Mama Flora

Alex Haley · Chapitre 39 sur 51

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Mama Flora

Chapitre 39

 

Aussi fidèle que la lumière du matin, Albie la conduisit à la gare. Pearl les accompagnait, son mouchoir roulé en boule dans la main, prête à verser les larmes que Flora savait inévitables. Cela faisait une semaine que Pearl pleurait à tout moment, depuis le jour où Flora lui avait annoncé la nouvelle.

Elle avait sangloté : « Tu vas me manquer, Flo’. »

La première fois, Flora avait pleuré avec elle. Mais les larmes de Pearl n’avaient pas tari pendant toute la durée des préparatifs de Flora, et celle-ci commençait à ressentir une certaine irritation. Ce n’était pas la première fois, constata-t-elle d’ailleurs.

« Combien de temps tu seras partie ? sanglota Pearl, tout en regardant Flora remplir ses valises.

— Aussi longtemps qu’il faudra », répondit Flora.

Willie avait téléphoné. Il avait besoin d’aide. Ernestine était au plus bas et les médecins ignoraient toujours de quoi elle souffrait. Elle n’avait plus aucun appétit, perdait du poids et, toujours apathique, passait le plus clair de son temps au lit. Willie, qui exerçait deux emplois, était incapable de tenir en plus la maison et de s’occuper seul des enfants. Flora envisagerait-elle de venir passer quelque temps à Chicago ?

Bien qu’inquiète pour Ernestine, Flora était ravie en même temps. Elle avait retrouvé une raison de vivre, on avait besoin d’elle, et elle verrait enfin ses petits-enfants.

« Si t’as besoin de moi, mon p’tit, je saute dans le prochain train », assura-t-elle.

Le train suivant ne l’arrangeait guère. Elle avait beaucoup à faire, il lui fallait mettre toute sa vie à Stockton en attente, car elle sentait bien que son absence allait durer un certain temps.

Elle donna sa démission à tous ses employeurs, s’irritant du mécontentement de certains, mais touchée par les primes généreuses dont plusieurs d’entre eux la gratifièrent le dernier jour.

Elle envisagea de trouver un locataire pour sa maison mais finit par y renoncer. Elle ne savait pas combien de temps elle serait partie, et souhaitait conserver la liberté de rentrer. Du reste, l’idée d’un inconnu ou même d’une connaissance vaquant dans sa cuisine lui déplaisait. Pearl, toujours en larmes, promit de s’occuper de sa maison et de lui réexpédier son courrier.

Flora s’arrangea pour payer avec ses économies son hypothèque mensuelle et sortit assez d’argent pour tenir quelque temps à Chicago. Si nécessaire, elle pourrait toujours trouver un emploi à mi-temps là-bas : les gens ont toujours besoin d’une femme de ménage.

Albie resta à ses côtés tout au long de ses préparatifs, préoccupé pour sa fille Ernestine. Il demanda à Flora de ne pas s’inquiéter pour l’argent : il se débrouillait bien ces jours-ci. Il s’était associé avec Caleb Brandon et, à la mort de celui-ci, était devenu propriétaire de la station-service. Si Flora avait besoin d’aide, financière ou autre, elle pouvait l’appeler à tout moment. Il les emmena à la gare. Flora s’installa à côté de lui à l’avant et ils échangeaient un sourire à chaque fois que Pearl, à l’arrière, reprenait ses lamentations et sortait son mouchoir pour se tamponner les yeux.

« Qu’est-ce que je vais devenir sans toi, Flo’? » Pearl pleurait toujours lorsqu’elles s’étreignirent au moment des adieux. Du reste Flora pleurait aussi. Depuis plus de quarante ans, Pearl avait été une présence constante dans sa vie et voilà que ce pan de son existence touchait à sa fin.

Tout en appréhendant la vie dans la grande ville, Flora se sentait en même temps extraordinairement excitée. N’était-elle pas repartie pour une grande et nouvelle aventure parce que quelqu’un avait à nouveau besoin d’elle ?

Elle fut étonnée par les améliorations apportées depuis son retour du Mississippi, même dans les wagons réservés aux gens de couleur. Malgré son appréhension, elle réussit à dormir.

