Mama Flora

Alex Haley · Chapitre 8 sur 51

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Mama Flora

Chapitre 8

 

 

La première nuit, il l’avait cajolée en lui murmurant des mots d’amour, et elle avait été incapable de lui résister, parce que ces doux mensonges lui permettaient de raviver ses rêves, mais dès qu’il vit qu’elle ne lui résisterait pas, il cessa de se soucier de ce qu’elle éprouvait et la prit avec brutalité. Il eut vite terminé et repartit aussitôt, comme s’il ne s’était rien passé d’inhabituel. Flora s’endormit en pleurant, souffrant à la fois de ce qu’il lui avait fait et de sa terrible désillusion. Elle comprenait clairement, en outre, que tous les autres – les Fleming, leurs serviteurs et sa propre famille – savaient pourquoi elle se trouvait là et n’ignoraient pas que sa présence serait éphémère.

Flora devinait bien qu’elle n’était pas la première et ne pensait pas devoir être la dernière à se persuader qu’elle était la seule femme qu’il eût jamais aimée. Cela lui rendait la douloureuse vérité plus supportable.

Mais cela n’empêchait pas ses larmes de couler.

Après cette première visite, il revint toutes les nuits dans la chambre de Flora, aux heures les plus noires, et il ne se donna plus la peine d’user de persuasion. Il prenait ce qu’il voulait et repartait, mais elle avait le sentiment qu’il n’était pas satisfait. La cinquième nuit, il exigea qu’elle le laissât faire une chose qui lui paraissait inimaginable. Elle cria de douleur et il la fit taire à coups de gifles, si bien qu’elle se soumit comme un chien maté par un maître cruel.

Ensuite, il se désintéressa d’elle. Il revint encore deux autres nuits, et la seconde fois, lorsqu’il eut fini, il lui donna de l’argent et lui dit qu’elle rentrerait chez elle le lendemain. Depuis une semaine, c’étaient les paroles les plus gentilles qu’il eût prononcées.

Personne ne lui dit au revoir, pas même Lincoln ; d’ailleurs elle n’y comptait pas. Elle n’était qu’une catin, qu’on avait fait venir pour le plaisir du maître avant de la renvoyer, et on lui avait payé ses services.

Joseph, un vieil ouvrier agricole, la ramena chez elle dans une carriole. Sa famille fut étonnée de la revoir, n’ayant pas été avertie de son retour, et Flora se demanda s’ils n’étaient pas déçus. Si elle était restée plus longtemps, elle aurait gagné davantage. Elle vit que sa mère pleurait, et ce fut Flora, elle qui avait tant besoin de réconfort, qui devint la consolatrice. Elle serra sa maman dans ses bras et lui donna l’argent qu’on lui avait remis. Puis elle emporta une vieille bassine dans la grange, la remplit d’eau, se dévêtit, et se lava, encore et encore et encore, comme si elle ne pourrait plus jamais être propre.

Sa mère et ses grands-parents furent longs à converser avec elle, comme s’ils se sentaient gênés par leur culpabilité. Le lendemain, sa maman sortit – elle dit qu’elle allait faire des courses – et à son retour, elle offrit à Flora une robe neuve qu’elle lui avait achetée, la première robe neuve qu’elle eût jamais possédée.

Flora sanglota dans les bras de sa mère – ce n’était pas des larmes de joie, c’était simplement parce qu’elle était de retour chez elle. Elle ne s’y sentirait plus jamais en sécurité, mais elle n’avait rien d’autre, et elle aimait les siens, elle leur pardonnait d’avoir péché par omission. Le dimanche, elle se rendit à l’église, le cœur tout gonflé d’amour pour Jésus ; Il devint son unique réconfort.

Quand elle se rendit compte qu’elle attendait un enfant, des émotions contradictoires la submergèrent. Elle méprisait les causes de sa grossesse, elle haïssait la façon dont c’était arrivé, mais la vie qui se formait en son sein lui insufflait un amour radieux pour cet enfant à naître, plus grand même encore que son amour pour Dieu, et une volonté farouche de le protéger et de l’élever. De le faire parader sous le nez des Fleming, vivant témoignage de la turpitude de Lincoln, d’où était sorti quelque chose de bon et de pur.

Elle ne craignait pas d’avouer son état à sa mère. La honte était partagée, mais la silence qui accueillit la nouvelle la surprit.

Le lendemain, la mère de Flora l’emmena chez les Fleming. Elles parcoururent à pied les huit kilomètres qui les séparaient de leur demeure, où sa mère exigea de voir Mme Fleming. On la fit entrer, mais on laissa Flora seule sur la terrasse couverte. Il lui sembla entendre des cris ou des éclats de voix à l’intérieur, puis elle crut voir Nana à la fenêtre, qui la regardait, mais bientôt le silence s’installa de nouveau.

