Mama Flora
Ernestine
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Ernestine rangea la lettre de Willie, et chercha à démêler ses sentiments. Elle lui avait écrit deux semaines auparavant, pour lui parler de la future cérémonie et lui laisser entendre que Flora serait enchantée si son fils y assistait. Elle ne pensait pas qu’il accepterait de venir.
Elle se trompait. Willie annonçait son retour au pays.
Cela faisait quatre ans qu’il était à Chicago. Pendant chacune de ces quatre années, Ernestine avait pensé, avait espéré qu’il reviendrait, ne fût-ce que pour ses vacances, que pour voir sa maman, mais les deux premières années, il écrivit qu’il avait espéré, qu’il avait projeté de revenir mais qu’il avait eu « un empêchement ». Dans ses lettres des deux dernières années, il n’avait même plus été question d’un retour. D’ailleurs, au cours de l’année écoulée, il n’avait pratiquement pas écrit à Ernestine.
Elle en était peinée, mais pas surprise. Quand il était parti, elle était encore trop jeune pour s’inquiéter de cette séparation. Ils avaient grandi ensemble pour ainsi dire, ils se connaissaient depuis la maternelle. Les autres garçons avaient quitté l’école assez vite pour travailler, mais Willie était resté et ils s’étaient liés d’amitié. Lentement, presque par hasard, cette amitié était devenue autre chose, et la première fois où Willie l’avait invitée à sortir avec lui, Ernestine avait trouvé la chose toute naturelle. Ils s’entendaient bien, ils s’amusaient beaucoup ensemble, ils étaient à l’aise l’un avec l’autre. Elle pouvait l’enguirlander, trépigner, ou même lui taper dessus, cela n’affectait en rien les liens qui les unissaient, parce qu’ils avaient l’habitude de se voir tous les jours, quelle que fût leur humeur.
La première fois que Willie l’avait embrassée, Ernestine n’avait pas eu l’impression de franchir un pas énorme ; c’était en quelque sorte le prolongement normal de ce qui existait déjà entre eux, l’expression d’un sentiment nouveau quoique peu familier. Jamais il n’y eut de moment précis au cours duquel ils décidèrent qu’ils étaient ensemble, ils avaient toujours été ensemble ; simplement les sauteries, le cinéma et les boissons gazeuses Chez Pop vinrent remplacer leurs amusements d’enfants.
Elle n’était pas tombée amoureuse de Willie. Elle avait dérivé vers l’amour, sans même avoir conscience de sa destination ; ce ne fut que quand Willie partit qu’elle comprit qu’elle était arrivée.
Elle était la première personne à qui Willie avait confié son désir de partir pour Chicago, et cette ambition lui paraissait naturelle, à elle aussi. Elle ne croyait pas que son départ modifierait leurs rapports, parce que rien d’autre, jamais, ne les avait modifiés, et parce qu’elle n’avait jamais été séparée de lui.
En y repensant, Ernestine se rendait compte qu’elle avait été d’une grande naïveté. À la base même de leurs rapports se trouvait le fait qu’ils avaient toujours été ensemble ; alors, forcément, la séparation devait faire une différence.
Elle fut longue à le comprendre. Au début, Willie écrivait régulièrement. Ses premières lettres étaient courtes, certes, mais bourrées de mots doux et de tendresse, elles lui sortaient du cœur. À mesure que les mois s’écoulaient, ses lettres devinrent plus longues, lui faisant le récit des événements de sa vie, et elles reflétaient un sentiment de solitude et de nostalgie. Dans son idée, Ernestine le voyait très clairement, assis dans sa chambre tous les soirs, tout seul, en train de lui écrire, sans amis, sans rien à faire, sans point de chute, et elle souffrait pour lui. Elle aurait donné beaucoup pour être avec Willie, et l’idée d’aller passer des vacances à Chicago s’infiltra dans son esprit. Mais cette idée n’était pas réaliste ; elle n’en avait pas les moyens, et de toute façon ses parents ne la laisseraient sûrement pas partir, mais le rêve d’un tel voyage, et de leurs retrouvailles, était bien doux. Elle ne parla pas à Willie de ses projets.
