Mama Flora

Alex Haley · Chapitre 36 sur 51

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Mama Flora

Willie

TROISIÈME PARTIE

 

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Willie

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36

 

La pension était comme autrefois, et pourtant différente, plus miteuse que dans le souvenir de Willie ; elle avait grand besoin d’une couche de peinture fraîche. Des planches avaient été clouées en travers des fenêtres du bas, mais ce n’était pas pour se protéger de la neige. Une des gouttières s’était détachée et pendait du toit. L’endroit avait l’air inhabité.

Martha était comme autrefois, et pourtant différente ; elle avait vieilli plus que du nombre d’années écoulées depuis la dernière fois que Willie l’avait vue. Ses cheveux grisonnaient, et elle s’était un peu empâtée. Ses yeux, comme éteints, avaient perdu leur éclat.

Willie comprit que lui aussi devait être comme autrefois, et pourtant différent. Il boitait un peu à cause de la blessure à la jambe qui lui avait valu d’être réformé, et il avait vieilli, certainement à cause du temps passé et aussi du poids de la guerre.

Les autres pensionnaires étaient sortis, ceux qui vivaient encore là. Martha se montra polie avec lui, presque gentille, mais guère plus. Elle lui prépara une tasse de café et l’interrogea sur sa santé, mais pas sur ce qu’il avait vécu. Elle ne souhaitait pas savoir ce qu’il avait fait, ne désirait pas entendre parler de la guerre. Elle ne souhaitait pas évoquer Ab. Peu lui importait la façon dont il était parti : sa disparition était déjà trop pour elle.

Quand elle se détourna pour lui verser une autre tasse de café, Willie déposa un petit paquet sur la table, quelques effets personnels d’Ab qu’il avait gardés en pensant qu’elle aimerait les conserver.

Martha vit le paquet mais n’en parla pas et ne le remercia pas davantage. Plus tard, alors qu’il buvait son café, elle le prit avec désinvolture, comme un objet sans valeur, et le porta à un tiroir. Pourtant il revêtait bel et bien une valeur à ses yeux, car lorsqu’elle l’eut rangé dans le tiroir elle le referma à clef et replaça celle-ci dans son sac.

« T’as besoin d’une chambre ? » lui demanda-t-elle enfin.

Willie fit un signe de dénégation, et elle ne manifesta ni peine ni soulagement. « Que vas-tu faire ? » hasarda Willie.

Le regard de Martha se perdit du côté de la fenêtre et elle se tut quelques instants. « Continuer le combat, répondit-elle d’une voix lasse. La guerre n’est pas finie. »

Elle voulait dire sa guerre, son combat politique, sa lutte contre l’inégalité. Pourtant Willie ne croyait pas que Martha espérât beaucoup en l’avenir.

Willie non plus d’ailleurs. Il en avait assez de la ségrégation. Il avait combattu vaillamment pour son pays, avait frôlé la mort de près, et de nombreux soldats noirs avaient donné leur vie. Et pourtant, à Honolulu, en rentrant du Pacifique Sud, plusieurs plages, bars et restaurants lui avaient été interdits pour la seule raison qu’il était noir. Et il en avait été de même à San Francisco, comme à Chicago. Il en serait de même à Memphis et à Stockton, et s’il descendait plus au sud, ce serait pire encore.

Il n’ignorait pas, bien entendu, que quelques petites avancées avaient été réalisées. Après la mort d’Ab, plusieurs Blancs, et quelques officiers, étaient venus le voir pour lui faire part de leur tristesse et lui exprimer leur admiration pour ce qu’il avait fait. Lorsqu’on lui avait décerné une médaille pour son courage, plusieurs Blancs, dont quelques officiers, lui avaient serré la main. Quelques lieux dans les grandes villes étaient désormais intégrés, mais combien d’autres ne l’étaient toujours pas. Professionnellement, ses perspectives n’avaient guère évolué : il pouvait prétendre à un emploi d’ouvrier, et même là, il serait moins bien payé qu’un Blanc pourtant moins expérimenté que lui.

Tout autour de lui, il rencontrait de la colère, et la détermination que la situation change d’une manière ou d’une autre. Bien des Noirs qui avaient combattu outre-mer ne savaient que trop ce qui les attendait au retour. Seule la perspective de revoir ceux qu’ils aimaient, leur famille, leurs amis, leur procurait quelque raison de se réjouir, car nul ne savait comment amener ces changements ou ne croyait qu’ils puissent vraiment se réaliser.

