Mama Flora
Flora
OceanofPDF.com
37
Flora avait le cœur comblé. C’était le résultat d’un combat acharné, il avait fallu cinq ans au lieu de quatre, mais le jeu en valait la chandelle : Ruthana venait de décrocher son diplôme universitaire.
La journée était chaude et ensoleillée. Flora était assise parmi trois cents autres parents, des gens venus comme elle assister au triomphe de leurs enfants. Elle était reconnaissante à George d’être là, car elle souffrait du trac. Elle s’était déjà rendue à Fisk une fois auparavant, quand Ruthana y avait été admise, mais cette fois c’était différent : il s’agissait d’une cérémonie publique et Flora ne savait pas comment se comporter en ce genre d’occasion, n’ayant jamais de sa vie assisté à quoi que ce soit d’aussi officiel.
Elle craignait que ses vêtements, quoique propres et nets, ne manquent de chic comparés à ceux des autres, que l’on s’aperçoive que ses talons étaient usés, ou encore de dire quelque chose à quelqu’un d’important qui compromette, Dieu sait comment, la réussite de Ruthana.
Elle se dirigea presque à contrecœur vers le campus. Elle s’aperçut alors que la plupart des autres parents étaient des gens comme George et elle, des gens laborieux, et qui n’avaient pas un sou de trop. Tous avaient mis leurs beaux vêtements du dimanche, sans parvenir à masquer pour autant les durs sacrifices consentis pour leurs enfants. La plupart s’exprimaient comme Flora, avec des fautes de grammaire.
Flora était très consciente de la syntaxe ces jours-ci, car c’était justement l’écueil sur lequel ses rêves et ceux de Ruthana avaient failli s’échouer.
Chacun prit place dans l’assemblée et quand Flora regarda la scène elle se dit qu’elle n’avait jamais rien vu d’aussi grandiose ni d’aussi important. À regarder tous ces professeurs et diplômés coiffés de mortiers à glands dorés et vêtus de robes aux capuches de couleurs vives, on avait l’impression de vivre un grand événement.
Le directeur entama son discours et Flora, qui savait exactement où se trouvait Ruthana bien qu’elle ne l’aperçoive que de dos, saisit la main de George et lui chuchota : « C’est merveilleux, pas vrai ?
— Merveilleux, vraiment, répondit-il à voix basse également. Tu t’imagines pas ce que ça signifie pour moi. »
Mais Flora ne le savait que trop, car elle n’ignorait pas ce que cela signifiait pour elle-même.
Les promesses de contribution financière de George s’étaient révélées aussi peu fiables que sa prétendue adresse. Il avait parfois envoyé de l’argent, mais jamais beaucoup, et toujours, semblait-il, à partir d’adresses différentes. Flora avait supporté l’essentiel du coût de l’éducation de Ruthana et, pour y parvenir, avait dû se charger d’encore plus de travail.
Ce fait, elle avait tenté de le cacher à Ruthana. Quatre ans auparavant, elle avait accompagné sa fille au car de Nashville, équipée de deux nouvelles valises en carton bouilli, pleines à craquer de vêtements raisonnables, rien d’extravagant, et lui avait confié une boîte à chaussures bourrée de victuailles pour le voyage.
« Y a du poulet frit et des œufs à la diable et une tourte aux patates douces. Faudrait pas qu’tu sois déjà affamée en partant de la maison. »
Ruthana, au bord des larmes, la serra dans ses bras et Flora en profita pour lui tenir le petit discours qu’elle lui avait déjà servi si souvent.
« Et souviens-toi bien ce que je t’ai dit à propos de tous ces garçons que tu vas rencontrer. »
Ruthana s’essuya les yeux et éclata de rire.
« Oui, Maman, je sais bien. Je me garde pour moi.
— Eh bien, veilles-y bien, ma chérie, ordonna Flora. Et maintenant monte et laisse le monsieur fermer la porte. Je t’aime. »
La jeune fille monta dans le car. Le conducteur ferma la porte et démarra.
Ruthana, le visage pressé contre la vitre, agita la main.
« Au r’voir, petit gâteau ! » cria Flora, agitant le bras à son tour.
