Mama Flora
Flora
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Flora était au désespoir. Le train par lequel venait de partir Willie le remportait tout droit en enfer.
Elle pleura en le serrant dans ses bras et elle se cramponna à son cou, parce qu’elle était sûre qu’elle ne le reverrait pas avant plusieurs années, et qu’elle ne le reverrait jamais plus tel qu’elle le connaissait. Elle essaya de mentir, de se raconter à elle-même et de raconter aux autres que les petites vacances de Willie lui avaient fait du bien, mais cela ne servait à rien. Willie avait été heureux le dernier jour de sa visite, tout particulièrement quand il était monté dans le train et avait agité la main pour leur dire adieu. Il retournait dans la Cité des Plaines, la ville damnée, et il en était enchanté.
Pendant le bref trajet de retour jusque chez elle, Flora resta silencieuse, hébétée par le chagrin, tout juste capable de remercier Albie et Ernestine de leur gentillesse. Une fois à la maison, elle entendit à peine les petites phrases consolatrices de Ruthana ; elle lui déclara qu’elle était fatiguée et qu’elle allait se coucher.
Elle s’enferma dans sa chambre, mais ce ne fut pas pour se mettre au lit. Une fois seule, elle sortit du tiroir du bas de sa commode une vieille boîte à chaussures dont elle se mit à étudier le contenu : toutes les lettres que Willie lui avait écrites de Chicago. La chronique de son voyage vers la damnation éternelle.
Mensonges, c’était un tissu de mensonges.
La première fois qu’il était parti. Flora avait été malheureuse comme les pierres, elle s’était sentie très seule sans lui, mais elle avait souhaité son absence, pour son bien à lui. C’était un brave garçon, il travaillait dur, et en dépit de toutes les tentations qui l’attendaient dans une grande ville, elle croyait lui avoir donné, par l’entremise de sa foi en Dieu, la force de survivre.
Ses premières lettres avaient été courtes et simples, mais remplies de nouvelles positives. George avait été très gentil et il avait déjà un travail, il logeait chez Lula, une excellente chrétienne. Le premier signe des malheurs à venir lui était venu non pas de Chicago, mais d’ici même, de Stockton, lorsqu’un des messagers de Lucifer était venu frapper à sa porte sous les traits de Hank, le bookmaker.
Il réclamait l’argent que Willie avait joué et perdu.
Ce fut un choc affreux pour Flora. Elle savait que Willie buvait des alcools forts avec ses camarades de travail, et que la boisson était le premier pas sur la route qui menait à la perdition, mais tous les hommes buvaient, même de bons chrétiens. Willie, toutefois, s’était engagé encore plus loin sur la mauvaise voie. S’il avait joué de l’argent à Stockton, il en faisait sûrement autant à Chicago, donc toutes ses propres tentatives pour écarter son fils du péché avaient échoué.
Elle dévoila ses craintes à Ernestine. Elle savait que les deux jeunes gens correspondaient régulièrement, et peut-être la voix d’Ernestine, s’ajoutant à la sienne, saurait-elle ramener Willie à la raison.
« Il va laisser son âme au diable, mon garçon, s’il fait pas attention », dit-elle.
Elle lui envoya les vingt dollars nécessaires pour payer Hank, afin de bien lui faire savoir qu’elle était au courant, en espérant que le choc le ramènerait vers la grâce de Dieu, mais dans sa lettre suivante il ne fit aucune allusion à cet argent, ni à ses dettes de jeu.
Elle eut envie de se rendre personnellement à Chicago, et de mettre un peu de plomb dans la tête de son fils à coups de taloches, mais elle ne pensait pas que ce serait la bonne méthode ; elle n’avait pas assez de force pour venir seule à bout de Satan et elle n’avait pas envie de confier à d’autres la honte de son fils, parce que c’était aussi sa propre honte.
Elle avait failli à son devoir de mère.