Ernestine quitta l’école et trouva du travail au magasin de mode Lanier ; sa vie professionnelle et les fonctions qu’elle occupait à l’église la mettaient en contact avec d’autres jeunes gens. Plusieurs d’entre eux cherchèrent à l’inviter, mais Ernestine refusa toutes leurs propositions et resta fidèle à celui qu’elle aimait.
L’église avait été reconstruite depuis l’incendie ; Ernestine y voyait Flora tous les dimanches et passait toujours quelques instants à bavarder avec elle et Ruthana. La conversation de Flora se bornait presque entièrement à décrire la belle vie que menait Willie à Chicago, et en l’écoutant, Ernestine se rendait compte que Willie mentait à sa mère. Les lettres qu’il lui adressait étaient courtes et toujours joyeuses, la tenant au courant de ses activités.
Ernestine allait en outre voir Flora au moins une fois par semaine, en veillant toujours à lui apporter un petit cadeau – un gâteau, un savon délicatement parfumé, un petit sachet de lavande qu’elle avait confectionné. Flora était toujours contente de la voir, ne fût-ce que pour parler de Willie. Son fils lui manquait affreusement, mais elle cachait avec courage le chagrin que lui causait son absence.
Un jour, cependant – il y avait environ six mois que Willie était parti –, Ernestine trouva Flora en larmes. Elle la serra dans ses bras, en lui demandant ce qui n’allait pas, mais au début Flora refusa de répondre. Ernestine s’efforça de la consoler, en lui racontant un incident comique à l’entrepôt dont Willie avait parlé dans sa dernière lettre.
« Il travaille, il a pas besoin d’argent », dit brusquement Flora. Ernestine ne savait pas trop si c’était une question.
« Oui, il travaille à l’entrepôt, répondit-elle, perplexe. Il gagne bien. »
Flora fit entendre un petit reniflement, comme si elle n’en croyait pas un mot. « Alors, pourquoi il paie pas ce qu’il doit ? »
Et tout à coup, elle laissa échapper la vérité. Hank, le bookmaker, était venu la voir pour lui dire que Willie lui devait vingt dollars : une dette de jeu qui n’était pas encore acquittée quand il était parti.
« Des paris ! jeta Flora en crachant presque le mot. Mon garçon pariait ! »
Elle foudroya Ernestine du regard.
« Tu le savais, toi ? Tu le savais qu’il pariait ? »
Ernestine rougit. Elle savait, en effet, que Willie était joueur, et elle comprenait pourquoi il n’en avait rien dit à sa mère.
« Ben, il jouait un peu, dit la jeune fille. Je suis sûre que c’était pas grand-chose.
— Vingt dollars c’est plus que pas grand-chose, aboya Flora. Vingt dollars c’est beaucoup d’argent. »
Elle se tamponna les yeux.
« Il va laisser son âme au diable, mon garçon, s’il fait pas attention », dit-elle.
Cette prophétie parut se réaliser. Willie commença à parler dans ses lettres d’un nouvel ami, un certain Josh qui, à l’en croire, était « un mec à la coule ». Il décrivit ses amusements du samedi soir, les séances de cinéma, les dancings où il allait en compagnie de Josh. Il précisait qu’il avait parfois dansé avec des filles, mais simplement pour le plaisir de danser, car aucune n’avait d’intérêt pour lui, c’était toujours Ernestine qu’il aimait.
Les premiers petits pincements de jalousie commencèrent à couver dans le cœur d’Ernestine.
Les lettres de Willie devinrent moins fréquentes et moins régulières. Au début, elles étaient arrivées une fois par semaine, avec une parfaite ponctualité ; elles formaient une des constantes de l’existence d’Ernestine. La première fois qu’une lettre n’apparut pas au jour dit, Ernestine se désola et se fit un mauvais sang d’encre à l’idée que Willie était peut-être malade. Elle ne dit rien à Flora.
La semaine suivante, une lettre arriva, contenant une petite phrase d’excuse. Il disait qu’il avait été très pris par son travail, avec beaucoup d’heures supplémentaires. Il avait besoin de cet argent pour payer le nouveau costume qu’il avait acheté. Il appelait ça un costume de zazou, et il essayait de le décrire à Ernestine, mais elle ne parvenait pas à se l’imaginer.
