Mama Flora

Alex Haley · Chapitre 40 sur 51

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Mama Flora

Chapitre 40

 

 

Flora prit la maisonnée en main, obligeant Ernestine à se reposer le plus possible. Au début, la jeune femme résista : il y avait tant à faire, jamais Flora n’y arriverait toute seule.

« Bon Dieu, ma fille, pour qui tu me prends ? demanda Flora assez sèchement. Tu crois p’têt’ qu’il suffit de quelques courses, un peu de cuisine et de ménage pour me faire peur ? J’ai fait que ça toute ma vie. C’est exactement comme à Stockton. »

Puis elle se radoucit : « Repose-toi bien, va. Comme ça, quand tes jumeaux rentreront, tu pourras passer un moment d’amour avec eux. »

Comprenant que c’était raisonnable, Ernestine se reposa une bonne partie de la journée. Fort heureusement, Booker ne lâchait presque jamais Flora d’une semelle, ce dont elle était enchantée. En même temps, elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’elle savait en partie de quel mal souffrait Ernestine. Elle s’arrangea donc pour que Booker passe aussi du temps avec sa mère.

Le premier samedi, Willie les emmena visiter les attractions de la ville. Il tenait à ce qu’Ernestine les accompagne, mais Flora s’y opposa.

« À mon avis, c’est à peu près la première fois depuis son mariage qu’elle a un peu de temps à elle, expliqua-t-elle à Willie. Laisse-la donc un peu. »

Willie l’emmena d’abord visiter la 47e Rue, comme l’avait fait George pour lui la première fois qu’il était venu à Chicago, et il s’amusa à guetter la réaction de Flora devant l’axe grouillant de monde.

« Jamais rien vu de pareil ! » répétait sa mère toutes les cinq minutes.

Ils déjeunèrent dans une cafétéria, puis s’offrirent une glace. Après avoir fait quelques emplettes, ils rentrèrent quand Flora décréta qu’elle n’était pas fatiguée, elle, mais que ses pieds n’en pouvaient plus.

Tout en étant fascinée par ce qu’elle voyait, par le spectacle de la vie urbaine, Flora n’avait cessé de surveiller attentivement Willie et les enfants. Booker ne lui avait pratiquement pas lâché la main de la journée, bavardant avec elle presque comme s’il la connaissait de longue date. Les jumeaux, sans être aussi extravertis, n’en riaient pas moins des réactions de Flora. Elle en rajoutait, jouant les péquenaudes, pour les amuser encore plus, et à la fin de la journée, elle eut l’impression qu’ils commençaient à l’apprécier.

Willie se montrait gentil avec tous ses enfants. Il porta Booker lorsque celui-ci manifesta des signes de fatigue, mais faisait preuve de beaucoup de fermeté avec les jumeaux. Ceux-ci avaient beau bien se tenir, il exigeait constamment qu’ils en fassent encore davantage. Dans la cafétéria, il réprimanda Don pour ses manières.

« On ne met pas son couteau dans la bouche, mon garçon, le reprit-il avec sévérité. Tu le sais bien pourtant. »

Don resta silencieux, mais garda ses yeux baissés sur son assiette.

À leur retour, Ernestine, ravie de les retrouver, paraissait plus reposée, et Flora eut la certitude que son intuition était bonne.

Ils l’emmenèrent à l’église le lendemain et, si Flora se dit impressionnée, ce ne fut pas par le prédicateur. L’église baptiste de Cavalry était une énorme bâtisse où se pressait une importante congrégation que Flora estima à six ou sept cents membres. La grande chorale dont les membres portaient des robes impeccables s’exécuta superbement et avec beaucoup d’enthousiasme ; une soliste chanta d’une voix d’ange. Flora avait déjà entendu de bons chanteurs de negro spirituals à la radio et de merveilleuses improvisations de la chorale de Stockton, mais rien, jamais, qui puisse rivaliser avec cela.

Elle était toute disposée à se donner à fond, à pleurer, à s’évanouir même, bien que Willie priât pour qu’elle n’en fasse rien, quand le pasteur prononça son homélie, faisant éclater la bulle de ses émotions.

