Mama Flora
Chapitre 46
Il lui fallut très longtemps pour se remettre de la mort de Ben, plus encore qu’elle ne le réalisa elle-même, et tout ce qu’il lui avait dit continua longtemps d’influencer sa vie.
Son travail devint toute son existence car elle n’avait rien d’autre, et de nouveau elle faillit se noyer car elle n’entrevoyait aucun espoir. Tout autour d’elle, dans le Nord du moins, le Mouvement des droits civils faisait des progrès impressionnants, mais s’accompagnait d’une violence toujours plus grande. Beaucoup de jeunes Noirs exigeaient une révolution plus rapide, plus agressive et, pour un certain nombre d’entre eux, la notion de black power, de « pouvoir noir », devint plus motivante que la non-violence de Martin Luther King.
Dans le Sud, la guerre s’accélérait aussi mais chaque légère avancée s’accompagnait d’un revers violent. Le jour où des Noirs marchèrent sur l’ancien capitole des Confédérés, l’université de l’Alabama expulsa neuf étudiants qui avaient participé à cette manifestation. Quand les restaurants modestes se mirent à accepter les Noirs dans les grandes villes, les maisons des dirigeants du mouvement à Nashville devinrent la cible des bombes et de nombreux étudiants en médecine d’une université proche furent blessés par les dégâts concomitants.
Martin Luther King conduisit un sit-in dans un petit bar servant des déjeuners à Atlanta. Arrêté, jeté en prison et condamné à quatre ans de travaux forcés, il fut relâché seulement après intercession du sénateur Kennedy, candidat à l’élection présidentielle.
Très consciente de ces événements, Ruthana ne voyait plus que le mauvais côté des choses. Elle avait espéré que le refuge pour femmes à Harlem allait faire une différence dans la vie des gens ; qu’un jour, même, il cesserait d’être utile. Au lieu de cela, le nombre de femmes qui venaient y chercher de l’aide augmentait toujours, et Ruthana n’avait pas l’impression d’être utile à quoi que ce soit. Si elle continuait, c’était uniquement parce qu’elle n’avait guère d’autre choix, travaillant seize à dix-sept heures par jour, animée par une rage qui puisait sa source dans la mort de Ben.
Elle cessa d’être attentive à sa famille, Luke et Jessica exceptés, et commença à envisager de suivre leur exemple. Elle savait qu’ils pensaient à se convertir à l’islam, mais n’étant pas croyante, elle ne voyait pas ce que cela pourrait lui apporter. Elle ne croyait plus à grand-chose.
L’Afrique était devenue son seul réconfort.
Souvent la nuit, au moment de sombrer dans le sommeil, elle réentendait la voix de Ben, qui l’emmenait faire des voyages extraordinaires dans les montagnes de la Lune. À ces moments-là, elle se sentait presque heureuse.
Un jour, une voix familière résonna soudain à son oreille : « Chérie, t’as besoin d’un coiffeur, d’une esthéticienne, quéqu’chose de terrrrible ! » Elle sut aussitôt à qui elle appartenait. Elle leva les yeux de son bureau et découvrit Zora, resplendissante en satin cramoisi, perchée sur des talons de dix centimètres.
Ruthana éclata d’un rire incoercible, tant elle éprouvait de soulagement à revoir son amie.
« Te moque pas de moi, Harriet Tubman ! tonna Zora, feignant d’être blessée. J’ai d’la gueule, moi, et y faut bien que quelqu’un apporte un peu de classe à ce trou ! »
Elles sortirent déjeuner. Zora était de passage à New York pour un jour seulement, en route pour Boston où elle comptait s’installer avec un nouvel homme qui serait « Monsieur Parfait » pendant un an ou deux.
« La Nouvelle-Angleterre, j’sais pas trop…, avoua-t-elle. Là-haut c’est cul serré, glaçon et compagnie !
— C’est joli à l’automne, lui fit remarquer Ruthana, s’efforçant de voir le bon côté des choses.
