Mama Flora

Alex Haley · Chapitre 6 sur 51

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Mama Flora

Chapitre 6

 

 

À l’âge de dix-sept ans, Flora était capable de cueillir le coton aussi vite et aussi bien que sa maman, et mieux que beaucoup d’hommes. Josie ne cueillait presque jamais. Elle avait souffert d’une fièvre deux ans plus tôt, et pendant plusieurs jours sa famille avait craint pour sa vie. Les femmes lui appliquaient des compresses froides et l’obligeaient à boire des litres d’eau bouillie. Josie n’était pas morte, mais jamais elle ne s’était complètement remise de cette maladie qui l’avait laissée apathique et sans énergie. Elle restait la plupart du temps à la maison, prenant soin de la masure et des animaux, et préparant les repas rudimentaires.

L’époque de la cueillette était une période bizarre et pénible. À la fin de l’été, il faisait une chaleur moite, la pluie menaçait, le travail vous brisait les reins, car il fallait rester plié en deux pendant plusieurs heures de suite pour cueillir le fin duvet, les mains écorchées et tannées par les épines. La colère débordait souvent, et pourtant on ne se plaignait guère, car la récolte apportait les quelques malheureux dollars qui permettraient de tenir jusqu’à la saison des plantations, six mois plus tard. C’était un tourment qu’il fallait endurer, sinon on mourait de faim. Alors les Noirs chantaient en ramassant le coton pour se donner du rythme, et pour détourner un peu leur esprit de leurs souffrances physiques.

Quelquefois des visiteurs venaient séjourner chez les Yarborough, et ceux qui n’étaient pas originaires du Sud voyaient dans ce spectacle une ravissante pastorale, des rangées de travailleurs noirs apparemment heureux, occupés à gagner leur pitance, en lançant vers le ciel leurs beaux chants harmonieux. Ils ne se rendaient absolument pas compte que la cueillette du coton pouvait vous démolir un homme en pleine santé avant qu’il eût passé la quarantaine.

Massa Yarborough, qui avait grandi sur ces terres, n’était pas si bête, et il avait assez de jugeote pour offrir une petite récompense. Afin de célébrer la nouvelle récolte, il organisait, à la fin de la saison, une fête devant l’une des granges, où ses ouvriers trouvaient de la bière, des victuailles et un orchestre pour danser.

Flora avait été autorisée à y assister quand elle était enfant, non pas pour danser et s’amuser, mais pour surveiller les tout-petits et s’occuper d’eux. Sa maman aurait mieux aimé qu’elle en restât là, mais Flora avait fait de l’excellent travail, et cette année, avait insisté Gran’ma, cette année, sa dix-septième, la petite devait avoir le droit de célébrer l’événement. La maman de Flora avait protesté, sans vraiment y croire – il y aurait des hommes et de l’alcool, mélange détonant –, mais Gran’ma avait avancé un argument tout simple et irréfutable : comment Flora trouverait-elle un mari si elle ne rencontrait pas de jeunes gens ?

Flora fut donc autorisée à revêtir sa tenue du dimanche, une robe blanche très simple qui lui descendait jusqu’aux chevilles, et les chaussures en cuir verni noir que lui avait fait parvenir une des filles Yarborough ce printemps-là, mais qu’elle n’avait encore jamais sorties de leur boîte, de peur de les abîmer. Sa maman elle-même se laissa gagner par l’euphorie générale et lors d’une vente de charité, elle fouilla partout afin de lui trouver de jolis rubans roses pour sa coiffure et pour agrémenter sa robe.

Ils ne possédaient pas de véritable miroir, il n’y avait que le petit bout de glace dont Gran’pa se servait pour se raser, mais Josie le tint devint elle, en le tournant dans tous les sens, afin que Flora pût se faire une idée de l’effet qu’elle produisait. Ce qu’elle vit fit vibrer son cœur.

Elle n’était pas particulièrement jolie, elle le savait, mais elle n’était pas vilaine non plus, et le plaisir de porter ces rubans et cette robe, la griserie de la soirée en perspective, allumaient en elle un éclat intérieur que l’on pouvait prendre, à la lueur des bougies, pour de la beauté.

Flora se détourna du miroir et chuchota une petite prière à Jésus, Le suppliant d’empêcher la pluie de tomber et de lui faire rencontrer un jeune homme qui irait à l’encontre de tous les préjugés de sa maman.

Une de ces prières fut exaucée. Il ne plut pas.