« Je m’en vais d’ici, annonça Martha. Je ferme cet endroit, je vends. »

Elle n’avait pas bougé, son regard était toujours fixé par la fenêtre.

« Je vais à Détroit. Ça va mal ici, mais là-bas c’est encore pire. »

Elle voulait quitter ces lieux, Willie le comprit, partir loin de tout souvenir d’Ab.

« Y a encore de la besogne », murmura encore Martha. Elle parlait de l’avenir, mais cela aurait aussi bien pu signifier qu’elle avait du travail dans l’immédiat, et Willie saisit ce prétexte pour prendre congé d’elle.

Elle l’accompagna jusqu’à la porte, puis, soudain, sembla ne plus souhaiter son départ.

Willie attendit.

« T’étais avec lui ? lui demanda-t-elle doucement. Quand ça… quand il… ?

— J’étais là, répondit Willie, de manière aussi douce.

— Alors ça va », conclut-elle. Elle referma la porte. Willie ne devait plus jamais la revoir.

Sa rentrée à Stockton fut joyeuse pour plusieurs raisons. Tout au long de son interminable voyage de retour, Willie avait pris certaines décisions quant à son avenir, mais aussi longtemps qu’il n’avait pas refermé la porte sur son passé, en faisant ses adieux à Martha, il ne s’était pas senti libre de mettre ses projets à exécution. Après avoir quitté Martha, il se rendit à l’entrepôt, où on lui assura qu’il y aurait du travail pour lui à chaque fois qu’il le souhaiterait.

Dans le train qui l’emmenait à Stockton, il répéta le discours qu’il avait préparé pour Ernestine. Ils se marieraient à Stockton, puisque leurs deux familles s’y trouvaient. Ils partiraient ensuite s’installer à Chicago. Ils auraient des bébés, plein de bébés, et vivraient heureux.

En l’occurrence, il n’eut pas besoin de faire de discours : Ernestine prit tout en main.

« Quand on se marie ? » chuchota la jeune fille.

Ils étaient confortablement installés chez elle dans le séjour, lovés dans les bras l’un de l’autre. Albie et la mère d’Ernestine avaient eu le tact de sortir faire des visites afin de les laisser seuls.

« Quand tu voudras, si t’es toujours d’accord, répondit Willie. Dans une semaine, dans un mois.

— Demain ! » s’exclama Ernestine en riant, et elle lui donna un baiser.

« On vivra où ? » l’interrogea-t-elle encore, quelques instants plus tard.

Il lui annonça : « À Chicago. »

Elle l’embrassa encore.

« On aura combien de bébés ?

— Autant qu’on pourra. »

Ernestine le dévisagea, l’œil pétillant de malice.

« Alors on ferait mieux de s’activer », déclara-t-elle.

Ce ne fut pas lui qui la prit, mais elle qui s’offrit à lui. Ils n’étaient pas encore mariés, mais ne tarderaient pas à l’être et ils avaient attendu bien assez longtemps. Ce fut exactement comme il l’avait toujours imaginé.

Après, elle lui demanda à voix très basse : « Tu veux toujours ? M’épouser ?

— Plus que jamais », l’assura-t-il, et il l’embrassa encore.

Ils se décidèrent pour un mariage d’été, et Flora pleura quand il lui annonça la nouvelle, tout comme elle avait pleuré lorsqu’elle l’avait vu d’abord, à la gare, en soldat rentrant de la guerre. Et quand il s’assit dans son fauteuil de toujours, il dut une nouvelle fois essuyer ses larmes.

« Ça me réjouit le cœur de te voir assis là », déclara-t-elle.

Il rit : « Tu dis toujours ça, M’man.

— Ben, c’est vrai », marmonna Flora.

La question du lieu de son séjour avait soulevé une petite discussion entre eux. Flora s’était arrangée pour que Ruthana aille dormir chez Pearl, afin que Willie puisse retrouver son ancienne chambre.

« C’est plus ma chambre, objecta Willie. Je vais rester chez Pearl. »

Flora insista, disant qu’à chaque fois que son fils rentrerait chez lui il y aurait de la place pour lui dans sa maison ; mais Willie éclata de rire et affirma que dans ce cas elle allait devoir trouver une plus grande maison, parce qu’elle avait deux fils à présent, et que se passerait-il s’ils venaient tous les deux au même moment ?

Luke avait passé toute la guerre en Europe, d’abord en Sicile et en Italie, puis en France. Maintenant que la victoire contre les nazis était imminente, il formait déjà le projet de travailler à New York, une fois rendu à la vie civile.