Au bout d’une heure environ, sa mère ressortit et elles rentrèrent lentement chez elles. Flora mourait d’envie de savoir ce qui s’était dit, mais quelque chose dans l’attitude de sa mère fit naître en elle une légère crainte, et elle ne posa aucune question. Puis elle s’aperçut que sa mère pleurait et son appréhension grandit.

Quand Flora apprit ce qui allait arriver, ce fut presque plus qu’elle n’en pouvait supporter. Elle hurla son chagrin, son incrédulité, et supplia Jésus à grands cris, mais Il ne l’écoutait pas. Elle lança à sa mère des paroles de défi, mais sans pouvoir la haïr. Gran’pa était vieux, presque incapable de travailler désormais. Gran’ma aussi se faisait vieille, et bientôt sans doute elle ne pourrait plus aller cueillir le coton. Josie était fragile, ce qui laissait en tout et pour tout Flora et sa mère pour gagner le pain de la famille ; or Flora venait de leur fournir à tous une source de revenus inattendue, sur laquelle ils ne pouvaient fermer les yeux.

L’accouchement fut long et pénible, et Flora était sûre que l’enfant était un garçon, car une toute petite fille n’aurait pu lui faire si mal.

Elle ne le vit pas, ne le tint même pas dans ses bras. Presque évanouie d’épuisement et d’incrédulité, elle regarda sa mère envelopper le nouveau-né dans une couverture et quitter la pièce. Elle entendit des voix au-dehors. L’une d’elles, elle en était sûre, était celle de Lincoln, puis elle entendit un cabriolet qui s’éloignait.

Josie, toute pâle d’affectueuse inquiétude, entra dans la pièce.

« Ils vont s’occuper de lui, chuchota-t-elle.

— Un petit gars », murmura Flora. Ce n’était pas une question.

Les larmes de Josie débordèrent. Elle courut jusqu’au lit et serra Flora à l’étouffer.

« Tu vas me manquer, Flo, sanglota-t-elle.

— Je sais », se contenta de répondre Flora. Elle venait d’encaisser tant d’épouvantables coups qu’un sentiment de solitude dévastateur l’enveloppait, une espèce d’armure contre les émotions plus pressantes, plus douloureuses.

L’arrangement était tout simple. Les Fleming, qui désiraient désespérément un petit-fils, avaient payé le prix fort pour le bébé de Flora. Afin d’éviter toute possibilité de scandale, tout risque de voir à l’avenir la jeune mère revendiquer le moindre droit sur l’enfant ou la famille Fleming, elle devait recevoir vingt-cinq dollars pour partir au loin, dans le Nord, n’importe où, et commencer une autre vie.

Le lendemain de son dix-huitième anniversaire, dans la soirée, Flora se rendit à la gare avec sa mère et Josie. Elle portait la robe neuve que sa mère lui avait achetée neuf mois auparavant, et un petit sac en toile où elle avait placé une autre robe et ses quelques hardes. Quelque part, dans une vente de charité peut-être, ou chez des voisins, sa mère lui avait déniché un manteau – une pauvre guenille bien mince – afin de la protéger contre le froid du Nord.

Les vingt-cinq dollars étaient en sécurité dans une bourse cousue à l’intérieur de sa culotte.

Elle avait fait des adieux presque muets à ses grands-parents, une heure plus tôt, sachant qu’elle ne les reverrait jamais. Gran’ma l’avait serrée dans ses bras et avait appelé sur sa tête, à voix basse, la bénédiction de Jésus, puis elle était sortie pleurer à l’abri des regards.

Gran’pa était inconsolable. Ce fut Flora qui dut essayer de le réconforter, mais il ne voulut pas la laisser approcher. Il se tenait dans un coin de la masure, poussant des cris inarticulés, et elle finit par se dire que le cœur du pauvre vieux allait éclater. Né en esclavage, il terminait ses jours esclave de l’argent, incapable de protéger sa famille. Il ne put se résoudre à lui dire adieu.

Elle marcha jusqu’à la gare, en compagnie de sa maman et de Josie, qui portaient tour à tour le petit sac comme si en se chargeant de ce léger fardeau elles pouvaient d’une façon quelconque alléger le poids terrible qui écrasait Flora. La mère de Flora ne dit presque rien, mais tout était prévu ; il n’y avait pas d’avenir à discuter, pas de passé à révéler.