Ils franchirent à pied les trois grands kilomètres qui les séparaient de la grange. Des éclairs fendaient les nuages au loin et le tonnerre grondait en sourdine, mais le sentier était ferme et sec, si bien que ni la robe ni les souliers de Flora n’eurent à souffrir de la boue. Il fallut s’arrêter à de multiples reprises, à cause de Gran’pa, dont les cors et les oignons étaient en guerre contre ses vieilles bottines, et de Josie qui s’essoufflait au bout de quelques centaines de mètres ; mais Gran’ma déversa un flot inépuisable de souvenirs de sa première fête, bien des années auparavant, quand la guerre de libération était encore toute proche, et la maman de Flora elle-même montra un peu d’animation à l’idée d’échapper à toutes les corvées habituelles, ne fût-ce que le temps d’une soirée.

Ils étaient à peine à mi-chemin qu’ils entendaient déjà la musique, puis ils virent les lumières, provenant de lampes-tempêtes suspendues tout autour de la grange. D’autres familles en route pour la fête les rattrapèrent, et le sentier qu’ils avaient été les seuls à emprunter grouilla bientôt d’une foule portée par la bonne humeur et les plaisirs anticipés.

La saison avait été bonne et d’autres propriétaires de la région s’étaient entendus avec les Yarborough, les Henderson, les Mitchell, et même avec les Fleming, les Noirs fortunés, pour faire de cette occasion la plus belle fête de l’année. Il y avait donc près de trois cents personnes, les ouvriers agricoles et leurs familles, venues de toutes les fermes et plantations des environs. Chaque ferme possédait ses virtuoses du violon et d’autres instruments, lesquels s’étaient tous rassemblés pour se disputer officieusement l’honneur de faire la musique la plus suave. Un bœuf tournoyait sur sa broche, et les cuisiniers des Mitchell préparaient un barbecue.

Les réjouissances battaient déjà leur plein quand la famille de Flora arriva, et les yeux de la jeune fille étincelaient ; elle se dit qu’elle n’avait jamais rien vu d’aussi merveilleux. Trop timide pour danser, n’ayant pas de soupirant pour l’inviter, elle resta cramponnée aux basques de sa mère et de ses grands-parents, occupés à converser avec des connaissances, mais jamais ou presque ses yeux ne quittaient les danseurs. Puis quelques-unes des filles qu’elle avait côtoyées à l’école s’approchèrent et l’entraînèrent à l’écart pour bavarder ; après quoi, merveille des merveilles, un jeune ouvrier de Massa Yarborough l’invita à danser.

Charlie n’était pas l’homme de ses rêves. Il était petit et trapu, le visage plat, avec de très grosses lèvres, et sa peau était noire comme l’ébène. Mais il était enjoué et il avait bon cœur, Flora le savait. C’était le premier homme qui l’eût jamais invitée à danser. En cette occasion, il lui fit l’effet d’un adonis.

« Je sais pas danser, chuchota Flora.

— Voyons, Mamzelle Flo, dit Charlie en riant, tous les Noirs savent danser. Suffit de suivre la musique. »

Il lui offrit sa main et, encouragée par ses amies qui pouffaient de rire, Flora se laissa escorter jusqu’à l’espace ouvert, devant la grange, qui servait de piste de danse.

Ce n’était pas loin, mais c’était un long trajet pour Flora. Mourant d’envie de faire partie de cette foule énergique, désireuse de s’abandonner à la musique, elle était sûre qu’elle allait se couvrir de ridicule. Et quand elle vit les toilettes des femmes plus âgées qui glissaient sur la piste, les satins brillants, les taffetas éclatants, les plumes et les froufrous, tirés des vieilles malles en fer pour cette seule soirée de l’année, elle fut convaincue que sa robe blanche lui donnait l’air d’une écolière à une vente de charité.

C’est-à-dire l’air de ce qu’elle avait été jusqu’à maintenant. Mais quand Charlie l’entraîna au milieu des danseurs et sans perdre un instant commença à suivre la musique, une nouvelle Flora vit le jour, après dix-sept années de gestation.