Elle se sentit écrasée par les vastes proportions de la gare et l’impression d’activité et de détermination qui se dégageait de la foule. Puis elle aperçut Willie qui agitait la main en appelant son nom. Il lui parut vieilli, plus qu’elle ne s’y était attendue, et elle se dit que ce devait être l’inquiétude.

Ils regagnèrent l’appartement en taxi et, malgré le semblant de visite guidée dont la gratifia Willie, Flora prit à peine conscience de la ville environnante. Seul importait à ses yeux Willie, car il ne savait visiblement plus à quel saint se vouer.

« Le docteur dit qu’elle a rien, conclut-il après avoir expliqué l’état d’Ernestine. Mais il doit bien y avoir quelque chose qui cloche. »

Aussitôt que Flora aperçut sa belle-fille, elle sut que Willie avait raison. Ernestine, hâve et pâle, était manifestement épuisée. Mais elle sourit, pour Flora.

« Regarde, Booker, dit-elle. C’est ta Gran’ma. »

Le garçonnet de six ans était intimidé. Debout derrière sa mère, il dévisageait Flora. On s’occuperait d’Ernestine plus tard. Pour l’instant, Flora ne vit rien d’autre que l’enfant chéri qui portait le nom de son mari.

« Bonjour, mon tout petit, murmura-t-elle. Tu viens faire un câlin à ta Gran’ma ? »

Il n’avait pas l’air trop heureux, mais regarda sa mère qui lui sourit d’un air encourageant. Il s’approcha lentement de Flora, qui se mit à genoux pour être à sa hauteur.

« Moi, j’ai un p’tit cadeau pour toi », dit Flora, qui n’ignorait pas que ce genre de méthode marche bien avec les enfants que l’on ne connaît pas.

Elle tira de son sac un petit paquet de sucreries de couleurs vives et le lui tendit. Encore timide, le petit Booker chercha son père du regard. Celui-ci lui fit un signe de tête affirmatif.

« Dis merci maintenant, dit Willie, et donne un baiser à ta Gran’ma.

— Merci, Gran’ma », articula l’enfant en caressant consciencieusement la joue de Flora de ses lèvres.

Elle ne put s’en empêcher. Elle passa ses bras autour de lui et le serra contre elle. Booker se laissa embrasser, mais les bonbons étaient ce qui l’intéressait le plus. Peu importait à Flora : l’amour viendrait plus tard, en même temps que la familiarité. Il lui suffisait pour l’heure de le tenir enfin dans ses bras.

« Merci, murmura-t-elle à l’intention de Booker et d’Ernestine. Merci. »

L’appartement était agréable et parut spacieux à Flora. Il comportait deux chambres à coucher, une pour Willie et Ernestine, l’autre pour les enfants, et Flora se dit qu’elle dormirait sur le sofa. Un portrait de Franklin D. Roosevelt était accroché sur un mur et elle fut heureuse d’apercevoir sur l’autre un tableau en pyrogravure portant l’inscription « Jésus notre Sauveur ». Un grand fauteuil bien rembourré et recouvert de similicuir occupait un côté de la pièce. Willie le désigna comme étant celui de Flora. Elle s’y installa et Willie rit : « Ça me réjouit le cœur de te voir assise là. »

Flora sourit également, comme d’une vieille plaisanterie de famille, mais cela la touchait beaucoup.

« Ça me réjouit le cœur d’être assise là-dedans », constata-t-elle.

Ils bavardèrent un moment, puis Ernestine partit se reposer non sans s’être excusée. Flora procéda à l’inspection de la petite cuisine, et à chaque fois qu’elle se retournait, elle apercevait Booker dans l’embrasure de la porte. Elle se mit à lui demander où étaient rangés différents ustensiles, et il les lui indiquait du doigt. Il ne disait pas grand-chose, mais ne la quittait pas des yeux, comme fasciné.

À leur retour de l’école, les jumeaux, Don et Diana, apparurent moins intimidés, ce qui n’empêchait pas leur grand-mère d’être une étrangère pour eux. Comme Booker, ils se laissèrent étreindre et embrasser, et acceptèrent les bonbons qu’elle offrait, mais ensuite ils tournèrent leur attention vers leurs parents pour raconter leur journée.

« Alors, qu’est-ce que tu en penses, M’man ? » demanda Willie.

Ils étaient seuls dans la cuisine où Flora préparait le repas du soir. Ernestine, assise sur le canapé, bavardait avec Diana, et Don jouait dehors avec des amis.