Elle suivit le car des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse au tournant, le cœur plein d’amour et d’appréhension. Au premier rang de ses inquiétudes venaient les hommes. Elle ne doutait pas que Ruthana fût bonne fille, mais elle n’était pas aussi sûre de tous ces jeunes gens que Ruthana allait rencontrer à l’université. Elle avait fait ce qu’elle pouvait, et puis il fallait bien qu’elle laisse Ruthana s’envoler du nid un jour ou l’autre. Mais cela ne l’empêchait pas de se faire du mauvais sang.
C’était précisément parce que les hommes ne lui inspiraient aucune confiance qu’elle ne croyait pas aux promesses d’aide financière de George. Une fois certaine du départ de Ruthana, elle prit l’autobus à son tour pour effectuer le court trajet qui la séparait de la mairie. Mal à son aise parmi tous les Blancs, elle trouva le bureau qu’elle cherchait et fut heureuse de constater que l’homme qu’elle devait rencontrer était un Noir.
Sa surprise ne fut pas aussi grande qu’elle l’eût été autrefois. La situation de l’emploi pendant la guerre avait radicalement modifié les anciennes habitudes d’embauche, et par les temps qui couraient, on trouvait des Noirs aux postes les plus inattendus.
« J’suis venue voir si je pouvais prendre ce boulot. Celui pour lequel vous avez fait de la réclame, dit-elle. Pour un concierge. »
Il la considéra, l’air surpris.
« Euh, nous pensions plutôt à un homme… », commença-t-il.
Cela, Flora l’avait prévu.
« Ben, sûr que j’sais faire le ménage aussi bien que n’importe quel homme, affirma-t-elle. Même mieux, je crois bien. »
À force de discuter, elle décrocha le travail, trois heures chaque soir, cinq soirs par semaine. En plus de son travail habituel, les journées allaient être longues, mais si tel était le prix à payer pour garantir à Ruthana sa place à la faculté, il en valait la peine.
Flora rentra chez elle, satisfaite. L’avenir immédiat de Ruthana était assuré. Willie et Ernestine étaient installés à Chicago et Willie lui avait écrit pour annoncer qu’Ernestine attendait un enfant. Flora compta mentalement les semaines et devina qu’ils n’avaient pas attendu la nuit de noces pour consommer leur mariage, mais comme ils étaient mariés, elle le leur pardonna.
Soudain, et de façon inattendue, elle se sentit seule. La minuscule maison était vide, et personne ne rentrerait ce soir-là. Or elle n’avait jamais vécu seule dans cette maison pour une période prolongée. Il y avait toujours eu Willie, puis Ruthana. Elle se tint à elle-même un petit discours moralisateur, puis traversa la rue pour aller voir Pearl.
Elle se réjouit du ton heureux des premières lettres de Ruthana. Mais par la suite il changea et Flora se douta que quelque chose n’allait pas. Quand Ruthana rentra à la maison pour Noël, elle apprit de quoi il retournait.
Sa moyenne du premier semestre lui valait d’être mise à l’épreuve par l’université très stricte. En raison des notes obtenues en composition anglaise et en diction, sa bourse ne serait plus assurée, à moins qu’elles ne remontent au deuxième trimestre.
Ruthana était en larmes.
« Maman, j’te jure, je savais pas que je passais pas, sanglotait-elle. Je peux faire mieux, je le sais. Mais va falloir que je parle plus comme les professeurs et les autres. »
Flora crut que tout s’effondrait autour d’elle. Cette nuit-là, elle pria Dieu et Dieu lui apporta une réponse.
Pendant les dix dernières années de la Grande Crise, Mme Hopkins avait complété les revenus de sa famille en reprenant son ancien métier de professeur au lycée blanc.
Ravalant sa fierté, Flora prit le bus et s’en fut voir son ancienne patronne pour la supplier de lui venir en aide.
« Eh bien, je ne sais que dire, Flora, répondit Mme Hopkins. Tu m’as quand même terriblement laissée tomber quand j’avais besoin d’une bonne.
— Oui, M’dame, et je m’excuse. Mais vous avez trouvé Gloria. »
Gloria était la bonne du moment chez les Hopkins, et elle travaillait dur.