Le lendemain, au magasin, en papotant avec son amie Clara, qui avait deux ans de plus qu’elle, elle mentionna ce costume. Clara écarquilla les yeux et se mit à pouffer. Elle dégotta une revue où figurait une photographie d’un jeune zazou, et la montra à Ernestine.
Celle-ci contempla le cliché, ébahie. Elle ne parvenait pas à se représenter Willie vêtu avec autant d’élégance.
Clara lui assura qu’elle n’était pas du tout à la page. Tous les garçons affranchis, tous les Noirs des grandes villes portaient des costumes de zazous, fréquentaient les dancings et dansaient le boogie-woogie.
« Faut te mettre au parfum, ma petite, dit Clara. Si tu veux garder ton Willie, faut te mettre au parfum. »
Ernestine emporta la revue chez elle, afin d’étudier la photographie bien en sécurité dans sa chambre. Elle avait été prise dans un dancing, et à l’arrière-plan on apercevait plusieurs jeunes femmes qui dévoraient le zazou des yeux. C’étaient ces femmes, bien plus que le costume, qui inquiétaient Ernestine. Elles portaient des robes qu’elle trouvait quelque peu choquantes – très modernes –, la jupe remontant presque au-dessus du genou et le haut révélant davantage de choses qu’il n’en cachait. On aurait dit des grues.
Ernestine reposa la revue et réfléchit, les yeux dans le vide. Si Willie fréquentait les dancings avec des filles de cet acabit, il était peu probable qu’il se contentât simplement de danser avec elles.
Willie resta ensuite un mois entier sans écrire, après quoi elle vit arriver un pli qui était davantage un billet qu’une lettre, pour lui dire que tout allait très bien et qu’il écrirait plus longuement dès qu’il le pourrait. Il était très occupé, disait-il. Il écrivit en effet, comme promis, mais il n’y avait qu’une page, et même s’il lui assurait qu’elle lui manquait beaucoup, il n’y était pas question d’amour.
À l’automne, cette année-là, le costume de zazou fit son entrée à Stockton. Dave Lanier, le fils de Tom et le frère de Pete, s’en fut passer deux semaines de vacances à Chicago, avec sa femme, Bess. Il partit vêtu de son complet du dimanche en serge grise et revint métamorphosé, se pavanant dans un costume rouge vif.
Il inaugura sa tenue lors d’une sauterie du samedi soir. Ernestine y assistait avec Clara et le petit ami de Clara, Andy.
Quand Dave arriva en compagnie de Bess, l’assistance se tut, médusée, avant de commencer à jacasser à qui mieux mieux au sujet de la seule chose au monde qui comptait en ce moment précis : les toilettes de Dave et Bess.
Celle de Dave était écarlate. Le veston était long et ample. Le pantalon bouffait aux genoux, avant de se resserrer brusquement pour encercler la cheville. Dave portait un gigantesque chapeau écarlate, d’où pendait un long morceau de mousseline, et il avait des chaînes en or autour du cou et des poignets.
Bess avait revêtu une robe courte en taffetas chatoyant d’un bleu-vert électrique, et les talons de ses chaussures étaient d’une hauteur vertigineuse.
Le pianiste se mit à marteler un air très enlevé, un swing. Dave entraîna Bess jusqu’au milieu de la piste et commença à la faire tourner, exécutant une danse qu’ils venaient d’apprendre à Chicago.
Le boogie-woogie.
La foule de spectateurs était dans tous ses états, multipliant les bravos et les applaudissements, et on ne parla que de ça pendant une bonne semaine. Stockton avait l’habitude des danses énergiques, le lindy hop, le shag et même certaines variantes du bon vieux black bottom, mais le boogie-woogie était très différent. Il était moderne. Il était fou. Il était tout bête.
Les habitants de la ville en avaient vu de courts extraits dans les bandes d’actualités au cinéma, mais toujours avec des danseurs blancs. Jamais ils n’avaient vu de boogie-woogie exécuté par leurs frères de race. Ils ne mirent pas longtemps à l’apprendre. Après quelques instants de silence ébloui, deux ou trois jeunes gens entraînèrent leurs cavalières sur la piste et se déchaînèrent. Dave et Bess, toutefois, restèrent les vedettes du spectacle.