« Ce sont des petits amours vraiment, dit Flora qui parlait des enfants. J’vais les croquer tout crus, tellement ils sont mignons. »

Booker, toujours debout dans l’encadrement de la porte, l’observait.

« Je parlais d’Ernestine, la corrigea doucement Willie.

— Elle est malade, répondit Flora tout aussi doucement. Et on va savoir ce qu’elle a. »

Elle lança un coup d’œil à la ronde, heureuse de ce que son fils avait accompli.

« T’as si bien réussi, observa-t-elle. Pas question de laisser une maladie tout gâcher. » C’était vrai : il avait bien réussi, mais il avait dû travailler dur pour en arriver là. Il était devenu sous-chef à l’entrepôt, et occupait en outre un emploi de vigile trois soirs par semaine.

À table pendant le dîner, Booker tint absolument à s’asseoir à côté de Flora, ce qui lui fit grand plaisir. Elle l’aida avec sa nourriture. Willie récita le bénédicité et Flora s’étonna de voir Don et Diana se signer en disant amen.

« Ils vont à l’école catholique, M’man, expliqua Willie. Ils recevront la meilleure éducation possible. Pour eux, ça sera différent. »

Flora ne savait pas trop qu’en penser car elle ne connaissait aucun catholique, mais on en discuterait à un autre moment. Ils eurent l’air d’apprécier sa cuisine, ce qui fit sourire Ernestine.

Elle expliqua : « Willie n’a pas arrêté d’en parler toute la semaine. “Attendez voir d’avoir goûté la cuisine de Gran’ma !” Comme si j’les nourrissais pas, moi !

— Toujours à penser à son ventre », constata Flora avec un sourire. Elle regardait Ernestine, qui mangeait du bout des lèvres.

Diana l’aida à faire la vaisselle. C’était une fille calme, réservée, et Flora se dit qu’elle avait un peu le même caractère que Ruthana. Ensuite, ils s’installèrent tous au salon pour bavarder. Booker escalada le gros fauteuil neuf pour aller se percher sur les genoux de Flora, où il s’endormit dans ses bras. Don et Diana lui apprirent qu’ils aimaient l’école et que cela marchait bien pour eux. Ils étaient en troisième année. Willie porta Booker dans sa chambre et Ernestine envoya les jumeaux se préparer pour la nuit.

Flora demanda à Ernestine : « Et toi, qu’est-ce qui va pas ?

— Je ne sais pas, M’man », répondit la jeune femme. Les larmes lui montèrent aux yeux. « Certains docteurs disent que tout ça, c’est dans ma tête, et que je suis pas malade du tout, mais je le sais bien que je suis malade. Et je ne sais pas comment guérir. »

Elle faisait de son mieux pour contenir ses larmes.

« C’est pas juste. C’est pas juste pour Willie, ni pour les gosses.

— Pour toi non plus c’est pas juste », murmura Flora.

Elle lui demanda pourquoi les jumeaux fréquentaient l’école catholique.

« C’est une meilleure éducation, l’informa Ernestine. À l’école publique, il y a plein de problèmes pour les enfants de couleur, »

C’était d’ailleurs pour cela que Willie exerçait deux emplois, et la raison pour laquelle Ernestine avait travaillé aussi longtemps qu’elle l’avait pu, afin de pouvoir payer une école privée à leurs enfants. À présent elle était malade, incapable de travailler et l’école pesait lourdement sur leurs finances.

Les jumeaux, vêtus de leurs pyjamas, arrivèrent en bondissant, Willie sur leurs talons.

« Dieu du ciel, ces pyjamas ! dit Flora en riant. Va falloir que j’vous mange, tellement vous êtes mignons. » Ils prirent position cérémonieusement, debout devant elle, Willie avec sa guitare. Il commença à en jouer.

« Je joue plus beaucoup depuis que j’ai deux boulots, avoua-t-il. Mais ils veulent te chanter une chanson. »

La guitare était légèrement désaccordée, mais peu leur importait.

« Mon pays, c’est pour toi…, roucoulèrent-ils. Doux pays de liberté, c’est pour toi que je chante. »

« Vous êtes vraiment comme deux petits anges », dit Flora quand ils eurent terminé. Ensuite ils l’embrassèrent et partirent se coucher. Willie les accompagna pour les border dans leur lit.