Le sentiment de son échec la taraudait ; la plaie s’infecta et prit de l’ampleur dans son esprit, parce que ce n’était pas seulement dans le cas de Willie qu’elle avait manqué à tous ses devoirs. Il y avait aussi son premier-né, ce fils qu’elle s’était laissé voler, qu’elle avait abandonné à une existence sans amour. Plus elle se tracassait sur le sort de Willie, plus elle songeait à cet autre fils, et un germe endormi, enfoui au fond d’elle depuis des années, commença à croître et à prendre vie, arrosé par ses larmes.
Elle voulait voir son autre fils, ou tout au moins savoir ce qu’il était devenu.
La première preuve tangible de la damnation de Willie lui arriva un an plus tard. Hank n’était peut-être qu’un maître de l’esbroufe, la fameuse dette de jeu n’était peut-être qu’un mensonge, mais la photographie que lui envoya Willie de lui-même, vêtu de son premier costume de zazou, fut la preuve qui vint détruire le minuscule espoir qu’elle nourrissait encore pour son salut.
Jamais un bon chrétien n’aurait porté un costume pareil ; c’était l’armure du diable, l’uniforme de l’ivrogne, du joueur et – elle osait à peine se l’avouer à elle-même – du fornicateur. Willie lui avait demandé de montrer le cliché à Ernestine, mais elle s’en garda bien ; elle ne se sentait pas capable de le montrer à quiconque. Elle avait envie de brûler cette photographie, de la déchirer, de s’en débarrasser, mais elle ne le fit pas. Elle la cacha dans un tiroir, et tous les soirs, quand elle s’agenouillait pour prier, elle l’en sortait pour la montrer à Dieu, afin de L’alerter, de Lui faire savoir qu’une âme était perdue, et elle Le suppliait de remettre son fils dans le droit chemin.
Dans ses lettres à Willie, elle faisait allusion à tout ce qu’elle savait. Elle laissait entendre qu’elle comprenait parfaitement les tentations de la grande ville, et espérait qu’il les évitait. Peut-être ces mots pourraient-ils le ramener à la raison, le persuader d’avouer ses fautes, de promettre, ne serait-ce que pour l’amour de sa mère, de renoncer à toutes ses pernicieuses habitudes. Mais dans les réponses qu’il lui envoyait, il ne parlait que de son travail acharné et de son manque d’argent, il n’était pas question de péché ni de rédemption. Elle voyait clairement qu’il mentait. S’il travaillait si dur et menait une vie irréprochable, pourquoi n’avait-il pas d’argent ?
Mensonges, c’était un tissu de mensonges.
Les pires moments de la crise étaient désormais derrière eux, mais les temps étaient encore bien durs pour Flora, parce qu’elle vieillissait. Elle avait de l’arthrose dans la main gauche, et l’hiver un lumbago la faisait souffrir du dos. Son ulcère de l’estomac, qui était resté en veilleuse jusqu’au départ de Willie, avait retrouvé toute sa virulence. Elle était en plein retour d’âge, et la ménopause lui apportait ses propres complications, des moments de dépression et d’angoisse dont elle n’avait pourtant aucun besoin. Sa vie de procréatrice était terminée, et elle n’avait réussi à produire que deux fils perdus et une fille qui n’était pas à elle.
Et pourtant cette fille, Ruthana, était sa seule raison de tenir bon. Elle était dure envers elle, plus dure qu’elle ne l’avait jamais été pour Willie, mais elle se persuada que c’était pour le bien de Ruthana. Si la vie de Flora devait avoir le moindre sens, elle le trouverait en la personne de Ruthana. Fort heureusement, il n’y avait aucun besoin d’obliger la fillette à faire ses devoirs ; elle était naturellement studieuse et elle adorait apprendre, le nez perpétuellement fourré dans un livre. L’idée de voir Ruthana fréquenter l’université, qui n’avait été au départ qu’un rêve idiot et impossible, s’empara de Flora pour de bon, et elle en parlait au moins une fois par semaine, et par moments tous les jours.
Cela dit, un diplôme universitaire ne suffisait pas en soi. Dans la vie d’une femme, le problème ce n’était pas son esprit, c’était son corps. Flora ne passait pas à Ruthana la moindre petite vanité. Elle n’avait pas une seule jolie robe, pas même pour le dimanche ; toutes ses robes étaient tristounettes et elle n’avait jamais de rubans dans les cheveux. Quand Ruthana se transforma elle aussi physiquement et atteignit la puberté, Flora, prenant exemple sur sa propre mère, lui expliqua sans fioritures ce qui allait se passer et où cela pouvait la mener. C’était la malédiction des femmes, car avec la puberté venait la luxure, et la luxure était l’affaire du diable.