Bien qu’elle eût acclamé la danse, bien qu’elle eût même admiré les toilettes, Ernestine sentait une inquiétude la tarauder. Dave, dont la famille était riche, n’avait pas fait mystère de ce qu’avait coûté son costume, et chacun se murmurait la somme tout en contemplant la démonstration de boogie-woogie. Ernestine éprouva un choc désagréable. Si c’était vrai, et si Willie avait bel et bien acheté un costume du même genre, il devait gagner beaucoup d’argent à Chicago.
Mais il lui disait dans ses lettres que le coût de la vie était très élevé en ville et qu’il était toujours fauché.
Et jamais il n’envoyait dix cents à Flora.
Ernestine lui écrivit, en lui décrivant le costume de Dave et en mentionnant le prix qu’il avait coûté. « On dirait que tu gagnes gros », ajoutait-elle.
Willie resta trois mois sans répondre. Quand il écrivit enfin, il n’était question ni de costumes, ni de dancings, ni même de Josh. Sa missive était une confession et il implorait le pardon d’Ernestine.
Il avait couché avec une Blanche, annonçait-il. Il n’en avait pas eu l’intention, il était ivre, au cours d’une soirée dansante, et la diablesse l’avait séduit. C’était la seule et unique fois où il avait trompé Ernestine, précisait-il, et cela ne se reproduirait plus. S’il le lui disait, c’était parce qu’il tenait à être tout à fait franc envers elle.
Il ajoutait qu’il comprendrait très bien si Ernestine rompait avec lui après une telle faute, mais il priait Dieu pour qu’elle n’en fît rien. Elle était la seule femme qu’il aimait, et il mourait d’envie de se retrouver auprès d’elle.
Une douzaine d’émotions différentes ravageaient le cœur d’Ernestine. La première à s’emparer d’elle fut la colère. Elle eut envie de déchirer la lettre, de la brûler et d’écrire à Willie pour lui dire d’aller se faire voir, mais elle se retint. Elle roula quand même la feuille en boule et l’expédia de l’autre côté de la pièce, avant de cracher quelques mots qu’elle avait entendu d’autres personnes utiliser, mais n’avait jamais dits elle-même. Elle lança aussi un ou deux coussins à travers sa chambre, mais déjà elle faisait attention à ne rien casser.
La déception est l’ombre inséparable de la colère, et celle que lui causait Willie était si forte qu’elle pleura. Elle n’était pas assez sotte pour s’imaginer que Willie était encore puceau, même si elle veillait jalousement sur sa virginité pour lui en réserver la primeur, mais elle ne voulait pas entendre parler de ses frasques amoureuses.
Elle se sentit outragée, mais cela ne dura pas. Elle était étonnée de ne pas avoir davantage de chagrin. Elle aimait Willie, et le fait qu’il n’avait pas tenu ses engagements envers elle aurait dû lui faire de la peine ; pourtant c’était à la colère qu’elle en revenait invariablement. Et puis à autre chose. Elle se demandait pourquoi Willie l’avait mise au courant.
Car enfin il aurait pu lui cacher la chose, et jamais elle n’en aurait rien su, alors pourquoi cet aveu ? Il lui semblait difficile de croire que cette expérience avait traumatisé Willie au point de le faire renoncer définitivement à toutes les autres femmes. Elle ne croyait pas non plus qu’il avait été séduit, comme il le prétendait. Ernestine n’en savait pas très long sur les hommes, mais elle n’était pas totalement ignorante. Elle savait que le mot « non » ne venait pas facilement à ces messieurs, dès qu’il était question de femmes, et l’idée du pauvre Willie, tout innocent dans son costume neuf, agressé par une prédatrice blanche ne collait pas, même s’il était ivre mort. Ou s’il prétendait l’être.
Par-dessus tout, une phrase l’intriguait : « Je comprendrai très bien si tu me laisses tomber. »
Ça voulait dire quoi, ça ? Ernestine était-elle devenue une gêne pour Willie, une partie de son passé dont il voulait se débarrasser ? La confession avait-elle pour but de l’inciter, elle, à prendre la décision de rompre ?
