Mama Flora

Alex Haley · Chapitre 18 sur 51

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Mama Flora

Chapitre 18

 

Les criminels – car l’incendie n’était sûrement pas accidentel – ne furent jamais découverts, personne ne fut arrêté. Après une enquête bâclée, la catastrophe fut officiellement attribuée à un court-circuit.

Le ressentiment bouillonnait, même parmi les Noirs qui n’étaient pas particulièrement pieux, mais ils ne pouvaient rien faire, ils n’avaient aucun moyen de se venger. Les rumeurs concernant le Klan suffisaient à étouffer dans l’œuf toute envie de réagir. Personne n’avait vu de robes blanches ni de cagoules, il n’y avait pas eu de croix de feu, on n’avait aucune preuve que le Klan fût mêlé à l’affaire. Cela n’entrait pas en ligne de compte, d’ailleurs. À vrai dire, le Klan aurait tout aussi bien pu ne pas exister, n’être qu’une armée fantôme ; son pouvoir était tel qu’il suffisait que l’on y crût.

Bien des gens remercièrent Dieu parce qu’il n’y avait pas eu de victime, et reprirent le cours de leur existence, telle qu’elle avait été avant que Joe Louis ne leur eût insufflé, même si ce n’était que pour un bref instant, un peu de fierté et d’amour-propre.

Mais ce n’était quand même plus tout à fait comme avant. Les Noirs de Stockton avaient toujours eu le sentiment puissant d’appartenir à une communauté, d’être seuls face au monde extérieur ; après l’incendie de leur église, ce sentiment s’intensifia. Tout le monde avait entendu parler de la bagarre entre Willie et Kevin, ainsi que des menaces de ce dernier ; il fut donc décidé que l’on fêterait dignement le départ de Willie pour Chicago, afin de montrer que la communauté noire soutenait ses membres. Sans compter que l’arrivée et le départ d’un train étaient toujours une grande source de distraction et qu’il n’y avait pas grand-chose d’autre à faire.

Un certain nombre d’hommes, chômeurs ou retraités, passaient la journée entière à la gare, à mâchonner du tabac en pérorant sur l’état du monde, attendant de voir un train arriver et repartir. Les Noirs étaient assis d’un côté de la voie ferrée, les Blancs de l’autre. Quelquefois, il y avait un contact, des propos lancés d’un côté à l’autre des rails, car ils se connaissaient tous, ils avaient grandi dans la même ville, mais la séparation persistait.

Si un convoi emportait ou ramenait un membre de la communauté noire, alors tous ses parents et amis, ainsi que de nombreux spectateurs, se rassemblaient sur place, et il régnait une atmosphère de fête. Le départ de Willie fut le plus grand événement dont on eût le souvenir, parce qu’il y avait une bonne raison de le célébrer.

Willie avait pris sa décision le soir où la brique était venue fracasser leur vitre, mais la destruction de l’église lui avait communiqué un sentiment d’urgence. Il était abasourdi par la violence qu’avait déchaînée la victoire de Joe Louis, et il aurait voulu être déjà parti, loin de Stockton, en route vers l’atmosphère plus libre, croyait-il, plus libérale de Chicago.

Flora, qui avait eu une telle envie de le voir s’en aller, répugnait à présent à se séparer de lui, redoutant qu’il ne lui arrivât quelque chose d’épouvantable, loin de ses bras protecteurs. Mais il lui était déjà arrivé quelque chose d’épouvantable ici même à Stockton, à portée de ses bras, et elle accepta sa décision malgré le chagrin qu’elle lui occasionnait.

Ernestine ne voulait pas le voir partir, car il lui manquerait, plus qu’elle ne l’aurait cru possible quelques semaines auparavant. Elle souhaitait, pourtant, qu’il puisse connaître cette aventure, parce qu’elle avait envie de la connaître elle-même, et parce qu’elle savait qu’il se sentirait incomplet, et donc malheureux, s’il ne partait pas.

Au cours des heures effervescentes de la dernière soirée qu’ils passèrent ensemble, où l’agitation se mêlait à la tristesse, Ernestine autorisa Willie à prendre quelques privautés qu’elle n’avait jamais tolérées auparavant. Quand il lui caressa les seins, elle se laissa faire. À sa demande, elle porta la main sur la zone la plus intime de son corps d’homme, dure et insistante, et elle trouva ce contact fascinant, en partie à cause du besoin qu’il éveillait chez elle. Elle refusa d’aller plus loin, cependant, ou de lui accorder des faveurs plus poussées, en dépit de toutes ses supplications, mais elle lui murmura d’une voix rauque certaines promesses pour leurs retrouvailles.