Willie n’avait jamais rencontré Luke, et ne savait pas trop comment il réagirait lorsque cela se produirait. Pendant presque toute sa vie, il avait été le fils unique de sa maman et, tout au long de ces années, Flora n’avait jamais mentionné l’existence d’un frère ou demi-frère. Après la visite de Luke, dans toutes les lettres de Flora à Willie il n’avait plus été question que de lui, et Willie était contrarié que cet étranger occupe une si grande place dans son cœur. Par la suite, il s’était calmé et réjoui pour sa maman, content de la voir tellement heureuse. Il souhaitait qu’ils puissent devenir amis, tout en espérant bien que Luke ne chercherait pas à exercer son autorité d’aîné sur lui. Et une petite partie de lui restait jalouse de Luke parce que celui-ci était né dans un milieu favorisé.

Il eut gain de cause et logea chez Pearl, ce qui lui rendit la vie plus facile et fut à l’évidence bien préférable pour Ruthana.

« Cette p’tite, jamais elle ne prend de bon temps, constata Pearl un jour. Ta m’man la tient en laisse comme un chien méchant. Un de ces jours, elle va se mettre à mordre. » Elle n’en dit pas plus, et ce ne fut pas nécessaire : Willie comprit très vite qu’elle avait raison. Ruthana avait toujours occupé la seconde place, en toutes choses et, bien que Flora se soit toujours montrée bonne avec elle ou, mieux, l’ait toujours aimée, cela n’avait jamais ressemblé à l’amour dont elle avait comblé Willie.

« Elle a qu’une seule jolie robe, murmura Pearl, et c’est pas souvent qu’elle a l’occasion de la porter. »

C’est vrai, songea Willie. Ruthana était toujours proprement mise, mais il ne l’avait jamais vue porter autre chose que des tenues fonctionnelles.

Il résolut de passer un peu de temps avec Ruthana et de faire avec elle des choses bêtes et frivoles, comme de l’emmener danser. Quand il proposa à Ernestine de prendre Ruthana comme demoiselle d’honneur, celle-là accepta sans se faire prier.

« Bien sûr ! s’écria-t-elle. Pourquoi j’ai pas eu l’idée moi-même ? »

Elle fit alors un commentaire qui choqua Willie, plus que tout ce que Pearl avait pu lui raconter.

« On ne pense jamais à Ruthana en premier. Et elle est si bonne, et gentille avec ta m’man et tout le monde. Est-ce qu’elle sait seulement qu’elle est major de sa promotion ? »

Willie, lui, l’ignorait, et fut consterné que personne n’ait jugé bon de lui annoncer la nouvelle.

Il eut donc la joie d’assister à la cérémonie de remise des diplômes de Ruthana et, assis dans le jardin par une chaude journée de victoire, il jaugea sa sœur.

Elle avait dix-sept ans et elle était délicieuse. Ce jour-là, son jour à elle, ses yeux étaient vifs et brillants, et elle semblait confiante, quoique toujours un peu timide. La longue robe noire et le couvre-chef au pompon de couleur vive, uniforme de l’étudiant couronné de succès, lui seyaient à ravir. On aurait dit qu’elle tirait son autorité non pas d’elle-même, mais de ce qu’elle avait accompli.

Depuis qu’elle était toute petite, depuis ce jour où Willie avait décidé de quitter la maison pour aller à Chicago, Pearl et sa mère avaient évoqué la possibilité d’envoyer Ruthana à l’université. Willie n’avait jamais pris cette idée au sérieux, la tenant pour un simple transfert sur Ruthana des ambitions que Flora avait caressées pour lui-même. Il s’en voulut momentanément. Il repensa à Martha et à tous ses discours sur le rôle des femmes dans la société. D’autres Noires fréquentaient l’université, et refuser d’envisager cette idée pour Ruthana revenait à nier, à discréditer son potentiel. Si elle était capable de réussir, pourquoi n’irait-elle pas ?

Ruthana délivra un bref discours, plein de foi en l’avenir. S’il n’avait rien de particulièrement mémorable, il amena quand même Flora à se tamponner les yeux avec son mouchoir et à pétrir la main de Willie. Puis, une fois tous les discours prononcés, Ruthana s’approcha d’eux en courant, son diplôme serré dans sa main.

« J’ai pas été trop mauvaise ? demanda-t-elle à Willie, pleine de joie, sachant qu’elle s’en était bien sortie.