— Y faut plus qu’un tas d’feuilles mortes pour m’faire garder ma bonne humeur », dit en souriant Zora.
Puis son sourire disparut et en même temps tout son aplomb.
« Désolée pour Ben, dit-elle.
— Eh oui, tu sais…, commença Ruthana, incapable d’aller plus loin tant cette gentillesse lui faisait mal.
— Ouais, je sais », reprit doucement Zora.
Elles ne passèrent qu’une heure ou deux ensemble, mais cela suffit. La personnalité décapante de Zora, sa sollicitude inattendue avaient réchauffé le cœur de Ruthana. Alors, lentement, en même temps que l’arrivée du printemps, la situation s’améliora. Un jeune et nouveau président s’installa à la Maison-Blanche, rendant tous les espoirs possibles. Ruthana passa un entretien pour un emploi à la mairie, puis fut avisée au bout d’une semaine qu’elle avait décroché le poste et devait commencer deux mois plus tard. C’était un travail de conseil et de surveillance, et elle ne serait plus en contact direct avec la rue. Ruthana convint avec Luke que c’était préférable.
Luke et Jessica adhérèrent à la Nation d’Islam, et Luke emmena sa famille à Stockton pour annoncer en personne la nouvelle à Flora, afin qu’elle puisse constater de visu qu’ils étaient restés eux-mêmes.
« Comment l’a-t-elle pris ? s’enquit Ruthana à leur retour.
— Tu avais raison, bien sûr, répondit Luke avec un grand sourire. Elle était tellement absorbée par les enfants que j’ai même cru qu’elle ne m’avait pas entendu. Puis elle m’a demandé si elle pouvait continuer à parler de Jésus devant eux. J’ai dit : Bien entendu, ils savent qui est Jésus. Je ne m’étais pas rendu compte à quel point elle est rusée.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? » le pressa Ruthana, se délectant d’avance de l’astuce de sa mère.
« Elle a déclaré que puisqu’elle avait assisté à une réunion de Nation d’Islam ce ne serait que justice que je la laisse emmener ses petits-enfants à un service dans son église. Comment refuser ? »
Ruthana riait déjà.
« Eh bien, ç’a été formidable, dit en souriant Luke. J’ai prévenu les gosses et je leur ai fait promettre de bien se tenir. Et, bien entendu, on a fini par tous y aller. »
Flora, incapable de tenir sa langue, avait tout raconté à Pearl, qui s’était jetée sur son téléphone pour prévenir tout le monde, même le jeune pasteur Hawkins, qu’une famille musulmane allait venir à l’église. Luke était certain que ce n’était pas délibéré, mais la congrégation leur avait offert un service inoubliable. La chorale avait chanté comme jamais, la congrégation rugit « Ô que oui ! » et « Dieu soit loué ! » et « Alléluia ! » comme pour prouver à ces musulmans que l’Évangile du temps jadis était la vraie réponse ; après les avoir accueillis, le révérend Hawkins avait prononcé une homélie à réveiller les morts sur un thème simple : peu importait la religion, ils étaient tous unis par la couleur de leur peau.
Ruthana demanda : « Elle était contente ?
— Ravie, répondit Luke. Elle était la reine du jour. »
Après le service, Isaac Dixon junior avait organisé un barbecue, où chacun s’était bousculé pour parler à Luke et à sa famille, que ce soit pour prouver son ouverture d’esprit ou dans l’espoir de les reconvertir par la force de l’exemple.
« Et Daoud et Jasmine, quel effet ça leur a fait ?
— Ils ont été très sages. Ils ont dit des choses gentilles à leur Gran’ma, mais ils sont restés très silencieux. Dans le train, sur le chemin du retour, je leur ai demandé ce qu’ils en avaient pensé. »
Daoud demanda à son père : « Ils sont toujours déchaînés comme ça ? »
Luke sourit : « Toujours. »
Daoud échangea un coup d’œil complice avec Jasmine et tous deux poussèrent un soupir de soulagement. Ils étaient heureux d’être musulmans. L’office leur avait paru vraiment trop bruyant.