Elle ne permettait pas à Ruthana de sortir, sauf pour faire la tournée de blanchisserie ou en sa compagnie, ou sous la conduite d’une autre femme en qui elle avait toute confiance, comme Pearl. Elle tint absolument à ce que Ruthana, qui ne chantait pas très bien, fasse partie des chœurs de l’église, mais le soir de chorale, le mercredi soir, elle l’escortait elle-même jusqu’à l’église, ou la confiait à Pearl qui la ramenait à la maison. Elle n’autorisait pas Ruthana à parler aux garçons, et ses amies étaient triées sur le volet, avec le plus grand soin. Ruthana était bien nourrie, peut-être afin d’encourager chez elle une tendance à l’embonpoint qui la défavoriserait physiquement, mais Flora ne lui laissait jamais finir un seul repas. Il fallait toujours laisser un petit quelque chose dans son assiette, même si Ruthana avait une faim de loup, afin d’apprendre à se contrôler.
Et toutes les occasions étaient bonnes à Flora pour dénigrer, d’une façon ou d’une autre, la beauté naturelle de la fillette.
« T’es si vilaine, ma petite, murmurait-elle. Dieu soit loué. »
Et pourtant Flora aimait Ruthana, et pendant toutes les difficiles années où Willie resta absent, ce fut elle qui lui donna de la force et un but dans la vie.
Elle aimait aussi Ernestine, qui était toujours si gentille. Ernestine venait la voir au moins une fois par semaine, et elle apportait toujours un petit cadeau, afin de rendre la vie de Flora plus facile. Celle-ci avait confiance en Ernestine, et nourrissait l’espoir de voir Willie, contre toute attente, reprendre le sens commun, revenir à Stockton et épouser son amie d’enfance. Comme elle avait confiance en Ernestine, elle l’autorisa à se lier d’amitié avec Ruthana et même parfois à l’emmener avec elle, mais uniquement dans des lieux où Flora savait qu’elles seraient en sécurité, les fêtes paroissiales par exemple.
Les temps avaient beau changer, la prospérité revenir peu à peu avec une lenteur d’escargot, la situation financière de Flora ne s’en ressentait pour ainsi dire pas. À cause de son arthrose, son travail de blanchisseuse lui prenait désormais plus longtemps. Ruthana l’aidait à repasser et à plier, mais jamais Flora ne la laissait laver le linge. Un autre avenir attendait Ruthana.
Elle dut renoncer à une partie de sa clientèle. Les heures de ménage étaient plus faciles, parce qu’elle pouvait travailler à son rythme et faire des pauses, de temps en temps. Mme Hopkins, dont le mari avait retrouvé une certaine aisance financière, après la crise, voulut la reprendre à son service, et Flora, bien qu’elle sût à quoi s’en tenir sur la famille, accepta, parce qu’elle n’avait pas vraiment le choix. Cela la remit en contact avec Kevin Hopkins, qui était à présent un jeune homme de l’âge de Willie. Les années écoulées ne l’avaient pas rendu plus aimable. Alors qu’il était charmant avec ses semblables, les Blancs, il était d’une cruauté désinvolte avec tous les Noirs qu’il côtoyait, et Flora ne faisait pas exception à la règle. Il s’attendait à la voir obéir au doigt et à l’œil, comme une esclave, et jamais elle n’avait droit à un mot de remerciements, rien d’autre que des petites insultes cuisantes et racistes. Il la qualifiait de guenon de service.
D’ailleurs, dans leur façon de traiter les Noirs, les trois Hopkins étaient plus désagréables les uns que les autres, et Mme Hopkins était d’une pingrerie notoire. Flora avait beau se donner un mal de chien, sa patronne s’arrangeait toujours pour dénicher un petit coin mal dépoussiéré. Si Flora, handicapée par son arthrose, laissait tomber et cassait une tasse ou un verre, ils lui étaient retenus sur ses gages de misère. Et si par hasard Kevin était là, il l’abreuvait d’injures et de moqueries, se gaussant de cette « négresse imbécile ».