— T’as été formidable, l’assura Willie. J’étais drôlement fier. »

Et il était vraiment fier d’elle. Pendant son discours, il avait cherché à se rappeler la petite fille sage, toujours soucieuse de plaire, qu’elle avait été… mais sans y parvenir. Il ne voyait plus que cette jeune femme rayonnante de confiance en elle.

Mais elle n’avait rien perdu de son souci de plaire. Elle se tourna vers Flora, ressentant le besoin de l’entendre de la bouche de celle-ci.

« Maman… ? »

Willie se doutait bien que Flora serait gentille, mais elle fut bien plus que cela. Elle serra Ruthana contre elle, puis la tint à bout de bras pour mieux la contempler.

« Mon enfant, tu sais pas comme j’me suis sentie bien grâce à toi aujourd’hui, dit-elle. T’as réalisé tous mes rêves. »

Elle étreignit encore Ruthana, et Willie comprit autre chose à leur sujet. Si Flora s’était parfois montrée dure avec la jeune fille, ce n’était nullement par méchanceté. Pas plus que ce n’était pour réaliser le rêve de son père d’avoir un enfant instruit. C’était pour que Ruthana puisse donner le meilleur d’elle-même. Dans cette optique, les deux femmes avaient contracté une sorte d’engagement mutuel. Flora avait rendu ce jour possible, et Ruthana en avait admis la possibilité. Elles avaient œuvré ensemble au succès de la jeune fille.

Ernestine passa la soirée avec eux, mais ils ne parlèrent guère de leur mariage tout proche, si ce n’est pour régler quelques détails. Cette journée appartenait à Ruthana.

« Maman, tout va si vite, avec le mariage et tout, que j’ai même pas pu te le dire, annonça calmement Ruthana. Mais le Fisk College de Nashville, il m’offre une bourse partielle.

— Bien vrai ? » s’étonna Flora, sachant que la jeune fille n’avait pas encore tout dit. Celle-ci ajouta en effet : « Mais c’est loin Nashville. »

Willie vit là l’occasion attendue. Quelle que soit la place de Luke dans le cœur de sa mère, il était absent. Willie était donc chef de famille, et il désirait faire quelque chose pour Ruthana.

« Ces jours-ci, c’est plus si loin, dit-il. Tu crois que tu pourrais décrocher cette bourse ?

— Je crois bien que oui, confirma Ruthana. Mais la garder, j’sais pas si je le pourrais. Faut avoir une bonne moyenne chaque année.

— Ça devrait pas être trop dur pour toi, intervint Ernestine en riant. T’es toujours fourrée dans tes livres. »

Mais ce n’était pas ce qui tourmentait Ruthana. Elle posa son regard sur Flora.

« C’est que je peux guère songer à m’en aller en te laissant toute seule. »

Cela faisait quelques instants que Flora pétrissait son raccommodage. Elle portait des lunettes à présent. Enfin, elle le posa à côté d’elle et dévisagea Ruthana.

« Chérie, j’veux que t’écoutes bien ta vieille m’man, pasque je veux plus jamais avoir à le répéter », commença-t-elle.

Willie retint son souffle.

« J’serais tout ce qu’il y a de plus furieuse si l’idée te prenait de rester ici, à Stockton, quand le monde entier s’offre à toi. »

Willie faillit pousser un cri de joie, pas seulement pour Ruthana, mais aussi pour lui-même, qui s’apprêtait à partir pour Chicago. Il serra la main d’Ernestine.

« Y a rien pour toi, ici, ou pour quelqu’un comme toi. Alors active-toi et va à ce Fisk College », ordonna-t-elle.

Elle reprit son ouvrage, comme pour signifier que la discussion était close.

« Oh ! Maman ! » s’écria Ruthana. Elle embrassa Flora et la serra contre elle. Willie était ravi. Ernestine riait.

« Et ta robe, elle avance comment ? » s’enquit-elle. Ruthana confectionnait elle-même sa tenue de demoiselle d’honneur.

« Elle est presque prête, tu veux la voir ? » Ruthana prit son amie par la main et l’entraîna dans sa chambre.

« Tu peux pas entrer ! » cria-t-elle à l’adresse de Willie.

Willie resta assis avec Flora.