En rentrant chez elle, Ruthana en riait encore. Mais elle était heureuse que Flora ait si bien pris la chose et que Stockton leur ait réservé un accueil aussi enthousiaste.
Elle désirait que tout soit en ordre du côté de sa famille car une idée était en train de germer dans son esprit, qui allait l’éloigner d’eux.
Elle désirait partir pour l’Afrique.
Le projet n’avait encore ni forme ni structure, car Ruthana ne songeait à aucune destination précise, seulement à un continent, et n’avait pas davantage fixé de date pour son départ, mais l’idée était là, embryonnaire.
Elle téléphona à Willie. Chez lui, les nouvelles étaient mitigées. Ernestine se portait bien, tout comme Booker qui était devenu un pianiste accompli et réussissait bien à l’école.
Don et Diana étaient élèves en première année à l’université Roosevelt. Diana devenait plutôt radicale et venait d’adhérer au syndicat des étudiants noirs.
Don réussissait moins bien. Il n’était guère motivé par le collège, ne s’intéressait d’ailleurs pas à grand-chose, en dehors de la musique, de ses amis, et du caractère désespéré de la condition humaine, c’est-à-dire noire. Willie avoua à Ruthana quelque chose qu’il ne lui avait pas encore dit. Un an auparavant, il avait trouvé de la marijuana dans la poche de son fils.
Il avait essayé de se montrer raisonnable : lui-même en avait fumé à son arrivée à Chicago, mais il jugeait Don trop jeune et le lui avait dit. Inévitablement une dispute avait éclaté. Quand la poussière était retombée, père et fils étaient parvenus à un accord. Don continuerait à fréquenter l’université pour faire plaisir à son père, quoique le fait de recevoir une éducation classique ne l’intéressât vraiment pas. Il comprenait bien tout ce que ses parents avaient fait pour lui, leur en était reconnaissant, mais ne pensait pas qu’ils comprennent les jeunes.
Willie s’était abstenu de discuter : c’était déjà assez à ses yeux que Don accepte d’aller à l’université. Cependant Willie ne pensait pas que son fils franchirait le cap de la première année.
« Ce ne serait pas la fin du monde, intervint Ruthana. Toi non plus, tu n’y es pas allé.
— Non, en effet, concéda Willie. Et Dieu sait qu’on me le balance assez souvent dans les dents. Mais j’veux qu’il soit mieux que moi. »
Ruthana n’avait rien à dire. Contre toute probabilité, Willie s’était forgé, pour lui et pour sa famille, une bonne vie. Mais en vertu des circonstances de lieu et d’époque, du peu d’opportunités qui s’était présenté à lui, cette vie offrait forcément des espérances limitées. Il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’il veuille davantage pour ses enfants.
Mais ceux-ci caressaient d’autres ambitions pour eux-mêmes, comme c’est si souvent le cas, et la distance entre eux était peut-être infranchissable.
Ruthana adorait son nouveau travail, et y excellait, mais au bout d’un an elle s’aperçut que le tohu-bohu du refuge lui manquait. Bien que sa vie fût bien remplie par les travaux administratifs et ses engagements politiques, elle n’avait plus guère de contacts avec les gens, hormis ses collègues, et rêvait de se retrouver face à face avec une personne en détresse pour lui apporter un peu de réconfort. Il lui arrivait parfois de retourner au refuge, mais elle ne pouvait pas rendre de réels services, n’étant pas présente pour suivre chacun des cas.
Zora revint de Boston et resta quelques jours. La chute des feuilles n’avait pas suffi à sauver son amour et elle avait décidé d’aller revoir sa famille à Détroit pour la première fois depuis des années. Elle avait toujours le même appétit de vivre, le même enthousiasme débridé, et elles passèrent de bons moments ensemble.
« Quand tu vas te décider à te marier, chérie ? lui demanda Zora plus d’une fois, et parce que c’était elle, Ruthana ne lui en voulut pas.