La musique éclipsa tout. Elle l’habitait, la contaminait, la subjuguait. Elle entendait quelque part, tout au fond d’elle-même, des rythmes qu’elle n’avait pas eu conscience de connaître, mais qui lui étaient soudain aussi familiers que la journée d’hier. Elle sentait le mouvement – son esprit n’entrait pas en jeu –, son corps se balançait et se tordait, elle dansait comme elle respirait. Charlie était à la fois l’élan et la réponse. Elle le connaissait, de loin, depuis toujours, elle l’avait vu à l’école et dans les champs, et elle sentait qu’elle n’avait rien à redouter de lui. Un jour, quand il était petit et qu’il avait fait une chute dans la cour de l’école, elle avait étanché le sang qui coulait de son genou. Elle l’avait vu grandir et devenir un charmant jeune homme, l’avait vu charger des balles de coton, lui avait donné à boire quand il avait mal à la tête à force de travailler en plein soleil. Elle ne pouvait pas s’imaginer Charlie en train de faire un geste indésirable ou indélicat.

Elle avait profondément conscience autour d’elle d’une énergie qui, sans toutefois être capable de lui donner un nom, était au moins en partie sexuelle, et quand elle plongeait son regard dans celui de Charlie, son corps vibrait de sensations qui correspondaient soudain à quelque chose. Elle savait que Charlie le sentait, lui aussi, mais elle était certaine que cela prendrait fin avec la danse. Même quand il la serrait contre lui, et qu’elle percevait la chaleur de son ventre contre le sien, elle ne se disait pas que c’était parce qu’il avait envie d’elle. C’était la danse. La parfaite confiance qu’elle avait en Charlie, associée à la pulsation de la musique, lui donnait une liberté qu’elle n’avait jamais connue auparavant, et l’une ne pouvait pas exister sans l’autre.

Elle oublia la foule autour d’eux. Elle ne remarqua pas le petit groupe de visiteurs blancs venus non pas prendre plaisir à la danse ou à la soirée, mais « regarder les nègres faire la fête », divertis par leur absence de réserve et peut-être disposés à en profiter ; certains jeunes Blancs avaient le fusil au bras, au cas où il y aurait du grabuge, à moins que ce ne fût dans le but d’en causer.

Flora ne vit rien de tout cela. L’instant seul comptait.

Elle avait menti à Charlie. Elle savait danser. Elle possédait un don naturel et sa Gran’ma lui avait enseigné les premiers rudiments de la danse, car c’était quelque chose que toutes les femmes devaient connaître. Deux fois par an, Flora avait dansé aux fêtes paroissiales avec d’autres filles, et bien souvent elle avait dansé chez elle avec Josie ou avec sa maman, sur une musique que faisait Gran’pa avec un peigne et un morceau de papier.

À présent, avec un véritable orchestre et l’énergie rassurante de Charlie, au milieu d’une foule de gens qui ne songeaient qu’à s’amuser et qui méritaient cent fois de le faire, Flora dansait à l’unisson de la musique.

Elle n’était pas la reine du bal, mais si la fête avait été une de ces soirées où les jeunes filles ont un carnet de bal, le sien aurait été plein. Elle ne voyait pas le temps passer, elle n’entendait pas les airs se succéder, ni même les orchestres ; elle s’apercevait à peine que ses partenaires changeaient. Elle était elle-même, tout simplement.

Elle n’avait pas perdu la raison ; une partie de son esprit enregistrait les visages de tous les garçons avec qui elle dansait, afin de pouvoir se les rappeler dans ses futures rêveries, afin de pouvoir parler à Josie, plus tard, du bon moment qu’elle avait passé, mais ils étaient tous des versions un peu différentes de Charlie, des jeunes gens des environs qu’elle connaissait vaguement, peut-être depuis toujours.

Et puis soudain, il y en eut un qui tranchait sur les autres.

« Dites donc, lança-t-il, vous savez vous amuser, vous. »

Sa voix était différente ; à l’évidence, c’était un garçon instruit. Son visage aussi était différent. Flora était habituée à toutes les nuances possibles et imaginables que pouvait offrir ce qu’il était convenu d’appeler une peau « noire ». La plupart des gens qu’elle connaissait avaient la peau plus ou moins brune, mais il y en avait comme Charlie qui étaient noirs comme du charbon, et d’autres dont la peau était si claire qu’on les traitait de nègres jaunes, ou même de nègres blancs, et elle connaissait d’ailleurs une fille, une albinos, aux traits négroïdes, mais à la peau rose et aux cheveux blancs.

L’homme qui lui parlait – elle ne parvenait pas à voir en lui un simple garçon – était presque blanc, il avait les traits fins, des cheveux à peine ondulés, et son allure, son assurance le distinguaient des ouvriers agricoles.

Ses vêtements étaient différents, bien coupés et à la dernière mode. Son sourire aussi était différent, franc et apparemment joyeux, quoique très légèrement inquiétant. Et ses yeux étaient sombres et curieusement troublants. Flora sut, dès que leurs regards se furent croisés, que cet homme était à part, qu’elle n’aurait sur lui aucun contrôle. Il était bien loin de Charlie.