Était-il en train d’exclure définitivement de son existence Stockton et tout son passé ? Ne reviendrait-il jamais chez lui ? Mais alors, dans ce cas, pourquoi continuait-il à écrire ? Il aurait été beaucoup plus simple de cesser de correspondre.
Avant de partir pour Chicago, Willie s’était aventuré dans le quartier blanc de Stockton pour se faire tirer le portrait au Studio photographique Dunbar. Il en avait offert un exemplaire à sa mère et un à Ernestine, chacun dans un cadre bon marché.
Elle prit la photographie pour la regarder. Si Willie cherchait à faire sortir Ernestine de ses gonds afin de la pousser à l’envoyer balader, il allait être déçu.
« Non, non, mon joli, dit-elle à la photographie. Ça ne marchera pas. Pas avec moi. »
Elle réfléchit un certain temps à la réponse qu’elle allait lui envoyer, si toutefois elle lui répondait. Elle commença plusieurs lettres, mais sans jamais parvenir à exprimer ce qu’elle avait envie de dire, si bien qu’elle les déchira toutes.
Un mois plus tard, à peu près, un soir de chorale, Pearl présenta un nouveau membre des chœurs – et de la congrégation. Il s’appelait Jack Frawley.
Jack avait à peu près le même âge que Willie, il n’était pas aussi beau, pas aussi grand, ni aussi fort, mais il était aimable et joli garçon, et il avait un sourire timide qui faisait fondre Ernestine. Après la séance, elle alla se présenter à Jack. Ses parents et lui venaient tout juste de s’installer à Stockton ; ils arrivaient de Muscle Shoals, une petite ville de l’Alabama. Le père de Jack avait déplu à son patron blanc qui l’avait mis à la porte, et c’était un coin où l’on trouvait difficilement du travail. Ils avaient donc franchi le fleuve, en quête d’un emploi et d’un endroit agréable où se fixer, et ils avaient trouvé les deux à Stockton.
Ils bavardèrent de nouveau ensemble le dimanche, après le service, et Jack présenta Ernestine à ses parents. Le mercredi suivant, après la chorale, Jack invita Ernestine à venir boire un verre avec lui Chez Pop, et elle accepta. Elle s’aperçut que la compagnie de Jack lui plaisait, et que le garçon la trouvait sans aucun doute à son goût. Une amitié, marquée par l’aisance et la désinvolture, s’établit ; ils allaient de temps en temps au cinéma ensemble, ou bien danser, mais Jack avait beau l’embrasser chaque fois qu’il la raccompagnait chez elle, il n’y eut jamais rien de sérieux entre eux.
Cela, cependant, Ernestine se garda bien de le dire à Willie. Elle avait enfin quelque chose à lui écrire. Elle ne fit aucune allusion à ses aveux, ni aux femmes blanches, ni à la fidélité dans leurs rapports. Elle préféra lui parler, sur un ton enjoué, de sa propre vie, du bon temps qu’elle prenait, et de tous les jeunes gens, notamment Jack, avec qui elle allait danser.
Pendant trois mois, elle resta sans nouvelles de Willie, et elle commença à se demander si elle n’avait pas commis une erreur. Peut-être aurait-elle dû prendre sa confession pour argent comptant, et lui répondre en protestant de son amour et en lui pardonnant ses torts, en lui assurant qu’elle comprenait quelles étaient les tentations qui guettaient un jeune homme dans une grande ville, surtout de la part des Blanches.
Ou bien peut-être aurait-elle dû saisir au vol l’allusion de Willie et rompre avec lui, mettre fin à leurs rapports. L’ennui, c’était qu’elle n’était pas très sûre de la nature même desdits rapports.
La lettre de Willie, quand elle arriva enfin, exprimait exactement tout ce qu’elle avait espéré lire dans le fond de son cœur. Il menait une vie très bien remplie, son travail marchait bien, Josh était un excellent ami, et ils se rendaient dans les dancings tous les samedis. Mais uniquement pour danser, précisait-il avec insistance. Il lui jurait qu’il n’y avait aucune femme dans sa vie. Bon, certes, quelques copines dans les dancings, mais rien de sérieux.
