Mama Flora

Alex Haley · Chapitre 29 sur 51

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Mama Flora

Chapitre 29

 

Un jour peu avant Noël, Flora se rendait en bus à son travail. En passant devant l’hôtel de ville, elle constata qu’une antenne temporaire de la Croix-Rouge avait été installée sous une tente, pour le don du sang.

Elle y réfléchit toute la journée. Ce fut tout juste si elle entendit Mme Vaughan se plaindre de son nouveau jardinier temporaire, des rosiers qu’il avait si mal taillés, de la difficulté de trouver quoi que ce soit de convenable dans les magasins en matière de cadeaux de Noël, et de la complication des nouvelles cartes de rationnement, tellement bêtes : l’Amérique n’était-elle pas un pays de cocagne ? La guerre constituait un désagrément considérable pour Mme Vaughan, mais elle au moins n’avait pas de fils dans l’armée. Un de ses fils était à l’université et l’autre, réformé pour asthme chronique, continuait de travailler à Memphis.

Les mots de Willie résonnaient sans cesse aux oreilles de Flora : « Le sang noir vaut bien le sang blanc. »

Elle se décida à offrir un petit cadeau anonyme à un soldat qu’elle ne connaissait pas. Il ne lui coûterait rien et aurait peut-être pour lui une valeur inestimable.

Sur le chemin du retour, elle descendit du bus à l’hôtel de ville puis hésita quelques instants. Elle avait beau le traverser presque chaque jour en autobus, elle ne venait que rarement dans ce quartier. Cela ne lui était pas interdit, n’importe quel Noir avait le droit de venir ici, et certains ne s’en privaient pas, de même que certains Blancs déambulaient librement dans le quartier noir, mais Flora y éprouvait toujours l’impression d’être une étrangère. La loi était la même, mais les règles variaient sauf sur un point : comme partout, les Noirs prenaient la seconde place.

Le matin, elle avait vu une petite queue de gens qui attendaient à l’entrée de la tente ; à présent, il n’y avait personne. Flora se concentra sur la grosse croix rouge sur fond blanc et se dirigea vers la tente. Elle espérait que cela ne serait pas douloureux. Elle n’avait jamais subi d’injection d’aucune sorte. Puis elle se dit que ce ne pouvait pas être pire que lorsqu’elle se piquait le doigt avec une aiguille en cousant. Et ça, c’était une douleur légère pour elle.

Il n’y avait personne dehors, et Flora se demanda si elle devait passer par-derrière, s’il y avait une entrée séparée pour les gens de couleur comme au Star Café, en face. Elle fit le tour de la tente, mais ne voyant aucun panneau, aucune autre ouverture dans la toile, elle retourna à l’entrée principale et entra.

Une infirmière blanche en uniforme blanc était assise à un bureau à l’entrée. Au-delà se dressaient plusieurs lits de camp, quelques écrans et une seconde infirmière plus âgée. Un ou deux hommes étaient allongés sur des lits, avec des tubes reliés à leur bras, emplissant de sang des bouteilles d’un demi-litre suspendus à des supports.

L’infirmière dévisagea Flora, l’air quelque peu mal à l’aise. Elle ne dit rien.

« Qu’est-ce que j’fais ? s’enquit Flora.

— Que voulez-vous dire ? demanda l’infirmière qui avait l’air perplexe.

— Pour donner mon sang, dit Flora.

— Vous voulez donner votre sang ? »

D’ores et déjà, Flora sentait bien qu’elle avait commis elle ne savait quel impair, qu’elle avait transgressé quelque invisible ligne de démarcation, mais elle ne pouvait imaginer de quoi il s’agissait.

« Je suis venue pour ça. J’ai cherché l’entrée pour personnes de couleur. »

Cela au moins, pour l’infirmière, ça voulait dire quelque chose.

« Il n’y en a pas. » Elle jeta un coup d’œil à la ronde. Elle consulta ses papiers, puis à nouveau la tente. Elle ne regardait pas Flora. À l’évidence, elle était très mal à l’aise. « Attendez-moi là. » Elle s’éloigna et chuchota quelques mots à l’autre infirmière. Toutes deux jetaient des coups d’œil vers Flora. La jeune infirmière revint.

« Vous devez partir, dit-elle d’une voix douce.

— Mais je veux donner mon sang, insista Flora.

— Ce n’est pas possible », repartit l’infirmière.

La réalité ne frappa pas Flora comme un coup de massue. Elle se révéla plus lentement, parce qu’elle ne voulait pas y croire, cependant assez vite quand même. Mais si c’était cela, alors il allait falloir le lui dire en face.

« Pourquoi ? » Elle exigeait de savoir.

« Nous ne voulons pas de votre sang », dit l’infirmière. Elle commençait à s’énerver.

« Pourquoi ? » répéta Flora.

L’infirmière perdit toute retenue.

« On ne prend pas le sang négro », articula-t-elle sèchement.

Pour Flora, c’était inconcevable. Son lait avait nourri un enfant blanc, Kevin. Son sang pouvait en sauver un autre. Une colère profonde monta en elle.

« Le sang noir, ça vaut bien le sang blanc, dit-elle, se souvenant des paroles de Willie.

— Oh ! allez-vous-en à la fin », chuchota férocement l’infirmière. Elle était seulement jeune, n’avait même pas encore achevé sa formation. C’était son premier jour à ce poste, et elle ne s’était encore jamais trouvée confrontée à une pareille situation.

« Mon fils est soldat, insista Flora. Et s’il est blessé, quel sang vous allez lui donner ?

— Nous en avons suffisamment », rétorqua l’infirmière, priant Dieu pour que cette femme s’en aille.

« Alors pourquoi ces gens-là continuent à en donner ? » demanda Flora, montrant du doigt les deux donneurs qui ne perdaient pas une miette de la discussion.

« Sors d’ici, négresse, intervint l’un d’eux. Cesse de faire des histoires.

— J’essaie de faire mon devoir de chrétienne ! » Pour qu’il l’entende, Flora avait élevé la voix. Elle finit par s’emporter. Elle se tourna vers l’infirmière.

« Eh bien, moi, j’veux pas qu’vous donniez du sang blanc à mon garçon, dit-elle. J’veux pas une goutte de sang blanc dans son corps ! Alors qu’est-ce que vous comptez faire ? »

Elle savait qu’elle ne recevrait aucune réponse satisfaisante, mais il fallait qu’elle ait le dernier mot.

Elle insista : « Hein ? Qu’est-ce que vous comptez y faire, Mamzelle ? »

Elle tourna les talons et sortit de la tente. Elle ne s’arrêta pas à la station de bus ; elle ne voulait pas être obligée de s’asseoir à l’arrière d’un bus plein de Blancs. Elle était furieuse contre les Blancs et leur maudite supériorité que rien ne justifiait et elle était furieuse contre elle-même pour avoir été aussi bête.

Elle aurait dû s’en douter ou deviner. Quand elle était passée devant le poste de la Croix-Rouge ce matin-là, elle n’avait pas vu un seul Noir dans la file de ceux qui attendaient pour donner leur sang.

Elle marcha d’un pas furieux dans les rues, s’invectivant intérieurement pour libérer sa colère. Elle voulait se retrouver entourée de gens de sa propre race.

Il n’y avait pas loin à aller, mais la distance était immense, c’était à tout un monde de là.

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