— Un jour…
— Eh ben, ma fille, tu frais bien de te presser, constata Zora. La roue tourne, et pour autant que je sache tu t’es encore jamais envoyée en l’air ! »
Elle partit pour Détroit, en promettant de revenir l’été suivant. En réalité, Ruthana allait devoir attendre plusieurs années avant de la revoir.
Elle a raison, se dit Ruthana. La roue tourne. Elle envisagea de prendre des vacances. Peut-être dans quelque situation romantique rencontrerait-elle un homme, ne serait-ce que pour la durée du séjour. Mais elle décida finalement de s’abstenir : elle économisait pour l’Afrique.
Inquiète pour Flora qui avait été souffrante, elle décida d’aller passer quelques jours à Stockton. Elle n’avait pas vu sa mère depuis plusieurs années. Et parce qu’elle savait qu’une grande manifestation pour les droits civils devait avoir lieu à Washington, elle s’y arrêta quelques jours en cours de route, et n’eut pas à le regretter.
La ville débordait de monde, mais une de ses connaissances à la mairie appela un collègue à Washington qui lui dénicha une chambre. Au matin du rassemblement, Ruthana décida d’aller à pied et constata qu’elle se faisait rapidement incorporer dans une marée humaine de Noirs, tous mus par une joyeuse détermination. Elle devint un élément de cette foule qui devait finalement compter plus de trois cent mille personnes.
Des années plus tard, elle serait heureuse de pouvoir dire qu’elle était là, bien qu’elle n’ait pas vu grand-chose, hormis les foules pressées autour d’elle. Elle entendit cependant, relayées par haut-parleurs, les paroles prononcées ce jour-là par Martin Luther King.
« Retournez au Mississippi, retournez en Alabama, clama-t-il. Retournez en Géorgie, retournez en Louisiane, retournez à vos taudis et à vos ghettos dans les villes du Nord, en sachant que, d’une façon ou d’une autre, cette situation peut changer et changera. Ne nous vautrons pas dans les vallées du désespoir. »
Il fit part de ses rêves.
« Aujourd’hui, j’ai fait un rêve. J’ai rêvé que, un jour, toute vallée sera relevée, et toute colline et toute montagne sera rabaissée, tout éperon deviendra une plaine, et tout mamelon une trouée, et la gloire du Seigneur sera révélée à tous les êtres faits de chair. »
C’était un discours puissant, empli de rêves, et il eut sur Ruthana, comme sur tant de ceux qui l’entendirent, un impact profond.
Il lui donna de l’espoir.
Et d’après Ben c’était la condition nécessaire à la réalisation d’une vie bien remplie.
« Libres enfin ! Libres enfin ! » s’exclama Luther King pour conclure. « Merci, Dieu tout-puissant, nous sommes libres enfin ! »
Elle poursuivit sa route jusqu’à Stockton, habitée par tout ce qu’elle avait vu et entendu, habitée également, pour la première fois, par un certain optimisme quant à l’avenir.
La seule incertitude qui lui restât encore concernait son propre avenir. Flora, bien rétablie de tous ses maux, fut heureuse de revoir sa fille. Elle voulait tout savoir de Luke et des siens, et revenait sans cesse sur leur visite à l’église de Stockton et sur la réaction enthousiaste de la ville face à ces musulmans. Ruthana était persuadée que la conversion de Luke ne changeait strictement rien aux sentiments de Flora pour son fils et les siens. Elle les aimait. C’était pur, simple et inconditionnel.
Elle aimait également Willie, mais s’inquiétait davantage pour sa famille et révéla à Ruthana certaines choses qu’elle ignorait encore. Albie et sa femme étaient allés rendre visite à leur fille, leur gendre et leurs petits-enfants, et étaient revenus avec des nouvelles alarmantes. Don avait laissé tomber l’université et travaillait comme barman dans un club de jazz. Il avait emménagé dans un studio avec quelques amis et ne voyait guère plus ses parents qu’une fois par semaine.