« Ah ça, pour crier bien fort, il crie, s’indigna-t-elle sur le chemin du retour. Mais ça n’a pas de vrai sens, c’est sans âme. Le révérend Jackson n’en ferait qu’une bouchée. » Après l’office, on lui présenta quelques piliers de l’église, qui l’invitèrent pour le mercredi suivant à une réunion de femmes. Résolue à tout savoir de Chicago, à connaître son adversaire, Flora accepta.

Elle refusa de laisser Ernestine faire la cuisine, mais insista pour qu’elle passe du temps auprès de ses enfants, puis l’envoya se coucher en même temps qu’eux afin de pouvoir rester seule avec Willie.

« Tu te plais ici, M’man ?

— C’est pas du repos. »

Ils bavardèrent au sujet de la ville, de ce qu’ils avaient vu ce jour-là, puis Willie prit sa guitare et gratta quelques instants.

« Combien de fois ça t’arrive de dire à Ernestine que tu l’aimes ? demanda sa mère d’un air détaché.

— À peu près tous les jours, je crois bien », répondit Willie, toujours concentré sur son instrument.

Il arrêta soudain de jouer et leva les yeux sur sa mère.

« P’têt’ pas aussi souvent que je devrais, reconnut-il. Mais elle sait bien que je l’aime : je l’ai épousée tout de même.

— Ça ne fait jamais de mal de dire à quelqu’un qu’on l’aime », remarqua Flora.

Le lendemain, alors que Willie était au travail et les jumeaux à l’école, Flora envoya Ernestine faire une sieste et donna des bonbons à Booker pour l’occuper quelques instants. Quand il eut la bouche pleine, elle appela Ruthana à New York.

Ruthana se débrouillait bien et voulut savoir ce qui se passait à Chicago. Flora répondit qu’Ernestine était simplement surmenée et changea de sujet en parlant des enfants.

Quand elle eut l’impression d’avoir bien brouillé les pistes, elle s’efforça de paraître très détachée et questionna Ruthana sur son travail. Ruthana se lança dans une énumération de ses tâches, mais lorsqu’elle mentionna qu’elle s’occupait essentiellement de femmes, Flora lui posa une question.

« Ça t’arrive de rencontrer des femmes, des femmes mariées, qui tombent malades sans raison ? »

Un bref silence lui répondit.

« Tu penses à Ernestine ? » hasarda Ruthana.

Flora jura silencieusement.

« Non, dit-elle, j’me demandais juste. »

Ruthana s’abstint de discuter, mais elle avait très bien compris où Flora voulait en venir.

« Oui, dit-elle. On voit des femmes comme ça. »

Sur un ton presque professionnel, elle expliqua à sa mère le peu qu’elle savait à propos de tels cas, et lui promit d’essayer d’en savoir plus.

Grâce aux renseignements de Ruthana, Flora était persuadée de se trouver sur la bonne voie. Elle continua de diriger fermement la maisonnée, mais il lui arrivait parfois à présent d’encourager Diana ou Ernestine à l’aider dans de menues tâches, les remerciant toujours de ce qu’elles avaient fait.

Ruthana téléphona la semaine suivante. Flora et elle eurent une longue conversation. Ce soir-là, quand tout le monde fut couché, elle resta seule avec Willie, occupé à gratter sa guitare.

Elle l’interrogea, comme si de rien n’était : « Ça t’arrive combien de fois de dire merci à Ernestine ? »

Willie la regarda, surpris.

« Qu’est-ce que tu veux dire, M’man ?

— Je trouve qu’elle s’en sort vraiment bien, reprit Flora. De bien tenir cette maison et d’élever les gosses alors qu’elle est malade et tout. Et tout ça si loin de son p’pa et de sa m’man. Je me demandais juste si tu lui disais quéqu’fois qu’elle se débrouille bien.

— Et à moi, quand on me dit des choses pareilles ?

— T’es un homme, toi. T’as pas besoin qu’on te le dise », répliqua Flora.

Willie la regarda sans ciller.