Flora portait tout cela comme une croix, une pénitence qu’elle était obligée de supporter, pour racheter son sentiment croissant d’avoir failli à ses devoirs de mère. Puisque la main de Dieu était partout, il devait y avoir une explication à la cruauté de Kevin, et Flora pensait qu’elle devait servir à illustrer le contraste existant entre Willie et lui, parce que pour ses parents et selon toute apparence Kevin était la perle des fils. Il était beau garçon, travaillait dur et réussissait bien, et il était de surcroît fiancé à une des beautés de la ville.
Comme toujours, Flora se tourna vers Dieu, et un jour Il se montra bienveillant envers elle. Elle était assise à l’église, un dimanche matin, vers la fin de l’été, mais elle ne faisait guère attention à ce qui se passait ; elle avait la tête ailleurs. Son esprit était bourrelé d’inquiétudes, pour elle-même et Willie, et même pour Ruthana. Elle chantait les cantiques sans aucune ferveur. Quand les autres femmes s’abandonnèrent à leurs habituelles transes extatiques, Flora garda son calme ; elle était trop fatiguée. Seule sa foi en Dieu n’avait rien perdu de sa force, et elle pria de tout son cœur pour qu’il veuille bien lui accorder un peu de soulagement, lui indiquer vaguement quel était Son but, et une fois encore, Il répondit à sa prière.
Le révérend Jackson annonça qu’elle allait être honorée du titre d’« Ancienne ».
Ce n’était pas l’honneur en soi qui gonflait le cœur de Flora. Elle en était fière, mais elle estimait qu’on le lui devait bien et depuis très longtemps. Elle était contente de se dire que ses années de bons et loyaux services allaient être reconnues, mais elle y voyait surtout une occasion à ne pas laisser passer. Ce serait un excellent moyen de faire revenir Willie, et de l’aiguiller vers le salut.
Elle ne savait pas comment s’y prendre. Les lettres de Willie étaient devenues de plus en plus rares, et elles ne contenaient le plus souvent qu’une description morose de la vie de chien qui était la sienne. Dans les lettres qu’elle lui écrivait, en revanche, elle priait pour son bien-être et lui rappelait constamment l’amour de son Sauveur. Il n’y avait désormais plus aucune intimité entre eux, et elle avait l’impression que si elle lui demandait de revenir la voir, fût-ce pour une pareille cérémonie, il refuserait. Alors, elle en parla à Ruthana, qui mentionna la chose à Ernestine, laquelle écrivit à Willie pour lui dire qu’il devrait bien revenir à Stockton, ce qu’il fit.
La nouvelle du retour imminent de son fils vint se poser sur Flora comme une bénédiction. Elle tenait enfin sa chance de les faire rentrer tous les deux en faveur auprès de Dieu ; Willie serait sauvé de sa vie d’iniquité et elle pourrait ainsi prouver à Dieu, à elle-même et au monde entier qu’elle était une bonne mère.
Mais dès l’instant où elle posa les yeux sur lui, à la gare, vêtu de son costume mandarine, elle fut tenaillée par le doute, parce qu’elle avait devant elle un pécheur voué à l’enfer. Elle le prit dans ses bras et pleura pour lui.
Ce soir-là, elle pria Dieu de lui envoyer de la force, mais Satan était trop puissant pour elle. Flora dit à Willie, à d’innombrables reprises, que cela lui réchauffait le cœur de le voir enfin de retour, assis dans son vieux fauteuil, avec l’espoir qu’il saisirait l’allusion à demi-mot, mais cela ne servit qu’à le rendre irritable.