« Pourquoi tu m’avais pas dit qu’elle était major de sa promotion ? »

Flora paraissait toute à son ouvrage ; elle se piqua un doigt et marmonna un imperceptible juron puis reprit son aiguille. Enfin, elle leva les yeux sur son fils et avoua : « Pas que c’mot-là, j’sais même pas le prononcer. Et j’voulais pas que tu me croies ignorante. »

De toutes les émotions qu’avait connues Willie ce jour-là, cette dernière fut sans doute la plus forte. Il n’avait jamais imaginé que sa mère puisse être gênée par aucun aspect d’elle-même.

« Tu vas t’en sortir toute seule, M’man ? » l’interrogea-t-il avec douceur, quand elle eut repris son ouvrage. Flora lui jeta un coup d’œil par-dessus ses lunettes.

Elle répondit : « Sûr que oui. Et d’ailleurs, même si je répondais non, qu’est-ce que tu pourrais bien y faire ? Tu reviendrais p’têt’ vivre ici une fois marié ? J’espère bien que non, mon garçon, pour ton bien, pasque je te mettrais dehors d’ici à coups de pied. » Elle posa son raccommodage et reprit doucement : « C’est toi qu’avais raison et moi tort, il y a toutes ces années. Je sais pas ce qu’il y a pour toi dans ton Chicago, mais je sais en tout cas une chose. Ici, à Stockton, y a rien. »

C’était une des choses les plus gentilles qu’elle lui ait jamais dites, et Willie était ému. Il s’approcha d’elle, la prit dans ses bras et lui embrassa les cheveux.

« On va te faire installer un téléphone, affirma-t-il, au cas où il t’arriverait quéqu’chose ici toute seule.

— J’en veux pas. Tu sais ce que ça coûte, ces machins-là ? Pearl en a un ; elle peut prendre un message. Ça me suffit bien. »

Les semaines suivantes furent pour l’essentiel consacrées au mariage, un peu à Ruthana, et beaucoup aux questions d’argent.

Ruthana, admise à Fisk College, s’était vu proposer une bourse. Flora et elle s’étaient rendues à Nashville en car pour que Flora puisse se rendre compte de l’endroit où allait vivre sa fille, et se pencher sur les aspects financiers de la situation. Depuis leur retour, elles passaient un temps fou en messes basses, au point que Willie se sentait encore une fois quelque peu exclu. Un jour, en rentrant, il les trouva toutes deux attablées, griffonnant des notes.

« Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il.

— Rien, fit Flora, rassemblant ses papiers.

— J’pense que tu devrais me le dire », déclara-t-il, en bon chef de famille.

Flora lança un coup d’œil à Ruthana, qui fit un signe de tête affirmatif.

« Va falloir qu’elle trouve du boulot, expliqua Flora. Tout est arrangé. »

Elles s’étaient mises d’accord avec le conseiller principal pour que Ruthana travaille au réfectoire de l’université afin de gagner de quoi vivre et s’acheter des livres.

« Et alors ? » répéta Willie.

Il allait falloir débourser vingt-huit dollars par mois, mais cela ne posait aucun problème, insista Flora. Cet argent, elle l’avait déjà.

« Et alors ? » demanda encore Willie.

Ce n’était qu’une bourse partielle. Elles allaient devoir avancer trois cents dollars pour les cours.

Willie siffla entre ses dents.

« Ça va, ça va. Te soucie pas », s’empressa d’ajouter Flora d’un air détaché, comme si trois cents dollars représentaient un montant insignifiant pour elle.

« Et où tu comptes trouver une somme pareille ? demanda Willie.

— J’ai presque tout, répliqua Flora. L’argent que tu m’as donné avant ton départ, et c’que tu as envoyé quand t’étais dans l’armée, j’ai tout mis de côté.

— Mais cet argent, il était pour toi, s’insurgea Willie qui regretta aussitôt sa remarque, ne voulant pas paraître mesquin vis-à-vis de Ruthana.

— J’me suis dit que si tu me l’avais donné à moi, c’était pour que j’en fasse ce que j’voulais, répliqua Flora d’un ton acerbe.

— Oh, M’man, soupira Willie. J’ai de l’argent, je peux aider.

— Non, refusa vivement Flora. Tu te maries et tu auras besoin de chaque sou sur lequel tu pourras mettre la main.

— Il manque que cent dollars. On va demander à mon Papé. »

Willie n’en revenait pas.

« George ? Personne sait où il perche !

— Si, moi, répliqua Ruthana d’un air suffisant.

— Comment tu sais ? demanda Willie. Il a fichu le camp, il a quitté Chicago sans dire à personne où il partait.

