Mama Flora
Chapitre 16
La sauterie se termina dans la violence, mais leur soirée à eux s’acheva en douceur, même si Ernestine n’était pas au bout de ses surprises.
Peu après leur rencontre avec le bookmaker, pendant qu’Ernestine et Willie sirotaient leurs boissons gazeuses, il y eut des cris et des bruits de bousculade du côté du jeu de kraps, suivis d’un hurlement de femme.
« Il l’a suriné ! Bon Dieu, il l’a suriné ! »
Après avoir perdu tout son argent, Leo avait aussi perdu la tête et s’était pris de querelle avec ’Lonzo qui avait sorti un couteau pour se défendre. Le temps pour Willie de fendre la foule en traînant Ernestine à sa suite, quelques hommes avaient empoigné ’Lonzo hors de lui, tandis que Leo couinait comme un porc qu’on égorge, en regardant le sang couler d’une entaille qu’il avait au bras.
La blessure n’était pas sérieuse, mais réclamait néanmoins des soins. Willie était désolé de voir son ami dans cet état, mais les bagarres n’avaient rien d’inusité, et il était relativement soulagé que celle-ci fût survenue à ce moment précis. Car il ne disposait pas d’autre moyen de transport que le camion de Pete Lanier pour ramener Ernestine chez elle à l’heure stipulée par son père.
Tout au long du trajet de retour, Leo ne cessa pas un instant de se plaindre, jurant de se venger de ’Lonzo, jusqu’au moment où Clayborn lui dit de la fermer.
« La prochaine fois que tu te frotteras à ’Lonzo, on te ramènera dans un cercueil. »
Leo la ferma.
Pete déposa les deux amoureux au coin de la rue où habitait Ernestine, et Willie escorta la jeune fille jusque chez elle.
« T’as passé une bonne soirée ? » demanda-t-il. Willie était inquiet. Si elle mettait ses parents au courant de tout ce qui s’était passé ce soir, peut-être en parleraient-ils à Flora. Elle ne pourrait rien y faire, mais cela risquait de déclencher une nouvelle dispute et peut-être lui interdirait-on de revoir Ernestine. Ce qui le désolerait.
« Tu paries souvent ? » voulut savoir la jeune fille. Il y avait des tas de choses qu’elle avait envie d’apprendre concernant ce Willie inconnu, parce qu’elle trouverait peut-être certaines réponses aux questions qu’elle se posait.
« Un peu », dit Willie. Ce qui n’était pas tout à fait vrai. Il pariait plus qu’il ne l’aurait dû, sur les courses de chevaux principalement, et du fait qu’il misait sur les favoris, il ne s’en sortait pas trop mal ; mais parfois les favoris perdent.
« Où t’as appris à jouer de la guitare ?
— Ici et là », répondit Willie. Il était soulagé de voir qu’Ernestine prenait les choses aussi calmement. « Je voudrais aller à Memphis, à Beale Street. On y fait de la chouette musique. Ou alors à Chicago, peut-être bien. »
Ernestine ne fut pas étonnée d’apprendre qu’il avait envie d’aller à Memphis, qui était si près ; quant à Beale Street, beaucoup de gens considéraient l’endroit comme le centre de l’Amérique noire. Mais Chicago, c’était autre chose. Elle était surprise que Willie songeât seulement à s’y rendre, c’était si loin. Et hier encore, il paraissait si jeune. Mais elle aussi, elle s’était trouvée jeune hier.
« À Chicago ? » chuchota-t-elle.
Willie sourit de toutes ses dents. C’était la première fois qu’il exprimait à haute voix cette ambition, mais elle n’avait cessé de grandir en lui depuis qu’il avait commencé à travailler. Ses camarades parlaient de Chicago à tout bout de champ, de ceux qui y étaient allés, ou de ceux qui avaient envie d’y aller, et leurs histoires avaient fait naître chez lui un violent désir d’aller découvrir l’endroit par lui-même. Il se sentait trop grand pour Stockton, ou alors Stockton était trop petit pour lui.
« Tu trouves pas qu’on s’embête ici ? demanda-t-il à Ernestine qui le regarda comme si elle n’y avait jamais songé.
— Ouais, un peu, reconnut-elle. Mais qu’est-ce qu’il y a d’autre ?
— Plein de choses, répondit Willie. Comme ce soir, mais en plus chouettes, et tous les jours. »
Ils étaient arrivés devant la porte, mais ils se tenaient assez loin pour ne pas être éclairés.
« Faut que je rentre », dit Ernestine, et Willie sentit dans sa voix qu’elle n’en avait aucune envie.
Il l’embrassa. Elle mit un moment à réagir, parce que jamais encore un homme ne l’avait embrassée sur la bouche, mais elle savait ce qu’il fallait faire ; sa grande sœur lui avait tout expliqué.