Josie, fascinée par ce que pouvait être une grande ville comme Memphis, fit de son mieux, mais tandis qu’elles attendaient le train, la réalité du départ imminent de Flora s’abattit sur elle et le silence l’enveloppa comme un suaire.

Elles entendirent le convoi qui approchait et son sifflement. Elles attendirent en silence. Quand le train entra en gare, la mère de Flora serra sa fille contre elle, comme si elle ne voulait plus jamais la lâcher ; elle lui chuchota quelques mots où il était question de Dieu, puis s’écarta. Elle s’éloigna dans la nuit, incapable de supporter le départ.

Josie, essuyant ses larmes, gagna l’arrière du train avec Flora, jusqu’au wagon réservé aux Noirs. Il résonnait de voix d’hommes, dont certaines paraissaient avinées.

Flora fut prise de panique. Elle ne savait plus ce qu’il fallait faire, mais elle était certaine qu’elle serait incapable d’affronter ce terrible nouveau monde. Elle voulait s’enfuir, n’importe où, très loin, et se cacher jusqu’à ce que le cauchemar eût pris fin, jusqu’à ce qu’elle se réveillât par une belle matinée où tout serait connu et à sa place.

Elle ne s’enfuit pas. Où aller ? Le train était tout son avenir. Elle resta là où elle était, cramponnée à sa sœur et à son sac en toile, incapable de bouger.

Un chef de train jovial la remarqua, comprit, et s’occupa gentiment d’elle. C’était un spectacle dont il avait l’habitude. Dans toutes les petites gares du Sud, un peu partout, il voyait les Noirs de la campagne quitter leur foyer, pour une raison ou pour une autre, et il savait reconnaître leur angoisse. Les hommes, parfois, tentaient de la cacher sous les vantardises et sous une bonne humeur factice, mais chez les femmes, elle était presque palpable, comme c’était le cas à présent pour Flora.

Quand on était né et qu’on avait grandi à la campagne, il était bien dur de partir pour un endroit inconnu en laissant derrière soi tout ce qui était familier et sûr.

Il prit le sac de Flora et lui offrit son bras. Ce contact lui redonna des forces. Concentrant toute son attention sur l’effort à faire pour monter dans le train, lequel était déjà impressionnant, elle ne regarda de nouveau sa sœur que lorsqu’elle fut installée à une place que le chef de train lui avait procurée en ordonnant à un groupe d’hommes de se serrer un peu.

Isolée dans un cocon de peur, Flora garda les yeux rivés sur Josie qui, de l’autre côté de la fenêtre, articulait des mots d’amour et agitait la main, tandis que le train s’ébranlait lentement. Les quelques lumières du village ne tardèrent pas à disparaître, mais Flora continua à fixer intensément l’obscurité, s’efforçant de se faire invisible, redoutant de croiser le regard de quiconque, le regard d’un des hommes assis dans le wagon.

Écrasée sous le poids de la honte et de la culpabilité, il lui semblait que le mot « catin » était brûlé au fer rouge sur son front, que tous les hommes qu’elle voyait devaient automatiquement savoir qu’une nuit elle avait vendu son corps pour de l’argent, et donc qu’elle recommencerait ; puis qu’elle avait ensuite laissé vendre le fruit de son péché pour qu’il devînt un esclave d’une nouvelle sorte. Elle ne pouvait pas supporter de penser à son bébé et pourtant elle ne parvenait pas à le chasser de son esprit. Elle n’arrivait pas à croire que son petit amour aurait une vie heureuse dans la lugubre demeure des Fleming. Qui le câlinerait, le caresserait, le consolerait ? Qui l’aimerait ? Comment survivrait-il sans l’amour de sa mère ?

Un nouveau bruit dériva vers elle. Flora avait gardé les yeux baissés quand le chef de train l’avait fait monter dans le wagon et l’avait escortée jusqu’à son siège, si bien qu’elle n’avait vu que les jambes et les pieds masculins des autres passagers, leurs pantalons et leurs souliers. Elle croyait être la seule femme dans la voiture des Noirs, mais soudain, par-dessus le tohu-bohu, elle entendit s’élever une voix de femme, une voix rageuse, ordonnant aux hommes de se taire. Il était tard et son bébé essayait de dormir. Les hommes rirent gentiment, mais un silence s’établit, et la femme se mit à fredonner tout bas.

Une berceuse. Une mère cajolait son nourrisson pour l’endormir. C’était si doux, si ravissant, et cela amplifiait la détresse de Flora. Dans son désespoir pour son enfant perdu, elle ne put réprimer un cri de souffrance, qui fit sursauter ceux qui l’entendirent. Un homme assis à côté d’elle en fut si choqué, si ému, que sans pouvoir deviner ce qui avait provoqué tant de chagrin, il fit de son mieux pour la réconforter.