« Oui, bien sûr, c’est vrai, concéda Mme Hopkins, mais tout de même…
— Et j’vous paierai ce que vous voudrez, reprit Flora, d’un ton qui se voulait persuasif.
— Ce n’est pas d’argent qu’il s’agit », protesta Mme Hopkins. Elle n’avait nul besoin d’argent et supportait mal que l’on puisse penser le contraire.
Mais à la vérité, elle s’ennuyait. M. Hopkins travaillait tous les jours de la semaine à Memphis et elle ne voyait guère Kevin qui était marié, avait deux fils et vivait dans sa ferme à plusieurs kilomètres de la ville. D’apprendre à une jeune négresse à parler convenablement pourrait se révéler amusant, bien qu’elle doutât d’arriver à grand-chose dans le peu de temps dont elle disposait.
Elle finit par accepter de donner à Ruthana un cours intensif d’anglais pendant les deux semaines des vacances de Noël, et si elle se montra la plus impitoyable des maîtresses, elle se révéla efficace.
La capacité d’apprentissage de Ruthana surprit Mme Hopkins ainsi que sa bonne volonté à travailler dur. Ce qui l’étonna encore plus fut de constater le plaisir qu’elle-même prenait à donner ces leçons. Pour elle, professeur de talent, il était exaltant de trouver en Ruthana une élève motivée et capable, bien que de couleur. Une idée ténue, dérangeante, plutôt malvenue se mit à germer dans son cerveau : si Ruthana en était capable, de quoi d’autre était-elle capable ? Et si Ruthana le pouvait, d’autres négresses ne pourraient-elles en faire autant, si on leur en donnait seulement l’occasion, ou même mieux ?
Lorsque les vacances se terminèrent, elle offrit un cadeau d’adieu à Ruthana, plusieurs livres à étudier. Par la suite, elle s’intéressa toujours aux progrès de son élève et, à chaque fois que celle-ci rentrait pour les vacances, Mme Hopkins insistait pour qu’elle vienne la voir deux ou trois fois par semaine afin de prendre d’autres leçons, pour lesquelles elle n’acceptait jamais l’argent que lui proposait Flora.
Flora aussi apporta sa contribution. Elle exigea chaque soir qu’elles écoutent ensemble la radio : jamais de la musique, des jeux radiophoniques ou des comédies, mais les nouvelles et les émissions consacrées aux affaires courantes, celles où les speakers savaient parler. Quand l’heure fut venue pour Ruthana de retourner à Fisk, Flora percevait déjà un début de changement dans son élocution et se sentit récompensée de ses efforts. Elle donna à Ruthana un peu plus d’argent de poche, pour lui marquer sa confiance.
Elle décida de s’abonner au téléphone, afin de pouvoir appeler Ruthana au moins une fois par semaine et la harceler pour qu’elle continue de progresser. Une fois le téléphone installé, elle n’eut pas à le regretter, car un jour Willie l’appela pour lui annoncer qu’elle était grand-mère : Ernestine avait accouché de jumeaux. Ce jour-là, le coût du téléphone cessa d’avoir de l’importance.
Mais oh ! comme elle était fatiguée… Elle n’assistait plus aux réunions de femmes du mardi soir, pourtant maintenues après la guerre. La société, les conseils qu’elle y trouvait lui manquaient. Pourtant, tout cela valait la peine, car les notes de Ruthana s’améliorèrent nettement au deuxième trimestre, surtout en anglais, puis encore plus au trimestre suivant, et sa place à Fisk fut enfin assurée. La jeune fille rentra pour l’été, débordante de fierté en raison de sa réussite mais s’exprimant comme quelqu’un d’autre aux oreilles de Flora. Loin de se reposer sur ses modestes lauriers, elle trouva un poste à mi-temps dans la vieille boutique de confection Lady Blue, qui s’appelait désormais Modes Modernes, et y rencontra un vif succès tant elle était polie et s’exprimait avec raffinement. Elle prenait plaisir à ses séances avec Mme Hopkins et en vint presque à aimer cette femme. Pourtant, si elle savait que Kevin devait rendre visite à sa mère, elle n’y allait jamais.