« Il les élève si bien, constata Ernestine.

— Il le fait pas tout seul », répliqua Flora.

Ernestine lui lança un regard reconnaissant, mais Flora perçut l’ombre de quelque chose d’autre et chercha à en savoir plus.

« C’est ce que je m’en vais dire à ta M’man à Stockton, Ernestine, et à Albie, ton P’pa. Willie n’élève pas ces enfants tout seul. » Ernestine fixait obstinément ses mains. « Ma maman m’a appris à aider mon homme », murmura-t-elle.

Willie revint, et ils parlèrent de Stockton et des parents d’Ernestine jusque tard dans la nuit, puis Flora se mit à bâiller.

« Excusez-moi de bâiller comme ça à vot’figure, marmonna-t-elle. Si vous m’donniez juste un oreiller et une couverture, j’me mettrais à l’aise sur ce canapé. »

Willie lança un coup d’œil à Ernestine et sourit.

« Lève-toi, M’man », ordonna-t-il.

Flora s’exécuta. Alors Willie tira sur un levier dans le dos du fauteuil puis appuya sur son dossier, et le fauteuil se transforma en lit, déjà tout préparé avec draps, couverture et oreillers.

« Pitié mon Dieu ! s’exclama Flora. Un lit magique !

— Spécial pour ta venue. » Willie riait avec elle.

Il posa un poste de radio sur la table à côté du lit magique, et mit le son au plus bas.

« Il y a un programme de gospel, M’man, l’informa-t-il. Tu vas aimer. »

Après lui avoir souhaité bonne nuit, Willie et Ernestine se retirèrent. Flora ouvrit sa valise, en sortit sa chemise de nuit puis, après être allée se changer dans la salle de bains, revint s’agenouiller à côté du lit magique, satisfaite de sa journée.

« Seigneur, Tu m’as donné c’que j’avais besoin, dit-elle, et là où j’en avais besoin. » À la radio, un chœur chantait une hymne joyeuse, que Flora jugea envoyée par le ciel. Elle se mit au lit.

« Vous êtes à l’écoute du saint ministère de la radio, ronronna le pasteur. Votre serviteur dans le Christ le révérend G. Wilson Daniels. Encore une fois, l’Église baptiste des quartiers sud a eu le privilège de vous offrir cette heure du véritable Évangile de notre Sauveur en chansons, comme elle le fait sept jours sur sept. »

Le programme était terminé, mais Flora, bien que fatiguée, ne parvenait pas à trouver le sommeil. Elle tourna le bouton de la radio et tomba sur une autre station. « C’est l’heure des sorcières, les minous, tonna une voix basse, pleine d’énergie. Si y en a qui roupillent pas, y peuvent sauter et danser jusqu’à l’aube grise avec grand frè’ Bo Diddley ! »

S’élevèrent alors du poste les beuglements d’un chanteur de blues survolté, soutenu par une formation instrumentale virulente.

« Femme aux longues jambes, baisse donc ta jupe… »

Flora éteignit brutalement la radio. Il allait falloir se montrer vigilante. Toute à la joie des retrouvailles, elle s’était laissé distraire sans plus se rappeler qu’autrefois elle surnommait Chicago « la Cité de la Plaine », ville damnée comme Sodome et Gomorrhe. Là dehors, dans la nuit, régnait le mal ; il se passait beaucoup de choses dangereuses pour des enfants qui grandissent.

Elle réalisa soudain qu’elle n’était pas seule. Se retournant, elle découvrit Booker qui suçait son pouce debout à côté du lit, en pyjama bleu ciel.

« Tu veux venir dans le lit avec ta Gran’ma ? » chuchota Flora.

Il fit un signe de tête affirmatif et Flora l’aida à monter à côté d’elle. Ils étaient plutôt serrés tous les deux, mais ils se sentaient bien.

Quelques instants plus tard, l’enfant s’était rendormi, la tête sur l’épaule de Flora. Tout en caressant les cheveux du petit garçon, elle fixait le plafond, à l’écoute de la rumeur inconnue de la ville nocturne.

Elle était heureuse d’être venue ; il y avait fort à faire, et pas seulement pour Ernestine.

Quelque chose d’important s’était d’ores et déjà accompli. Son petit-fils commençait à l’aimer.

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