Il passa le bras autour des épaules de Flora et lui murmura des paroles consolatrices, mais elle ne se sentait pas capable d’accepter sa gentillesse. Elle se rappelait les mots doux prononcés par Lincoln, avant de la posséder ; elle crut que cet inconnu avait compris ce qu’elle était, une catin, et que si elle tolérait ses avances, cela mènerait tout droit à une intimité dont elle ne voulait pas.

Elle tenta de le repousser et, à sa grande surprise, l’homme parut comprendre.

« Vous en faites pas, chuchota-t-il, je vous veux pas de mal. Mais on a tous besoin de quelqu’un quand on a de la peine, et vous, ma petite, vous en avez sacrément. »

Flora opina d’un air malheureux, mais la bonté de son voisin avait eu pour elle un résultat important. Prête à le rabrouer uniquement parce qu’il était un homme, un autre Lincoln, elle reconnut l’accent d’honnêteté dans sa voix et dans ses gestes, et fit ainsi le premier pas vers sa réhabilitation.

L’homme retira son bras et ne parut plus prêter attention à elle, mais il resta à ses côtés, et Flora finit par le voir sous les traits d’un ange gardien, venu la protéger pendant son voyage.

La nuit s’écoula. Il était tard et la plupart des passagers dormaient, hormis quelques-uns, dans le fond du wagon, qui faisaient la fête en sourdine, et deux autres hommes, plus près d’elle, qui échangeaient à mi-voix des propos évocateurs sur les tentations de Beale Street à Memphis, la grande ville vers laquelle ils roulaient.

Flora ne trouvait pas le sommeil. À la détresse que lui causait tout ce qu’elle laissait derrière elle s’ajoutait la terreur de sa vie à venir, et quand elle osa se tourner pour regarder son ange gardien, elle vit qu’il ne dormait pas non plus.

« Où vous allez ? demanda-t-il. À Memphis ? »

Flora opina et se détourna de nouveau pour contempler la nuit.

« Vous avez de la famille là-bas ? Quelqu’un ? »

Elle secoua la tête. Son ange gardien fit entendre un petit sifflement, ce qui accrut la peur de ce qui l’attendait.

« Ah ça, ça me plaît pas du tout, dit-il, une jolie petite comme vous, seule dans une ville comme Memphis.

— J’ai pas le choix », répondit Flora.

En réalité, elle l’avait, le choix. Quand on lui avait annoncé qu’elle devait partir, on avait avancé le nom de plusieurs villes du Nord, et Chicago était le phare étincelant qui attirait un grand nombre de Noirs. Mais Chicago paraissait si éloigné, si gigantesque que Flora avait préféré choisir la ville de Memphis, plus proche et plus petite, dont elle ne savait presque rien.

Son ange gardien se présenta, il s’appelait Joe, et lui brossa un rapide tableau de la ville qu’il paraissait bien connaître, afin de l’avertir des dangers qui guettaient dans ses rues une jeune fille comme elle. Peut-être devina-t-il en partie le secret de Flora ; en tout cas, il comprit à coup sûr que c’était un événement terrible qui l’avait obligée à voyager seule dans ce train, en route vers une ville inconnue, et il n’était pas difficile d’imaginer de quoi il pouvait s’agir. Il lui soumit l’idée de ne pas aller jusqu’à Memphis, mais de descendre dans une ville des environs, une ville moins importante où elle se sentirait moins loin de chez elle, une bourgade de campagne.

Stockton, par exemple.

Flora trouva son raisonnement juste. Pourquoi diable sa famille avait-elle songé à une grande ville ? Et elle-même ? Ce qu’exigeaient les Fleming, avant toute chose, c’était qu’elle quittât la région, et dans un endroit comme Stockton, la condition serait remplie. Parce qu’elle n’en avait jamais entendu parler, la bourgade l’effrayait moins que Memphis. Elle questionna son ange gardien qui n’en savait pas bien long sur Stockton, où il n’avait séjourné qu’à une seule occasion, la première fois qu’il était parti pour le Nord. C’était une petite ville agréable, lui dit-il, où elle courrait beaucoup moins de dangers qu’à Memphis, et où elle trouverait du travail.

Il chercha à en apprendre davantage concernant Flora, mais elle lui donna des réponses fort succinctes et ils finirent par se taire.

Le train poursuivit son chemin en brinquebalant et l’ange gardien s’assoupit. Pas Flora.

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