Les vacances d’été firent du bien à Flora, car elle commençait à sentir un retour sur son investissement, mais elles ne diminuèrent en rien sa fatigue. Un dimanche matin, alors qu’elle s’était mise à genoux pour prier avec les autres membres de la congrégation, elle s’endormit. Albie, qui était à côté d’elle, la poussa doucement et elle s’éveilla en sursaut, sans comprendre pendant quelques instants où elle se trouvait. Après l’office, le révérend Jackson et sa femme Vera la coincèrent.
« On sait bien pourquoi tu fais ce sacrifice, lui dit Vera, mais ce qu’on ne veut pas, c’est que tu portes une croix trop lourde pour toi.
— Je vais très bien. Je peux m’en sortir de tout ce que je fais », rétorqua Flora d’un ton irrité.
Comme à son habitude, le révérend Jackson se montra conciliant.
« Ma sœur, laissez-moi vous dire l’idée qui m’est venue, intervint-il d’une voix douce et cajoleuse. Nous avons justement parlé de vous et prié pour vous, et il existe peut-être un autre moyen qui vous prendrait moins de temps et d’énergie et qui, en plus, vous rapporterait plus d’argent. »
Flora, gênée, ouvrit la bouche pour l’interrompre.
« Laissez-moi terminer, ma sœur Flora, poursuivit le révérend Jackson. Chacun à Stockton sait bien que dans cette ville vous êtes à peu près la meilleure cuisinière de tourtes qui soit. À notre avis, si vous les vendiez le samedi en ville, cela vous rapporterait plus en un jour que certains de vos emplois de blanchisseuse. »
Flora, toujours mal à l’aise, vit un certain bon sens dans ces paroles. Elle mit l’idée en pratique dès la semaine suivante et vendit en une demi-heure les six tourtes qu’elle avait préparées. Le dimanche suivant, elle en prépara une douzaine et écoula le tout. Ce commerce devint une source de revenus supplémentaire pour elle. Elle attendit pourtant un an avant de renoncer à certains de ses emplois de blanchisseuse.
Six mois plus tard, un vendredi soir, elle venait de mettre une fournée de tourtes à cuire et s’était endormie sur la table. Elle fut réveillée par le téléphone. C’était Willie. Elle était à nouveau grand-mère, d’un beau garçonnet potelé. Il allait s’appeler Booker, en souvenir de son grand-père.
La joie le disputait à l’épuisement chez Flora. Et ce furent finalement les larmes qui l’emportèrent lorsqu’elle s’aperçut, en raccrochant, que les tourtes étaient en train de brûler. Puis elle se mit à rire à travers ses larmes, tout en jetant sa fournée à la poubelle, et ne prit pas la peine d’en préparer une autre.
Elle ne perçut pratiquement pas le passage des années tant elle était occupée et tant son épuisement était constant. Lorsque le gouvernement annonça que les forces armées seraient désormais unifiées, la nouvelle n’eut guère de sens pour elle, si ce n’est que l’initiative était juste et aurait dû être prise depuis longtemps. Elle comprit néanmoins que c’était important. Pour fêter l’événement, elle renonça à un ou deux de ses emplois de blanchisseuse, quoique cette décision fût déjà en gestation depuis un bon moment. Elle put dès lors rester au lit une ou deux heures de plus ces matins-là, sinon pour dormir, car à force d’habitude elle était devenue très lève-tôt, au moins parce que de n’être pas obligée de se lever représentait un luxe inouï.
Et voilà que tout cela appartenait désormais au passé, et Flora se demanda où avaient filé toutes ces années. Ruthana obtint sa licence d’anglais avec une option d’espagnol et une excellente moyenne.
Elle apprit la nouvelle à Willie par téléphone et celui-ci, ravi, promit d’envoyer un cadeau à Ruthana. Il ne pourrait pas assister à la cérémonie car il était trop occupé, et Ernestine ne se portait pas très bien, mais il leur envoyait ses pensées affectueuses. Flora n’avait jamais espéré que Willie puisse venir, mais la nouvelle de la mauvaise santé d’Ernestine l’inquiéta. Cela faisait déjà un certain temps que sa belle-fille n’était pas en forme, depuis la naissance du petit Booker. Les médecins ne lui trouvaient rien d’anormal, ce qui n’empêchait pas une petite sonnette d’alarme de résonner dans la tête de Flora.