« Mais si, M’man. »

Elle ne sut pas s’il avait compris où elle voulait en venir, mais au cours des jours suivants, il manifesta une considération particulière envers Ernestine et se montra un peu plus détendu avec Don.

Un soir de mai, il rentra tard, et ivre. Ernestine était bouleversée et Flora heureuse que les enfants soient déjà couchés. Mais Willie avait de bonnes raisons de faire la fête. Ce jour-là, la Cour suprême avait rendu un jugement déclarant anticonstitutionnelle la séparation des écoles pour Blancs et Noirs.

Le problème était soulevé depuis quelque temps déjà, bien que Flora en eût à peine conscience. Willie avait apporté un journal, qu’il leur lut : « Des infrastructures éducatives séparées sont intrinsèquement inégalitaires. La ségrégation raciale viole la clause “Protection égale” du quatorzième amendement. »

Il s’exclama, rayonnant : « Vous avez entendu ça ? Vous avez entendu ? »

« Le fait de distinguer les enfants des écoles selon des critères raciaux génère un sentiment d’infériorité quant à leur statut au sein de la communauté, lequel peut marquer leur cœur et leur conscience de manière sans doute irréversible. »

« Enfin ! s’écria Willie, enfin ! Dieu tout-puissant, merci ! »

S’approchant d’Ernestine, il la serra contre lui, la couvrit de baisers.

« J’suis désolé d’être en retard, mon chou, s’excusa-t-il. J’aurais dû téléphoner. »

À cause de la nouvelle, Ernestine lui pardonna.

« Et comment ils vont faire ? » demanda-t-elle.

Willie rit : « J’en sais trop rien. Mais tu vois pas que tout va s’arranger. »

Flora ne comprenait pas davantage comment cela pourrait marcher. Jamais les Blancs, dans le Sud du moins, ne laisseraient leurs enfants fréquenter les mêmes écoles que les Noirs.

« Ça changera quoi ?

— J’en sais rien, M’man, répéta encore Willie. Mais c’est quéqu’chose. Après tout ce temps, c’est quéqu’chose ! »

Cela ne fit guère de différence, au début. Les pasteurs tonnèrent depuis leurs chaires, et les aspects positifs et négatifs de la décision de la Cour suprême firent l’objet d’innombrables éditoriaux. Dans certaines grandes villes du Nord, des écoles commencèrent à accepter des élèves noirs, tandis que plusieurs États du Sud tentèrent de former une nouvelle confédération pour s’opposer à la décision. Cela mis à part, leurs vies ne furent guère affectées.

Si ce n’est que la nouvelle produisit un effet extraordinaire sur Ernestine. Bien qu’elle ne mangeât toujours pas grand-chose, elle retrouva une certaine énergie et une partie de son ancienne vitalité. Elle n’était plus sans cesse aussi fatiguée, et trouva un regain d’intérêt pour l’organisation de sa maison et l’éducation de ses enfants.

Flora en discuta avec Ruthana, qui avait une vision très large des choses. Elle estimait que le juge de la Cour suprême avait eu absolument raison. De nombreux enfants noirs portaient leur vie durant les stigmates d’un sentiment d’infériorité, en particulier les femmes. Elles ne se jugeaient jamais à la hauteur, quelles que fussent leurs qualités réelles. Elles n’avaient aucun respect d’elles-mêmes. Peut-être cela s’appliquait-il au cas d’Ernestine.

Flora ne discuta pas, parce que cela pouvait être vrai et parce qu’elle avait beaucoup appris de choses depuis son arrivée à Chicago.

Son point de départ avait été les réunions de femmes auxquelles elle assistait dans cette ville. Encore une fois, elle avait commencé par jouer les paysannes fraîchement débarquées de leur campagne. C’était tout juste si elle ne se grattait pas la tête en traînant des pieds… Puis, peu à peu, elle s’était mise à poser des questions. Elle souhaitait se renseigner, en particulier sur les écoles et sur le problème de la drogue, et voulait également connaître les perspectives d’emplois pour les jeunes.