Elle enfonça sa langue entre les lèvres de Willie, jusque dans sa bouche, et elle le laissa y goûter un bref instant. Puis elle la retira.
Willie avait fermé les yeux. Il les rouvrit pour la dévisager fixement.
« Encore un petit baiser, supplia-t-il. Juste un. »
Il le dit sur un ton si implorant qu’elle fut incapable de résister. Ils s’embrassèrent une deuxième fois, et cette fois elle laissa la langue de Willie se faufiler dans sa bouche à elle. Mais pas trop longtemps.
Elle rit, déclara qu’elle avait passé une soirée formidable, puis elle s’avança vers sa porte. Willie s’éloigna, mais sans cesser de la regarder par-dessus son épaule, en souriant, et il agita même la main. Ernestine attendit qu’il eût tourné au coin de la rue et disparu. Pour elle, c’était une soirée qui compterait dans sa vie, une soirée pleine de rebondissements et de surprises, agréables pour la plupart, mais jamais elle n’aurait imaginé que la grande ambition de Willie était de partir, peut-être pour Memphis, et sans doute plutôt pour Chicago.
Flora, quant à elle, l’avait deviné. Flora avait dix longueurs d’avance sur Ernestine. Elle ne savait pas comment elle avait su, elle ne savait pas quelle serait la grande ville, mais elle était sûre que Willie, comme tant d’autres jeunes gens, s’éloignait peu à peu de Stockton – dans sa tête, il était déjà parti. Elle ne voulait pas le croire, mais elle savait que le jour viendrait où ce besoin de partir serait formulé.
Ils avaient laissé s’installer, en ce qui concernait la paye de Willie, une espèce de rite du vendredi soir. Il rentrait à la maison, et sans faire la moindre allusion à l’argent, sans dire combien il avait gagné, ni combien il comptait donner à sa mère, il sortait quelques billets et les posait sur la table.
Flora non plus ne prononçait pas un mot à ce sujet, pas même pour dire merci. Elle laissait les billets sur la table, attendant que Willie eût quitté la pièce, après quoi elle les ramassait, les comptait et se réjouissait.
Un vendredi soir, pas très longtemps après la sauterie, il y eut un changement. Flora avait une migraine qui l’avait rendue plus distante encore que de coutume, et elle en avait par-dessus la tête de repasser le linge des autres. Ruthana la supplia d’aller s’allonger et de la laisser finir le repassage, mais Flora secoua la tête. Willie allait rentrer bientôt, et elle ne voulait pas qu’il la crût malade.
Il revint dans le même état que d’habitude, ses vêtements de travail constellés de touffes de coton, son crochet suspendu par une bride en cuir à sa ceinture. Il avait pris l’habitude de porter un vieux chapeau de paille pour ne plus avoir de coton dans les cheveux ; il l’ôta et le suspendit à une patère à côté de la porte.
« Salut, Ruthana », dit-il.
Ruthana pouffa. Elle adorait la petite guéguerre du vendredi soir entre Flora et Willie. Elle se faisait des paris, en son for intérieur, essayant de deviner lequel des deux parlerait à l’autre en premier. D’ordinaire, c’était Willie, et ce soir ce fut lui.
« J’ai vu Pearl tout à l’heure en ville, dit-il en se déchaussant. Elle a demandé si tu comptais aller aux prières spéciales, ce soir. »
Sa mère ne répondit pas.
« Je lui ai dit sans doute que oui.
— Oui, j’y serai », dit Flora d’un ton morne, sans cesser de repasser. Comme elle baissait la tête, elle ne vit pas le long regard appuyé que son fils tourna vers elle. Ruthana le remarqua, en revanche, et Willie s’aperçut qu’elle les observait. Il lui fit un signe de la tête. La fillette comprit. Elle ramassa sa poupée de chiffon et se mit à lui parler en bêtifiant, tandis qu’elle quittait la pièce.
Willie se leva, sortit de l’argent de sa poche et posa les billets sur la table. Flora ne leur jeta même pas un coup d’œil et son fils aboya :
« Maman, j’en ai maire que tu me traites comme si j’avais tué père et mère depuis que j’ai commencé à travailler. »
Il se tourna vers l’évier, pour se laver. Flora compta jusqu’à dix avant de répondre, soulagée que la dispute eût enfin éclaté, mais ne voulant surtout pas se mettre en colère.
« T’as ton indépendance. C’est ce que tu voulais. »
Willie aussi garda son calme.
« Ça me paraît pas normal que tu m’en veuilles parce que je tiens à prendre soin de ma maman. »
Flora posa son fer sur le fourneau.