Diana entretenait des opinions politiques extrémistes. Avec quelques étudiantes, elle avait réussi à évincer le président du syndicat des étudiants noirs, en l’accusant de « parler noir, coucher blanc », selon ses propres termes. Diana avait été élue à sa place. Willie et Ernestine ne pouvaient pratiquement plus parler à leur fille sans que la conversation ne dégénère en violente dispute. Willie faisait de son mieux pour se montrer raisonnable. Diana disait beaucoup de choses qu’il avait déjà entendues dans sa jeunesse dans la bouche des communistes qu’il fréquentait alors : les conditions épouvantables du ghetto créées par les marchands de sommeil, les enfants affamés, pas seulement dans le tiers-monde, mais également aux États-Unis. Chaque jour, Diana paraissait se radicaliser davantage, opter toujours plus pour la violence comme unique réponse.
Booker seul apportait du bonheur à toute sa famille. Il était venu passer des vacances à Stockton l’été précédent, et tout le monde l’avait adoré. Il avait donné un récital de piano un soir dans la salle paroissiale et chacun s’accordait pour penser qu’un grand avenir musical l’attendait.
Les quelques jours se passèrent agréablement à cultiver d’anciennes relations. Un après-midi, Ruthana rendit visite à Mme Hopkins. Elle devait se féliciter de son initiative.
« Eh bien, Ruthana, commenta celle-ci. Je n’espérais plus jamais te revoir. »
Ruthana fut intriguée. Mme Hopkins semblait curieusement gênée, inquiète même.
« Eh bien…, je suis seulement venue vous remercier. Pour tout ce que vous avez fait pour moi. Vous avez été si gentille. »
Elle crut voir briller des larmes dans les yeux de Mme Hopkins.
« Oui, dit Mme Hopkins, entre, je t’en prie. »
Elle gardait pourtant un air légèrement contraint, ou peut-être nerveux. Elle mena Ruthana au salon et demanda à Connie, sa nouvelle bonne, de leur apporter du café.
« Je ne reçois plus beaucoup de visites ces jours-ci.
— Et comment va M. Hopkins ? » hasarda Ruthana.
Mme Hopkins eut l’air surpris.
« Vous n’êtes donc pas au courant ? s’étonna-t-elle. Il m’a quittée voilà plusieurs années déjà. Il vit à Memphis avec je ne sais quelle poule. »
Ruthana était choquée.
« Je suis confuse, je ne savais pas… »
Mme Hopkins décrivit non sans amertume une jeune « pouffiasse » qui ne s’intéressait qu’à l’argent de M. Hopkins et le plaquerait un jour ou l’autre.
« J’étais persuadée que ta mère te l’aurait raconté.
— Non, dit Ruthana. Elle me raconte les nouvelles locales, mais ça, elle ne l’a jamais mentionné. »
Il y eut un bref silence.
« Et l’histoire du Star Café, elle te l’a racontée ?
— Que s’est-il passé ? demanda Ruthana, troublée.
— Et mon petit-fils ?
— Je ne vois vraiment pas de quoi vous parlez, madame Hopkins. Je suis désolée », affirma Ruthana.
Elle perçut chez Mme Hopkins un grand soulagement et un besoin de se libérer d’un poids. Lentement, avec une certaine nervosité, elle raconta à Ruthana comment, un jour, Flora avait réussi à mettre fin à elle toute seule à la ségrégation au Star Café.
« Je suis loin d’être fière du comportement de mon petit-fils, confessa-t-elle. Si ce n’est qu’il a su s’en aller. »
Elle examinait le mouchoir qu’elle tenait à la main, le triturait. Elle leva enfin les yeux sur Ruthana.
« C’est pour cela que j’ai été tellement surprise de te revoir ici. Je pensais que tu devais me détester. »
Ruthana était abasourdie. Elle réussit néanmoins à trouver des mots gentils pour Mme Hopkins, tout en étant incapable d’imaginer ce qu’elle allait dire à sa mère.
Ruthana alla tout droit chez Pearl et exigea de savoir si l’histoire était vraie, bien qu’il lui parût inimaginable que Mme Hopkins ait pu l’inventer.