À toutes ces questions, les réponses se révélèrent totalement déprimantes, en particulier en ce qui concernait la drogue. Cinq ans auparavant un journal noir, le Chicago Defender, avait publié un article alarmant d’un journaliste qui avait passé un mois à observer, sous une fausse identité, la vente de diverses drogues aux élèves des écoles noires. Le papier avait déclenché un scandale public. Or, dans un article plus récent sur le même sujet, le journal laissait entendre que la situation n’avait guère évolué.

C’était ce qui avait décidé Willie et Ernestine à inscrire Don et Diana à l’école privée, et la raison pour laquelle Ernestine s’était mise en devoir de gagner sa vie. Le fait de travailler tout en s’occupant de son foyer et de l’éducation de ses enfants l’avait épuisée. Cet épisode avait marqué le début de sa maladie.

C’est pourquoi Flora n’adhérait pas totalement à l’analyse que Ruthana faisait du problème d’Ernestine, jugeant plutôt que sa belle-fille avait travaillé trop dur et aspirait à un repos que Flora lui permettait d’ailleurs de prendre. Sa guérison semblait en bonne voie.

Flora commençait même à envisager de rentrer chez elle, mais pas dans l’immédiat. Les jumeaux l’inquiétaient encore.

Diana était une curieuse enfant, si semblable à Ruthana petite fille, mais avec un côté à la fois dur et fragile. Elle était une élève appréciée, obtenait de bons résultats, mais prétendait toujours qu’elle aurait pu mieux faire. Flora avait beau mettre un point d’honneur à la féliciter, l’enfant résistait à toutes les louanges.

Don était plus difficile encore. Aussi réservé que sa sœur, mais moins doué, il semblait chercher constamment à plaire à son père, sans jamais réussir à satisfaire pleinement Willie.

Flora en fit un soir le reproche à son fils : « T’es affreusement dur avec ce petit. Il est pas encore dans l’armée. »

Don s’était présenté avec des chaussures sales et Willie l’avait invectivé.

« T’étais dur avec moi, M’man, fit remarquer Willie.

— C’étaient d’autres temps », dit Flora.

Willie la regarda, surpris.

« Tu crois ça ? C’est un monde impitoyable là-dehors. La seule façon pour un garçon d’arriver à quelque chose, c’est d’obtenir un diplôme universitaire.

— Et s’il veut pas y aller ?

— Il ira quand même, trancha Willie. Exactement comme tu as poussé Ruthana à y aller. »

Flora n’en revenait pas. Certes, elle avait poussé Ruthana à fréquenter l’université, mais Ruthana elle-même souhaitait y aller. Elle avait poussé Willie tout autant, mais il ne l’avait pas voulu. Alors elle l’avait laissé partir pour Chicago. Elle était surprise que Willie paraisse l’avoir oublié.

Après avoir passé tout l’été en nage, puis joui de la douceur de l’automne d’autant plus qu’Ernestine allait mieux, Flora découvrit le froid rigoureux de son premier hiver à Chicago et, estimant sa tâche accomplie, commença à évoquer l’idée de rentrer chez elle. Presque aussitôt, Ernestine connut une légère rechute et Flora cessa d’en parler. Elle supporta l’hiver en se disant qu’elle s’en irait au printemps.

Par un beau dimanche d’avril, à la sortie de l’église, Flora s’éloigna un peu des siens pour aller parler à des femmes qu’elle connaissait. Deux jeunes gens évoluaient dans la foule, distribuant de petites cartes. Ils portaient les cheveux coupés court et étaient propres comme des sous neufs en costume sombre, nœud papillon et chemise blanche. Ils se montraient d’une grande courtoisie.

Ils s’approchèrent de Flora et de ses amies.

« S’cusez-nous, sœurs. Vous voulez vous joindre à nous à trois heures cet après-midi pour nous écouter prêcher notre amour réciproque ? »

Ils distribuèrent à la ronde les petites cartes de visite ornées d’un croissant vert en relief.

Ils firent grande impression à Flora car ils étaient tout ce qu’elle espérait voir Don devenir. Elle envisagea d’assister à leur réunion.

Ernestine éclata de rire quand Flora lui montra la carte. Willie faisait la sieste et Don était sorti.

« J’crois pas que ça t’amusera beaucoup, M’man, dit-elle.