Il lui offrit son bras.

« Vous permettez ? » Ce n’était pas une question.

Pour la première fois depuis qu’elle s’était mise à danser, Flora cessa d’être sûre d’elle ; elle se sentait dépassée.

« J’ai dansé trop longtemps, murmura-t-elle. Il fait chaud. »

Il continua à lui présenter son bras.

« Alors pourquoi n’allons-nous pas vous chercher une limonade ? » demanda-t-il, avec toujours le même sourire au fond des yeux, une lueur de… de quoi ? D’amusement ? De menace ?

Ne sachant pas quoi faire d’autre, et alléchée à l’idée d’une limonade, Flora prit son bras. Il l’entraîna hors de la piste.

« Je m’appelle Lincoln Fleming, dit-il. Je vous ai regardée tout à l’heure. Vous dansez à ravir. »

Son prénom et son nom étaient lourds de signification pour Flora. Elle savait qu’il devait être un des Fleming à qui appartenait la plantation située à quelques kilomètres. Il lui semblait avoir vu ce Lincoln une fois ou deux, se rendant à la ville ou à l’église à cheval, avec sa famille. Les Fleming étaient de grosses légumes, des objets d’envie et d’admiration parmi les Noirs de la région. Personne ne savait comment la famille avait gagné son argent, mais tout le monde savait, en revanche, qu’elle en avait beaucoup. Flora était tout à la fois émoustillée et intimidée de se diriger vers la table où l’on servait la limonade, au bras d’un de ces Fleming.

Son prénom, Lincoln, possédait à ses yeux une magie plus forte encore, parce qu’il l’avait sûrement reçu en l’honneur du grand président, comme tant d’autres Noirs après la guerre ; et, bien qu’un nom ne fût jamais qu’un nom, il y en avait qui sonnaient de façon spéciale. Mais même s’il s’était appelé Charlie, elle l’aurait trouvé très intimidant.

« Et vous êtes… ? demanda-t-il.

— Flora », dit-elle.

Lincoln hocha la tête, d’un air qui paraissait approbateur.

« Flora. » Il dit son nom comme pour voir comment il sonnait. « Ça veut dire “fleurs”, vous savez. »

Non, Flora ne le savait pas, Flora c’était son nom, rien de plus, mais le fait qu’il eût un sens et que ce sens fît penser à quelque chose de beau lui parut soudain merveilleux.

« Et vous êtes la plus jolie fleur qu’il y ait ici », ajouta Lincoln. Il fit claquer ses doigts et quelqu’un lui tendit deux verres de limonade. Il en offrit un à Flora.

Elle n’était pas très sûre de ce qu’elle devait faire. Il y avait dans la voix de Lincoln un accent très légèrement railleur, mais elle ne pensait pas en être la cible ; il semblait parler sincèrement. Embarrassée, elle ne trouvait rien à dire. Mais elle n’avait pas envie de partir, ni même de lâcher le bras de Lincoln. Son veston était en pure laine et jamais Flora n’avait touché quelque chose d’aussi doux. Elle ne voulait pas le regarder, parce que alors elle devrait plonger son regard dans ces yeux sombres, un tantinet moqueurs.

« Je vais les boire tous les deux », dit-il.

Flora leva enfin les yeux vers lui, et plongea son regard dans le sien, malgré le péril qu’elle savait tapi dans ses prunelles, et dès qu’elle l’eut regardé, elle fut perdue.

Elle prit la limonade et but une petite gorgée, en baissant de nouveau les yeux, mais Lincoln continua à bavarder, sans paraître remarquer son silence. Il babilla au sujet de la fête et des danseurs, au sujet de la saison et de la cueillette du coton – elle fut surprise de constater qu’il en savait si long là-dessus –, et il lui indiqua divers membres de sa famille, en racontant sur eux toutes sortes de bêtises.

La limonade disparut sans que Flora ait eu conscience de la boire, et elle ne se rendit pas compte non plus qu’elle était retournée, toujours au bras de Lincoln, jusqu’à la piste de danse.

« On danse ? » dit Lincoln, et cette fois, c’était une question.

« Oui », répondit Flora en inclinant la tête.

Et quand sa maman la vit danser avec Lincoln, elle aussi comprit le danger ; elle alla trouver sa fille et lui dit qu’il était temps de rentrer à la maison.

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