Pearl confirma le récit, tout en précisant que Flora lui avait fait jurer de garder le secret. Elle souhaitait qu’aucun de ses enfants ne le sache, craignant qu’ils ne s’inquiètent pour elle.
Ruthana garda donc le secret jusqu’au matin de son départ. Alors elle fut incapable de se retenir de dire à Flora toute son admiration pour elle.
« J’ai entendu une anecdote à ton sujet, commença-t-elle, mine de rien. Au Star Café. » Flora renifla et se détourna, mais quand elle se retourna vers Ruthana, ses yeux brillaient de fierté.
« Il y en a dans le coin qui ont la langue bien active, grommela-t-elle. C’était rien.
— Mais si, M’man ! répliqua Ruthana, tout aussi fière que sa mère. C’était quelque chose, quelque chose de formidable.
— Eh ben, je l’ai fait, reconnut Flora. Et depuis les choses ont un peu changé par ici. »
Elles se quittèrent à la gare. Ruthana s’efforça de ravaler ses larmes pour ménager Flora. Sa mère lui paraissait âgée, sa santé la préoccupait et elle n’était pas sûre de la revoir un jour.
Ce fut cette année-là que la guerre qui couvait depuis si longtemps sous la cendre éclata vraiment dans le Sud. À Birmingham dans l’Alabama, la police attaqua au canon à eau des manifestants pour les droits civils conduits par le Dr King et lâcha les chiens sur eux. Ces images de violence suscitèrent au Nord des appels vibrants à l’action et Ruthana se demanda ce qu’il y avait de changé. Depuis des années, le même phénomène touchait le Sud, à plus petite échelle, sans que cela soulève une telle indignation.
À son travail, on s’accordait pour estimer que la télévision avait pris beaucoup d’importance sans que l’on s’en aperçoive. Avant il y avait des reportages simples, quelques photos, ou de courts extraits d’un reportage montrant une actualité précise, les neuf étudiants de Little Rock par exemple. Désormais les événements étaient couverts intégralement et de façon spectaculaire, grâce à de nouvelles caméras plus mobiles.
Ce n’était pas la seule explication. Certains événements ne pouvaient être filmés par les caméras de télévision, seulement leurs conséquences. Mais peut-être à cause de ce nouveau média, la violence s’éleva à des niveaux choquants, jamais atteints auparavant.
Toujours dans l’Alabama, quatre jeunes filles furent tuées au catéchisme quand un groupe de Blancs fit exploser une bombe dans leur église.
Medgar Evers, un militant bien connu du Mouvement des droits civils, fut abattu devant sa maison dans le Mississippi.
Puis en novembre, au Texas, ce fut l’assassinat du jeune président.
Pour Ruthana, la terre cessa de tourner lorsqu’elle apprit l’affreuse nouvelle de la mort violente de Kennedy. Elle n’entendait plus que la voix de Ben résonner à ses oreilles : « Ils se débarrassent de tous ceux qui se lèvent pour défendre la cause des Noirs. »
Se pouvait-il que cela soit vrai ? Étaient-« ils » à ce point puissants qu’ils n’hésitaient pas même à tuer un président ? La douleur et le choc éprouvés ce jour-là la privèrent de quelque chose d’important. S’« ils » pouvaient tuer des présidents, comme on avait assassiné Lincoln et Kennedy, s’« ils » pouvaient se débarrasser de toute personne qui se levait pour la défense des Noirs, comment espérer en l’avenir ?
Elle savait qu’elle se montrait irrationnelle. D’autres avaient défendu les Noirs, comme Roosevelt et Truman, sans pour autant qu’on les assassine ou qu’on se débarrasse d’eux, mais la succession des mauvaises nouvelles lui fit perdre un instant toute rationalité.
Willie l’appela, la suppliant de venir passer Noël à Chicago. Diana venait de se faire renvoyer de l’université. Willie était au bout du rouleau, il avait besoin d’aide.