— Peut-être que si, intervint Diana à leur grande surprise à tous.

— Ils prêchent l’amour, observa Flora.

— Si tu veux y aller, j’irai avec toi », murmura Diana.

Pour Flora, cela réglait l’affaire : si Diana désirait se rendre quelque part avec sa Gran’ma, alors sa Gran’ma irait.

« Tu pourras pas dire que j’t’avais pas prévenue ! » s’exclama Ernestine, riant encore.

« Ils disent ce qui est vrai », murmura Diana à voix si basse que personne ne l’entendit.

Diana savait exactement où aller. À la porte d’un petit bâtiment, deux jeunes gens, aussi bien mis et aux manières tout aussi impeccables que ceux qui avaient d’abord abordé Flora, souriaient et s’inclinaient légèrement pour saluer les gens qui commençaient à arriver en petit nombre. Certaines femmes, vêtues d’amples robes blanches et de turbans, ne portaient aucun maquillage. Flora se rappela avoir aperçu des femmes ainsi mises à l’occasion dans les rues de Chicago, mais sans jamais penser à demander qui elles étaient.

À l’intérieur régnait une odeur d’encens, douce et entêtante. Des chaises pliantes en bois étaient disposées en rangs séparés par une allée centrale. Des femmes noires, vêtues de blanc et enturbannées, dirigèrent poliment Flora et Diana d’un côté avec les autres femmes, tandis que des jeunes gens élégamment vêtus dirigeaient les hommes de l’autre côté.

Sur la petite estrade était posé un chevalet où était exposé un portrait polychrome de Jésus, et devant, face aux chaises, huit jeunes gens en costumes sombres se tenaient debout, immobiles comme des statues.

« Ils sont le Fruit de l’Islam », lui chuchota Diana, et Flora se demanda si c’était la première fois que Diana venait là.

La plupart des membres de l’assistance portaient des vêtements ordinaires, comme Flora et Diana. Lorsque la salle fut pleine, un autre jeune homme, impeccablement vêtu lui aussi, fit son entrée. Il tenait à la main un livre qui ressemblait à une Bible, et Flora comprit que ce devait être l’officiant. Debout sur l’estrade, il observa le public.

« A-salaam-alaïkum, entonna-t-il, en inclinant la tête.

— Salaïkum-a-salaam, répondirent plusieurs voix.

— Allah soit loué », reprit l’officiant. Il releva la tête.

« Ceux d’entre vous qui ne sont encore jamais venus, nous souhaitons vous remercier de votre présence, commença-t-il.

« Nous tenons à ce que vous sachiez que vous allez peut-être voir et entendre dire certaines choses différentes de votre expérience religieuse passée. Nous tenons à ce que vous sachiez que nous ne cherchons pas nécessairement à vous convertir. Nous vous demandons juste d’écouter ce que nous vous dirons et quand vous rentrerez chez vous, vous nous ferez l’honneur de réfléchir à ce que nous vous aurons révélé et montré de nos convictions. »

Flora se sentit mal à l’aise. Elle ne voulait pas envisager de changer de religion, ni même vraiment entendre parler d’autres religions. Sa foi, elle l’avait déjà. Elle observa Diana, qui écoutait l’orateur avec une concentration intense.

« Nous désirons vous poser à tous une question, poursuivit l’officiant. Il se peut que ce soit une question qui ne vous ait jamais été posée auparavant. »

Il montra du doigt le portrait de Jésus.

« Pourriez-vous me dire, s’il vous plaît, qui est cet homme ? »

Flora se retrouvait enfin en terrain familier.

« C’est mon Jésus ! s’écria-t-elle.

— Pour sûr ! appela un homme.

— Pour ça oui ! » cria un troisième.

Flora crut entendre Diana pouffer.

L’officiant attendit que le calme soit revenu, puis leur sourit poliment.

« Est-il vrai que vous tous qui adorez cet homme, vous vous considériez comme égaux à ses yeux ? »

Plusieurs voix s’élevèrent pour crier « Oui, M’sieu ! » ou « Pour sûr ! ».