— Il a une maman et aussi un papa, observa Ruthana. Alors comme ça, je leur ai écrit et ils me l’ont dit. Il est à Denver et il travaille dans l’usine à viande. »

Willie, ébahi, contempla ces deux comploteuses, ces intrigantes rusées, et partit d’un grand rire. Elles étaient prêtes à tout pour que Ruthana puisse aller à l’université.

Au grand soulagement de Willie, de Flora et de Ruthana, George se montra plus que généreux. Il leur répondit, s’excusant de ne pas leur avoir fait parvenir d’argent pour couvrir les besoins de Ruthana pendant si longtemps, et envoya un chèque de deux cents dollars. Il promit même un nouvel envoi six mois plus tard, puis tous les six mois après cela, pour l’éducation de la jeune fille. La lettre était peut-être simple, mal rédigée d’une main maladroite, mais pour Ruthana, elle valait de l’or, car elle représentait le premier contact direct qu’elle ait jamais eu avec son père.

Une nouvelle bombe terrifiante amena la victoire, et la paix ajouta encore à la joie de tous le jour du mariage. Bien que chacun eût deviné la grossesse d’Ernestine, elle portait une tenue toute de satin blanc et de dentelles froufroutantes, ornée d’un bouquet de gardénias blancs. Ruthana était en vert pâle, un ton qui lui allait à ravir. Flora avait mis sa robe du dimanche, achetée seulement un an auparavant, mais s’était permis la folie d’un chapeau neuf. Pearl s’était offert une nouvelle robe, violette en panne de velours, un tissu bien trop lourd pour une journée aussi chaude, et transpirait tout en tapant avec enthousiasme sur l’orgue.

Willie, vêtu d’un complet neuf, eut Pete Lanier pour témoin. Son seul moment de tristesse fut celui où, s’étant retourné vers Pete, il crut apercevoir Ab.

Le pasteur Jackson conduisit le service, la chorale chanta avec une ardeur à soulever les toits, et chacun passa un bon moment, les femmes à pleurer, les hommes à s’exclamer « Pour ça oui ! » du début jusqu’à la fin de la cérémonie.

Albie fit honneur à sa fille et offrit une réception dans la nouvelle salle paroissiale, reconstruite pendant l’absence de Willie. Isaac Dixon surveilla le barbecue, ou plutôt Isaac junior, son père étant pour l’essentiel à la retraite. Quand Ernestine lança son bouquet, ce fut Clara qui le rattrapa, pour le plus grand bonheur de tous ceux qui la connaissaient, car Andy, son petit ami, avait été tué au dernier jour de la guerre, et personne ne se rappelait l’avoir vue sourire depuis lors, jusqu’à ce jour. Ils prirent le train pour Chicago le soir même, ne comptant pas s’offrir un vrai voyage de noces, car ils avaient décidé que c’était au-dessus de leurs moyens. Cependant, pour leur première nuit à Chicago, Willie avait réservé la suite nuptiale d’un bon hôtel.

Ce n’était pas le meilleur de la ville – celui-là leur était interdit parce qu’ils étaient noirs – mais il en aurait fallu bien plus pour les empêcher de s’aimer.

Willie se mit au travail dès le lendemain, ayant retrouvé son ancien poste à l’entrepôt, et Ernestine leur trouva un logement, une petite pièce, rien d’extraordinaire, mais qui ferait l’affaire jusqu’à ce qu’ils aient atteint une plus grande stabilité financière.

Les jumeaux naquirent en novembre.

Ils les nommèrent Don et Diana, et quand Willie les tint dans ses bras pour la première fois, il eut le souffle coupé d’émotion, émerveillé devant ces deux êtres minuscules et vulnérables qu’Ernestine et lui avaient créés. C’était à lui de les défendre, de pourvoir à leurs besoins, et il fit vœu de s’acquitter de ces devoirs. Il ferait de son mieux afin de les armer pour l’avenir, mais ils arrivaient dans un monde nouveau, compliqué et effrayant.

Des lignes de front se dessinaient en Europe de l’Est et, bien que l’Amérique bénéficiât de l’avantage de l’atome, Willie ne pensait pas que les Soviétiques se rendraient facilement. La guerre, sous une forme ou une autre, semblait inévitable dans l’avenir. Les larmes lui montèrent aux yeux. Ils étaient magnifiques ces minuscules bébés, mais il pleurait les outrages et injustices qu’allait leur valoir la couleur de leur peau, et contre lesquels même lui ne pourrait jamais les protéger.

C’étaient ses premières larmes depuis la mort d’Ab.

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