C’était une sale histoire : Diana et une demi-douzaine d’autres avaient fait irruption dans une réunion du conseil d’administration de l’université, ils avaient lancé sur la table des bocaux remplis de cafards en vociférant que ces insectes provenaient des logements des ghettos avoisinants. Quelqu’un (Diana, disait-on) avait alerté la chaîne d’informations locales et une équipe de télévision s’était trouvée là pour couvrir l’événement.
L’université aurait bien laissé Diana quitte pour un avertissement, mais elle avait prononcé un discours devant le bureau du doyen de la faculté, dans lequel elle saluait ses frères et sœurs révolutionnaires et dénonçait l’institution en tant que bastion de l’élitisme, une coquille d’œuf dans une porcherie.
Alors on l’avait renvoyée.
Ruthana partit donc passer Noël à Chicago. Elle ne pensait pas pouvoir faire grand-chose, mais cela ne coûtait rien d’essayer. Par ailleurs elle avait besoin de passer Noël entourée des siens.
Diana se montra boudeuse et agressive. Elle demeurait chez ses parents uniquement parce qu’elle n’avait pas les moyens de s’installer ailleurs. Elle résista à toutes les tentatives de Ruthana pour l’atteindre, accusant sa tante d’appartenir à la bourgeoisie noire. Elle vouait un culte à Malcolm X alors que Martin Luther King lui apparaissait comme une sorte d’oncle Tom. Elle passait le plus clair de son temps enfermée dans sa chambre à écouter un rock fort et agressif.
Willie et Ernestine étaient au désespoir. Même Booker, habituellement si gai, était affecté par la rage de Diana et l’incapacité de ses parents à comprendre ce qui avait pu si gravement déraper.
Don débarqua un jour. Il salua tout le monde avec désinvolture, y compris Ruthana qu’il n’avait pourtant pas vue depuis des années. Il se montrait tour à tour détaché ou passionné, plaisantant de ce qui passait pour sacré aux yeux de ses parents, et défendant toutes les convictions et tous les agissements de Diana.
Pendant qu’il était là, Albie téléphona de Stockton. La mère d’Ernestine était morte. Ruthana vit le moment où sa belle-sœur allait craquer. Celle-ci resta d’abord absolument immobile, les bras tendus le long du corps, soutenue par Willie, puis elle roula des yeux et rejeta la tête en arrière, tremblant de tous ses membres.
« Seigneur Jésus ! hurla-t-elle. Oh ! Seigneur Jésus ! »
Elle se mit à sangloter violemment. Willie et Booker l’emmenèrent dans sa chambre, puis Willie revint trouver Ruthana.
« Il faut un docteur, annonça-t-il.
— Oui, bien sûr », dit Ruthana en se dirigeant vers le téléphone. Diana émergea de sa chambre pour voir quelle était la cause de toute cette agitation, tandis que Don se prélassait dans un fauteuil.
« J’suppose que ça veut dire la mort de Noël », confia-t-il à sa sœur.
Ce fut alors que son père le frappa.
Ruthana les accompagna à la gare, ce qu’elle devait regretter par la suite. Don et Diana partaient pour Stockton en traînant des pieds, Don était toujours en rage à cause de la gifle reçue de son père et Booker furieux contre tous les deux.
Tous attendaient non loin du guichet pendant que Willie prenait les billets. La guichetière, une Blanche, bavardait pour passer le temps.
« Et vous autres, vous rentrez chez vous pour Noël ?
— Non, M’dame, répondit Willie. On a un décès dans la famille.
— Dis-lui qu’elle se mêle de ses putains d’oignons », grommela Diana. Heureusement, le guichet était équipé d’un verre épais, de sorte que la préposée ne l’entendit pas.
Mais la remarque n’avait pas échappé à Willie ni à Ernestine. Ruthana, qui se tenait à côté de Diana, tenta d’étouffer le drame dans l’œuf.
« Diana, laisse tomber », la pressa-t-elle.
Mais rien n’aurait pu l’arrêter.
« Son putain de boulot, c’est de vendre des billets, pas de faire passer des interrogatoires aux Noirs. »
Ernestine se retourna vers sa fille.
