammes.

Le révérend Jackson mit sur pied une longue chaîne de volontaires qui faisaient circuler des seaux d’eau pour lutter contre le sinistre, mais en vain. En dépit de ses appels pressants et réitérés, les pompiers n’arrivèrent qu’une fois le foyer bien installé.

Quand il se rendit compte que l’issue était inéluctable, le révérend Jackson rassembla sa congrégation autour de lui et commença, en pleurant, à réciter des prières.

Flora contempla l’édifice en feu avec horreur. Elle ne pria pas, elle n’avait que trop prié : Jésus l’avait entendue et Il avait administré à Willie la poussée dont il avait besoin.

Mais à quel prix ?

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