« Et c’est cet homme que vous priez chaque soir ? »

On entendit à nouveau un petit chœur de voix approbatrices.

« Frères et sœurs, ne m’en veuillez pas, reprit l’officiant aussi doucement qu’avant. Mais pourquoi priez-vous un homme à la peau blanche et aux longs cheveux blonds qui ne vous ressemble en rien ? »

On entendit distinctement des souffles coupés par le choc. Flora se redressa droite comme un piquet, raide et tendue.

« Ne m’en veuillez pas, répéta-t-il encore. Nous vous aimons comme des frères. Nous vous demandons seulement de réfléchir à ce que nous disons. Pourquoi un homme noir, une femme noire ou un enfant noir tomberaient-ils à genoux pour prier et supplier un Blanc aux cheveux blonds qui ne ressemble ni de près ni de loin à vous comme à moi, mais qui est l’exact portrait de ceux qui nous oppriment ? »

Flora, ivre de rage, aurait voulu se lever et frapper l’homme, aurait voulu clamer sa foi. Elle désirait partir et entraîner Diana avec elle. Mais, à cause d’elle, Flora ne fit rien de tout cela.

Heureusement, c’était loin d’être fini, il parla encore longtemps sur la façon dont l’homme blanc s’y était pris pour opprimer le Noir, lui niant toute individualité, toute personnalité et tout sens de sa propre histoire. Flora n’en entendit pas une bonne partie car elle ne voulait plus écouter, mais ce délai lui permit de contrôler sa colère.

Enfin, ce fut terminé.

« Frères et sœurs, dit encore l’officiant, nous avons subi un lavage de cerveau tel que même le mot “Noir”, appliqué à nous-mêmes, bouleverse bien des gens prétendument “de couleur”, offense tant de nous, soi-disant “nègres”. Nous sommes tellement conditionnés que nous méprisons ce que nous sommes, nous nous méprisons nous-mêmes. »

Il leur sourit, toujours avec la même douceur.

« Ne soyez pas fâchés, conclut-il. Rentrez chez vous et réfléchissez à ce que nous avons dit. »

Flora ne se souvenait plus comment elle était sortie, seulement du sentiment d’urgence de partir. Un nouveau problème se présenta alors à elle.

« Qu’est-ce que tu en penses ? » demanda Diana, à mi-chemin de la maison.

Flora n’ignorait pas qu’elle devait se montrer prudente. À ses yeux, ce qu’elle venait d’entendre ne représentait rien de moins qu’une sorte de blasphème, mais elle savait qu’elle n’oserait jamais le dire à Diana. Déjà un peu calmée, elle savait aussi qu’elle venait d’entendre un excellent prédicateur et que certaines choses qu’il avait dites, sauf celles concernant Jésus, contenaient une part de vérité.

Elle ne trouva rien de mieux à répondre que : « C’était très… int’ressant.

— Tu as détesté, constata Diana, en éclatant de rire.

— Oui, avoua Flora. Ce qu’il a dit sur Jésus. Mais certaines choses…

— Moi, je les trouve formidables, interrompit Diana. Ils disent la vérité, ce que ça veut dire d’être noir. »

Flora se demanda comment cette enfant pouvait savoir ce que signifiait le fait d’être noir, puis se souvint d’elle-même au même âge. Elle aussi l’avait su, et pourtant elle avait grandi dans un tout petit village. Diana, elle, grandissait à Chicago.

Elle demanda à Diana comment elle avait entendu parler de ces gens.

« Ils viennent parfois nous parler à la sortie de l’école, expliqua Diana. Ils font un travail formidable, ils donnent à manger aux pauvres, les aident, et apprennent aux gens à être fiers d’eux-mêmes. »

Flora ne fit aucun commentaire. Elle pensait toujours que ces enseignements étaient blasphématoires, mais quiconque travaillait comme bénévole, surtout dans cette ville, devait forcément avoir bon cœur.

« Tu vas rentrer ? demanda Diana. À Stockton ?

— P’têt’, bientôt, répondit Flora. Ta M’man va mieux et…

— Pars pas, l’interrompit Diana. Si tu pars, M’man va retomber malade. »

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