« Elle fait rien d’aut’que son boulot, dit-elle, sentant la moutarde lui monter au nez. Tu respec’ donc rien ? Personne ? »
Don ne fit rien pour arranger les choses. Il encouragea Diana : « On rampe devant ces pauv’ Blancs. Oui, M’sieur, non, M’sieur, on veut pas d’ennuis nous aut’.
— Oh ! pour l’amour du ciel ! » marmonna Booker en s’éloignant pour aller s’asseoir sur un banc. Il ne voulait prendre aucune part à cette histoire.
Ayant récupéré ses billets, Willie s’approcha d’eux, les yeux brillants de colère.
Il s’efforça de rester calme : « Qu’est-ce qui se passe ? leur demanda-t-il.
— Tu te comportes en nègre », cracha Don.
C’est à ce moment-là que Ruthana comprit que son problème ne se limitait pas à la marijuana. Ses yeux pétillaient. Il était en train de franchement s’amuser.
« Et qu’est-ce que tu veux que je sois d’autre ? demanda Willie.
— Ce que tu voudras, jeta Don en s’éloignant. Je vais vivre ma propre vie.
— Après tout c’qu’on a fait pour toi ! cria Ernestine.
— Oh oui, si on chantait encore une fois cet air-là », reprit Don, revenant sur ses pas. Puis, singeant leur patois campagnard : « On vous a donné tout c’qu’on avait ! On a mis de côté pour vot’université alors qu’c’était bien trop cher pour nous ! »
Diana pouffa de rire. Ruthana se dit que quelle que soit la substance prise par Don il en avait sûrement donné à sa sœur. Elle crut que Willie allait encore frapper son fils, tant ses poings étaient serrés.
« Et pour tes gosses à toi, tu comptes faire quoi ? lança-t-il à Don.
— En tout cas je vais faire sacrément attention à ce qu’ils ne vous ressemblent pas », rétorqua Don. Il projeta son menton en avant, comme pour inviter l’inévitable coup de poing.
Mais Willie ne le frappa pas. Au contraire, on aurait plutôt cru que c’était lui qui venait de recevoir une gifle de Don.
« Mon fils, non, dit-il, suppliant. C’est pas le moment. Il faut… Pense à ta mère… »
Ernestine sanglotait dans les bras de Ruthana.
Don jeta un coup d’œil à Diana qui hocha la tête. Ils prirent leurs valises.
« On se casse », annonça Diana.
Ils tournèrent les talons et s’éloignèrent.
« Vous êtes cinglés ? » cria Booker.
Ernestine, voyant ce qui se passait, se dégagea des bras de Ruthana. Elle fit quelques pas et hurla à l’adresse des jumeaux : « Écoutez-moi ! Je suis vot’ M’man ! Et lui c’est vot’ P’pa ! Vous allez où ? »
Ils ne se retournèrent même pas ; ils s’éloignaient toujours.
« Vous m’entendez ? brailla encore Ernestine. Vous me voyez ? Parlez-moi ! »
Diana s’arrêta et se retourna sous le regard de Don.
« Que les morts enterrent leurs propres morts », lança la jeune fille avant de s’éloigner.
Don la suivit en pouffant de rire.
Booker se leva, s’approcha de sa mère et entoura ses épaules de son bras.
« Allons viens, M’man. On va rater le train. »
Il souleva sa valise et entraîna sa mère en larmes.
Willie n’avait pas bougé. Ruthana essaya de trouver des paroles de réconfort.
« Ils reviendront », dit-elle.
Willie, les yeux toujours rivés sur ses enfants, paraissait à peine l’entendre.
Puis il secoua légèrement la tête et dévisagea sa sœur.
Il l’avait entendue, mais ne la croyait pas.
Il resta silencieux. Il prit ses sacs et se dirigea vers le train.
Ruthana resta sur place, frissonnant parce qu’il faisait froid.
Trop froid. Désespérément froid.
Elle n’avait plus envie d’être là. Elle voulait être ailleurs, loin, très loin. Dans un endroit chaud.
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