Elle trouva que le révérend Jackson avait eu une idée de génie en choisissant la parabole de l’Enfant prodigue comme point de départ de son sermon du dimanche matin. Willie était perdu, mais peut-être serait-il encore possible de le retrouver s’il ouvrait son cœur au Seigneur et à Flora. Hélas ! Déjà le diable avait révélé à celle-ci à quel point la dépravation de son fils était profonde. Elle avait repassé ce matin-là le costume de son fils, ce costume voyant qu’elle haïssait au même titre que le mal qu’il représentait. Elle détestait sa chevelure défrisée, regrettant ses boucles crépues ; elle avait l’impression que ces cheveux raides étaient une façon de nier son sang noir, de faire semblant d’être un Blanc, même si c’était un Blanc sacrément foncé. Et puis elle trouva dans la poche du veston un petit mégot qui paraissait provenir d’une cigarette à demi fumée avant d’être volontairement éteinte. Flora, qui n’avait aucune expérience dans ce domaine, devina quand même que ce n’était pas du tabac.
Plutôt que d’affronter Willie bille en tête, elle alla trouver Pearl, afin d’avoir confirmation de ses craintes. Pearl renifla le mégot et l’ouvrit du bout de l’ongle pour révéler une substance verdâtre.
« C’est un joint, dit-elle tristement. L’enfer de la drogue. »
Flora, qui était déjà furieuse contre Willie, commença à se dire que Pearl l’agaçait. Elle avait beau lire des dizaines de journaux par semaine, comment savait-elle ces choses ?
« J’ai vu un film », déclara Pearl d’un air satisfait. Quelques années plus tôt, un film avait été réalisé, L’Enfer de la drogue, un récit visant à mettre les gens en garde contre la marijuana et la folie qu’elle pouvait engendrer. Pearl ne l’avait pas vu, mais elle avait lu des articles à ce sujet dans ses journaux, et suivi le débat qu’avait soulevé la sortie de l’œuvre, si bien qu’elle se considérait depuis comme experte en la matière.
« Tu peux plus rien faire pour lui, maintenant, déclara Pearl. Sinon prier. »
Flora pria, en effet, mais sans résultat. Pendant la cérémonie qui fit d’elle une Ancienne, elle pria même si fort qu’elle faillit se mettre en transe, mais quand Willie livra son lamentable témoignage, elle pleura, non pas de joie, mais de chagrin.
Le diable avait fourni à Willie une armure inattaquable contre sa mère. Il résista à toutes ses tentatives, à tous ses efforts pour lui indiquer le droit chemin, mais ce qui la déroutait, c’était qu’elle savait, comme le savent souvent les mères, qu’il était malheureux comme les pierres à Chicago.
Finalement, elle jugea l’affrontement obligatoire. Le dimanche soir, le dernier soir de Willie à Stockton, elle attendit son retour. Il rentra tard ; il était sorti avec Ernestine. Son haleine n’empestait pas l’alcool, mais elle distingua le parfum bon marché que portait toujours la jeune fille. Pendant un court instant, elle sentit monter une bouffée de haine envers cette dernière et se demanda si elle avait séduit son Willie, mais soudain elle crut voir une faible lueur au bout d’un tunnel interminable et noir, et cette lueur, c’était Ernestine.
« Tu vas l’épouser, cette petite ? demanda-t-elle. Parce qu’on peut dire qu’elle t’aime. »
Willie haussa les épaules. Il venait justement de demander à la jeune fille de l’épouser, et elle avait refusé.
« Vous auriez une bonne vie », ajouta Flora, en s’efforçant d’évoquer dans son esprit l’image d’un couple heureux, installé à Stockton. « On trouve de bons boulots par ici, à présent. »
Willie ne répondit pas. Il sortit sa guitare de son étui et se mit à gratter les cordes.
« Y a les produits chimiques Du Pont qui construisent une grande usine à Millington, insista Flora. Ils ont du travail pour tous les hommes qui en veulent.
— Je voudrais quand même pas être le premier nègre à demander du travail là-bas et à me faire vider à coups de pied dans le derrière », dit Willie.
Flora garda un silence courroucé, pendant que Willie égrenait un air triste sur sa guitare.
« Alors qu’est-ce que tu vas faire ? explosa-t-elle, incapable de se contenir. Retourner à Chicago, et te livrer au diable en buvant et en jouant, en compagnie de catins ? »
Willie cessa de gratter sa guitare, mais il refusait de regarder sa mère.