Elle localisa George dans le Kansas, et lui aussi fut fou de joie. Il viendrait certainement à la remise du diplôme de sa fille, lui annonça-t-il, et ferait halte à Stockton en chemin pour emmener Flora à Nashville. Il était seul à présent, Ellie l’avait quitté depuis plusieurs années et il était heureux de jouer un rôle dans la vie de Ruthana, la seule famille qui lui restât.
Obéissant à une impulsion subite, elle appela Mme Hopkins pour lui annoncer l’heureuse nouvelle.
« Eh bien, Flora, je suis très, très contente ! déclara Mme Hopkins.
— Oui, M’dame, concéda Flora.
— Et quand elle rentrera à la maison, n’oubliez pas de lui dire de venir me voir, ajouta Mme Hopkins. Je lui ferai un petit cadeau pour tout son travail acharné. »
Ce fut, en l’occurrence, un don de cinquante dollars, qui enchanta Ruthana et toucha Flora tellement profondément qu’elle n’était pas tout à fait sûre de sa propre réaction. Elle passa un dernier coup de téléphone, à Luke, à New York. Il envoya ses félicitations à Ruthana, et s’excusa de ne pas être revenu à Stockton. Il travaillait comme avocat à Harlem, il était mal payé et disposait de très peu de temps libre. Flora le comprit très bien. Luke lui écrivait régulièrement depuis son départ pour l’Europe et il terminait toujours ses lettres en affirmant qu’elle lui manquait.
Flora aurait tant voulu qu’une fois, une seule, il lui dise qu’il l’aimait, mais il n’en fit rien jusqu’à l’année suivante lorsqu’il vint lui rendre visite, accompagné de sa jeune épouse Jessica. Il attendit jusqu’au dernier moment, à l’heure de monter dans le train. Alors il serra Flora contre lui et prononça les petits mots qu’elle rêvait d’entendre depuis si longtemps, et parce que ces paroles ne lui étaient pas venues facilement, elles prirent aux yeux de Flora une valeur inestimable.
George et elle arrivèrent à Nashville le soir précédant la cérémonie. Ruthana les attendait à l’arrêt du car et Flora la serra dans ses bras. Gêné, intimidé, George ne savait comment saluer sa fille qu’il n’avait pas revue depuis ses deux ans, mais Ruthana prit la situation en main et s’approcha lentement de lui.
« Salut, P’pa », murmura-t-elle. Elle était en larmes. George mit son bras autour de ses épaules et la tint contre lui tandis qu’elle pleurait.
« Oh ! mon bébé ! » dit-il.
Le lendemain, rien d’autre ne comptait en dehors de la cérémonie elle-même, le labeur et les sacrifices qu’elle avait représentés. Il y eut des discours en latin et en grec pendant lesquels Flora s’assoupit, puis le président de l’université annonça que la remise des diplômes était sur le point de commencer.
« Pour plus d’efficacité, demanda-t-il en conclusion, il serait préférable que chacun se retienne d’applaudir jusqu’à ce que nous en ayons terminé. »
Il aurait aussi bien pu économiser son souffle. Lorsque le premier étudiant reçut son diplôme, ses parents, incapables de se retenir, l’applaudirent. Six étudiants plus tard, tout le monde applaudissait et poussait des acclamations pour chaque étudiant, et quand ce fut au tour de Ruthana, la fierté de Flora fit exploser les dernières barrières de la retenue.
Elle se leva, comme mue par un ressort.
« Merci, Jésus ! » s’exclama-t-elle. Et elle répéta encore : « Merci, Jésus ! »
« Alléluia ! » s’écria quelqu’un, suivi de tous les autres, et chacun rit et applaudit, car ils partageaient sa joie, sa fierté était la leur, et tous avaient connu comme elle des années de privations.
Et jusqu’à la fin, la cérémonie de remise des diplômes prit des allures de réunion baptiste pour le renouveau de la foi.
OceanofPDF.com