Il était ravi d’apprendre qu’Ernestine s’amusait autant, écrivait-il, heureux de savoir qu’elle sortait et prenait du bon temps. Et il espérait bien que le dénommé Jack ne lui plaisait pas trop. Ernestine était bien jeune, ajoutait-il, elle n’avait aucune expérience des hommes et elle avait intérêt à se méfier.
Il lui disait, pour terminer, à quel point il l’aimait.
Ernestine était comblée, parce qu’elle était toujours amoureuse de Willie. Ou bien du souvenir de Willie, de l’idée qu’elle se faisait de lui. Elle ne savait pas trop combien de temps elle continuerait à éprouver de tels sentiments, parce que s’ils devaient mener à quelque chose il faudrait quand même que Willie et elle fussent ensemble, et la seule chose qu’il ne lui disait pas, dans sa lettre, c’était qu’il allait rentrer.
Elle avait par ailleurs assez de jugeote pour comprendre que Willie lui avouait, de manière implicite, qu’il n’était plus vierge, qu’il avait probablement des petites amies avec qui il ne se contentait pas de danser, loin de là, mais elle n’éprouvait plus la moindre jalousie.
Ils s’étaient donné toute liberté de vivre leur vie à leur guise, sachant pertinemment que leurs rapports, quels qu’ils fussent, ne pouvaient pas progresser autrement qu’ils ne le faisaient. Ce qui était crucial, c’était d’avoir justement des rapports spéciaux.
Peu après, la guerre éclata en Europe. L’Allemagne attaqua divers autres pays. La chose fit vaguement sensation à Stockton et quelques jeunes gens parlèrent de s’engager dans l’armée et de partir se battre, mais ce n’était guère que le sang chaud d’une jeunesse plongée dans l’ennui qui s’exprimait par leur bouche. Rien ne laissait supposer que l’Amérique allait se trouver mêlée à cette guerre, et il n’y avait d’ailleurs aucune raison pour qu’elle le fût.
Et puis d’étranges phénomènes commencèrent à se manifester à Stockton. On vit arriver des voitures pleines d’hommes en costume gris, venus inspecter les terres en friche et faire des relevés, avant de remonter dans leurs véhicules et de repartir. Une semaine plus tard, une autre voiture débarquait, remplie d’une nouvelle équipe de géomètres.
La rumeur se répandit comme un feu de broussaille. Ce fut Clara qui la première annonça la nouvelle à Ernestine, au magasin.
« Le gouvernement cherche un terrain pour y construire une usine. Une fabrique d’armes. »
Andy, le petit ami de Clara, confirma une variante de cette rumeur, lorsqu’ils se retrouvèrent Chez Pop. Le gouvernement devait bâtir une usine à Millington, tout près de Stockton, afin d’y fabriquer non pas des armes, mais des explosifs. Pour faire des bombes.
On ne parlait que de cela en ville.
« Mais voyons, t’es devenu dingue ou quoi ? demanda Albie, le père d’Ernestine, à son ami Henderson. Tu sais aussi bien que moi qu’y a rien du tout à Millington, en dehors d’un poste à essence, deux magasins et quelques bicoques.
— Je sais bien, répondit Henderson, mais je te répète ce qu’on m’a dit, voilà tout. »
M. Sanford avait eu vent d’une autre rumeur.
« Moi, j’ai entendu dire quelque chose d’encore plus maboul, annonça-t-il. Paraît qu’on va construire un endroit pour faire décoller et atterrir les avions, juste à la sortie de Halls. Et Dieu sait que c’est pas le genre de bled où on songerait à aller se mettre à construire. »
Un silence abasourdi s’établit.
Puis le père de Jack déplut à son patron blanc qui le mit à la porte. Ernestine se dit que c’était vraiment une manie chez lui. Jack et elle se firent des adieux larmoyants et tendres, mais loin d’être passionnés, et Jack partit s’installer ailleurs avec sa famille.
La vie d’Ernestine prit un tour très agréable. Le vieux Tom Lanier mourut et aucun de ses deux fils, Pete et Dave, n’avait envie de reprendre le magasin. Il fut donc vendu à un type de Memphis qui le ferma pendant quelques semaines, le fit repeindre et moderniser, avant de le rouvrir sous le nom de Lady Blue. C’était désormais une boutique destinée aux femmes modernes, déclara-t-il, aux femmes noires bien entendu. Ernestine et Clara gardèrent leur emploi, savourant le défi que représentaient ces idées neuves, tout heureuses d’être en mesure de se considérer comme des femmes « modernes ».