« Sans parler de la drogue », ajouta Flora, enfonçant, elle l’espérait, le dernier clou dans le cercueil de Chicago.
Mais elle n’avait réussi qu’à mettre son fils en colère.
« Je fais ce que je veux, ça regarde personne, grommela-t-il.
— Si, ça me regarde ! cria Flora. C’est mes affaires, t’es mon garçon, mon bébé…
— J’suis plus ton bébé ! hurla-t-il. J’suis un homme, et je mène ma vie du mieux que je peux !
— C’est ta vie qui te mène, et droit en enfer, riposta Flora sur le même ton. Par train express, terminus le diable !
— Tu comprends pas, M’man, dit Willie en baissant la voix, j’ai pas toujours bien agi, comme je l’ai avoué à l’église, mais maintenant, c’est fini tout ça.
— Je voudrais bien le croire ! lança Flora toujours en colère.
— Qu’est-ce que tu veux de moi, M’man ? Tu veux que je revienne ici et que je travaille près de l’égreneuse à coton toute ma vie, pour finir avec le dos en compote et le cœur crevé ? Ça se passe plus comme ça, à présent. C’est pas ça que je veux faire de ma vie.
— Vaut mieux gâcher sa vie que de vivre dans le péché, aboya sa mère.
— Je peux pas revenir, M’man, dit-il. Peut-être que j’ai rien fait de bon à Chicago, mais je veux quand même essayer. J’vais pas rentrer à la maison, l’oreille basse, pour aller trouver Pete Lanier et lui dire : Bon, écoute, j’suis arrivé à rien dans la grande ville, alors est-ce que tu peux me redonner du travail ? C’est ça que tu veux ?
— Je veux que t’ailles au ciel quand tu mourras ! » glapit-elle.
Il la contempla un instant, stupéfait, puis il fit quelque chose qui faillit bien anéantir Flora. Sous ses yeux, il devint son père. Elle vit la lueur rieuse qu’elle connaissait si bien briller au fond de ses yeux.
« Si c’est le Seigneur qui m’a créé, Il sait bien que je suis pas un mauvais bougre », déclara Willie.
Flora avait beau croire à l’infinie clémence de Dieu, elle n’était pas convaincue, mais la discussion s’effilocha et sombra dans les banalités. Elle s’était ouverte à son fils, lui avait dit qu’elle savait ce qu’il y avait de pire sur son compte et lui avait indiqué le chemin du bercail, sans parvenir à rien. Pearl avait raison. Il ne restait plus qu’à prier pour lui.
Il n’en restait pas moins son fils. Quoique perdu, il serait peut-être possible de le retrouver, mais il faudrait pour ce faire une force beaucoup plus grande que celle qu’elle possédait.
Son ulcère se réveilla, elle perdit toute son énergie. Elle ne pensait plus qu’à sa douleur à l’estomac et à son fils dévoyé. Elle l’embrassa, lui dit qu’elle l’aimait et ajouta que même s’il s’éloignait très loin du Seigneur le chemin du retour était très court, il suffisait de faire un pas minuscule en direction du Calvaire.
Il répondit qu’il l’aimait, lui aussi, et qu’elle ne devait pas s’inquiéter à son sujet.
Mais comment ne pas s’inquiéter ? Quand elle passa dans sa chambre, Ruthana dormait sur son mince matelas à même le sol, mais Flora ne parvint pas à trouver le sommeil. Elle entendait Willie dans la pièce à côté qui grattait sa guitare, puis il se mit à chanter une complainte douce et triste.
« Né dans un champ de coton,
Nourri de maïs et de choux.
Ma maman travaillait aux champs,
Mon papa, je l’ai jamais connu.
Dieu sait que c’est pas de ma faute. »
Le plus douloureux, pour Flora, c’était de se dire que Willie avait raison. Sa situation dans la vie n’était pas de sa faute à lui, mais de sa faute à elle.
Elle avait été une mauvaise mère, incapable de sauver ses fils. Elle avait péché aux yeux du Seigneur, et elle devait racheter son péché. Ce ne serait qu’à ce prix que Willie aurait une chance de salut.
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