« Tu pourras pas comprendre ce que je ressens, Willie, dit-elle, tant que t’auras pas toi aussi des enfants, un de ces jours. Quand t’essaieras de leur faire faire quelque chose pour leur propre bien, pense à ta vieille maman.
— Figure-toi que ce genre de chose, je m’en inquiéterai quand j’en serai là, Maman. Moi, je fais simplement ce qui me paraît juste… »
Il s’efforçait de faire preuve de considération, ce qui rendait Flora folle de rage. Elle avait envie d’une dispute à tout casser, afin d’assainir l’atmosphère. Elle se tourna vers son tas de linge, empoigna une chemise et se mit à la secouer.
« Tu peux faire tout ce que tu veux. Ça fait deux ans que je te dis plus ce que tu dois faire. Et je chercherai plus jamais à te le dire. »
Elle étala la chemise sur la table et prit son fer. Il était chaud et elle l’abattit brutalement sur la chemise.
« Maman, si tu dois jamais être contente que je travaille – il s’arrêta un instant, en se demandant s’il aurait l’audace d’aller plus loin –, peut-être que tu préférerais que je reste pas ici. » Pleurait-elle ? Il n’en savait rien. « Parce que je peux m’en aller, tu sais. Peut-être à Chicago. »
Il la regarda. Flora repassait la chemise, comme une malade.
« Je savais bien que t’avais ça en tête », chuchota-t-elle. Elle posa son fer. « Mais je pensais pas t’entendre un jour dire ça à ta maman. »
Elle ne pleurait peut-être pas, mais elle n’en était pas loin. L’argent était toujours sur la table.
« Maman, prends cet argent, soupira-t-il. C’est pour ça que je travaille. »
Flora baissa les yeux vers les billets verts et vit qu’elle avait roussi la chemise, qu’elle l’avait brûlée même, avec son fer trop chaud.
« Merde ! » explosa-t-elle. Jamais encore elle n’avait proféré un gros mot devant Willie, et celui-là était un mot qu’elle utilisait très rarement, même en son for intérieur ; ils en furent tous les deux si choqués qu’ils se mirent à rire, et ce rire fit venir aux yeux de Flora les petites larmes qui attendaient d’être versées.
Willie s’approcha pour la serrer dans ses bras, et elle se laissa faire, s’abandonnant à son étreinte ; elle était enfin de retour chez elle, là où elle rêvait de revenir depuis deux ans. La guerre était finie, tout allait bien entre eux.
« J’ai encore une chance, Willie, murmura-t-elle. Ruthana. »
Elle le sentit se raidir. Il n’était pas au courant des projets qu’elle avait formés avec Pearl, afin que Ruthana pût poursuivre ses études.
« Mais c’est une fille !
— Oui, c’est une fille, dit Flora. Mais ça veut pas dire qu’elle est pas futée. Ça veut pas dire qu’elle peut rien apprendre. Ça veut pas dire qu’elle peut pas être quelqu’un. Ton dîner est sur le fourneau. Ruthana va te préparer tout ça et elle t’aidera à prendre ton bain. Moi, je file à l’église pour les prières. » Elle l’embrassa et quitta la pièce.
Willie était absorbé dans ses pensées. Ruthana n’avait que huit ans, et il était bien sot de rêver d’université pour une si petite fille. Cela dit, rien ne l’empêchait d’y aller, si elle réussissait bien à l’école. Mais une fille pouvait-elle aller à l’université ? Jamais Willie n’avait entendu parler d’une chose pareille. Et puis, si elle y allait, qu’est-ce qu’elle ferait ensuite, quand elle aurait son diplôme ? Qu’est-ce qu’une fille pourrait bien faire d’un diplôme ? Surtout si elle était noire.
Il se rendit soudain compte que Ruthana était sur le pas de la porte.
« T’as entendu ce qu’elle a dit ? » Willie était sûr qu’elle allait répondre oui.
« Hon-hon, murmura Ruthana.
— T’aimes ça, l’école ?
— Hon-hon.
— T’as envie d’aller à l’université ?
— Hon-hon.
— Pourquoi ? »
Ruthana réfléchit un long moment, puis elle haussa les épaules.
« Qu’est-ce que tu feras, si tu vas à l’université ? Ensuite ? »
Ruthana n’avait pas de réponse précise à cette question-là non plus, mais Willie vit dans ses yeux une farouche volonté. Il reconnut qu’il s’agissait d’un sentiment semblable à celui qui l’avait poussé à quitter l’école et à trouver du travail, lequel lui était venu à peu près à l’âge qu’avait maintenant sa petite sœur.
Ruthana était très jeune, mais pas trop jeune pour avoir ses propres rêves, même s’ils n’étaient pas encore clairement définis.
« Quelque chose », finit-elle par répondre.
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