« Stockton se met au parfum », dit Clara d’un ton satisfait.
Une semaine plus tard, le train de marchandises le plus long qu’on ait jamais vu traversa la ville. Les vieillards qui restaient assis sur le quai de la gare, à regarder passer le monde, le contemplèrent avec des yeux ronds. La locomotive était à leur hauteur et pourtant ils n’apercevaient pas encore le wagon de queue.
Ils dirent à quelques gamins d’aller annoncer la nouvelle, et aussitôt ceux-ci filèrent mettre la ville entière au courant.
Tout le monde interrompit ses activités pour foncer à la gare regarder passer le train. Il paraissait interminable et il y avait quatre locomotives, réparties à intervalles réguliers, entre les wagons de marchandises. Chacun des wagons était chargé de formes biscornues, recouvertes de bâches en toile vert olive.
Ernestine était accourue, avec Clara, car c’était justement leur heure de déjeuner. Andy, qui travaillait du côté de l’égreneuse à coton, vint les rejoindre.
« C’est des canons, déclara Andy en indiquant les formes biscornues. C’est Bully White qui me l’a dit, et il a été dans l’armée, alors il sait de quoi il parle. »
Albie était venu de la station-service pour contempler le convoi.
« Et quand c’est pas des canons, c’est des camionnettes, ajouta-t-il.
— Mais c’est pour quoi faire, tout ça ? » s’étonna Ernestine. M. Sanford l’entendit.
« Je viens de demander au chef de gare, leur confia-t-il, comme s’il s’agissait de secrets d’État. Il dit qu’il voudrait pas être trop bavard, mais que c’est un train militaire du gouvernement en route pour la Louisiane. Il veut pas en dire plus long. »
Tout cela ne répondait pas à la question d’Ernestine et la chose l’inquiétait. Pourquoi l’armée se livrait-elle à tous ces préparatifs ? L’Amérique n’était pas en guerre.
Elle mentionna l’événement dans la lettre qu’elle écrivit peu après à Willie, mais lui n’en parla pas dans sa réponse.
Ernestine écrivait régulièrement, sinon fréquemment, à Willie, lequel lui répondait de temps à autre. Elle sortait, parfois, avec des jeunes gens, pour aller danser surtout, mais elle n’en trouva pas un pour remplir son cœur, parce que son cœur était déjà occupé par quelqu’un d’autre qui en barrait l’accès.
Elle continuait à aller voir Flora une fois par semaine, et elle aidait Ruthana à faire ses devoirs, dans la mesure de ses moyens. Elle chantait dans les chœurs de l’église, elle aimait Jésus, et elle donnait un coup de main à toutes les fêtes organisées par le pasteur, souvent pour réunir des fonds. Sa sœur aînée se maria ; Ernestine fut demoiselle d’honneur et ce fut elle qui rattrapa au vol le bouquet lancé par la mariée, mais personne ne se présenta sous les traits d’un prétendant sérieux pour demander sa main.
Un dimanche matin, vers la fin de septembre, le révérend Jackson annonça une nouvelle qui lui fit plaisir. Flora devait être honorée du titre d’« Ancienne ».
Après le service, Ernestine serra Flora dans ses bras et vit la lueur de plaisir dans ses yeux. Ainsi qu’une étrange tristesse.
Ce fut Ruthana qui lui en révéla la raison.
« Elle voudrait que Willie vienne, dit-elle. Elle aimerait qu’il soit là pour la voir devenir une des Anciennes de notre Église. Mais elle est trop fière pour le lui demander. »
Cela faisait quelque temps qu’Ernestine n’avait pas eu de nouvelles de Willie, mais ce soir-là, elle lui écrivit pour lui révéler l’honneur qui allait être fait à sa mère et lui dire que Flora serait très heureuse de sa présence.
Elle fut étonnée et ravie de recevoir par retour du courrier une lettre annonçant qu’il allait revenir à Stockton.
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