Ruthana prit grand plaisir aux préparatifs que faisait Willie pour son départ et elle fit preuve de sens pratique, dressant des listes de ce qu’il devait emporter, notant les noms et les adresses que leur donnaient les amis de personnes établies à Chicago, tout spécialement l’adresse de son oncle George, le propre père de Ruthana. Elle l’accompagna même quand il alla acheter son billet, ce qui était déjà une aventure en soi.

Le principal souci de Willie était l’argent. Il en avait mis un peu de côté, mais pas assez, et il devait vingt-cinq dollars au bookmaker, Hank. Il en paya une partie et demanda un délai pour le reste, espérant parvenir à quitter la ville avant d’être obligé de payer. Malgré tout, il n’avait pas de quoi tenir plus de deux ou trois jours à Chicago, ou même ailleurs. Le problème fut en partie résolu là où il travaillait. Lors de son ultime vendredi, il trouva dans l’enveloppe qui contenait sa paye une semaine supplémentaire – ses congés payés, lui expliqua-t-on – ainsi qu’une petite prime pour le bon travail qu’il avait accompli ; en plus de quoi tous ses camarades avaient contribué, en guise de cadeau d’adieu, à une somme qu’ils lui remirent, en grande pompe, lors d’une petite fête copieusement arrosée le vendredi soir.

Et puis sa mère l’aida, comme il avait bien pensé qu’elle le ferait, sans oser le demander. Flora puisa dans son pot à confiture pour donner à son fils plus de la moitié de ce qu’il contenait, soit cinquante dollars. Ce n’était que justice, se dit-elle, car il avait versé au moins cette somme sur ce qu’il avait gagné au cours des trois dernières années.

Le vendredi soir, son dernier soir à Stockton, il rentra chez lui très tard, mais Flora l’attendait. Elle voyait bien qu’il était légèrement ivre, mais c’était normal, parce qu’il était un homme en partance vers une grande aventure. Ce soir-là, elle lui aurait pardonné presque n’importe quoi.

Mais elle ne pouvait quand même pas le laisser s’en sortir aussi facilement.

« T’as bu, dit-elle en lui faisant du café.

— Ouais, M’man, répondit-il d’un ton belliqueux. Pourquoi pas ?

— Tu feras bien de te méfier de l’alcool, à Chicago », se contenta-t-elle de dire. Willie comprit que c’était la fin du sermon et il lui en fut reconnaissant. Il s’avachit dans son fauteuil. Il avait passé une merveilleuse soirée, à rire, à boire, et à évoquer tous les souvenirs des trois années qui venaient de s’écouler. Il avait quitté ses amis les larmes aux yeux, en promettant de leur écrire à tous pour leur narrer ses aventures, promesse qu’il ne tiendrait jamais.

À présent il était chez lui, avec sa mère, pour la dernière fois.

« J’ai la trouille, M’man », chuchota-t-il.

Le cœur de Flora faillit exploser. Il était redevenu son petit garçon, se préparant pour son premier jour d’école, et bien qu’il eût maintenant près de dix-huit ans, il n’était pas assez grand, pas assez mûr pour une aventure telle que Chicago. Il fallait être courageuse.

« Faut pas, dit-elle. Ton oncle George va s’occuper de toi. »

Elle lui apporta la tasse de café, la lui mit entre les mains et sourit.

« Touche pas aux boissons fortes, voilà tout », dit-elle. Pas entièrement tout. Elle ajouta une autre mise en garde :

« Et touche pas non plus aux femmes. On m’a dit qu’elles étaient déchaînées à Chicago. »

Il la regarda et son visage se fendit. « Voyons, M’man », protesta-t-il. Mais il ne promit pas de ne pas toucher aux femmes.

Il posa sa tasse et se leva, ouvrant tout grands les bras.

« Serre-moi bien fort », dit-il.

Elle ne se fit pas prier, et l’étreignit de tout son cœur, nichée entre ses bras, consciente de la force de son fils et de la petite brosse de barbe dure qui ornait son menton, humant son haleine chargée d’alcool, sans s’en offusquer, ne songeant qu’à sa sécurité, s’inquiétant de son avenir, remplie d’amour maternel.

Il devait attraper le train du soir et Pete Lanier vint les chercher le lendemain après-midi dans sa camionnette. Flora et Ruthana montèrent dans l’habitacle avec Pete, tandis que Willie se hissait à l’arrière avec sa petite valise. Ils devaient s’arrêter pour prendre Pearl, qui réussit à se glisser à côté de Flora, Ruthana sur ses genoux.

Quand ils arrivèrent à la gare, Willie eut l’impression que tous les gens qu’il connaissait étaient là. Certains lancèrent des acclamations quand la camionnette de Pete s’immobilisa et que Willie en descendit.

« T’en as plus pour longtemps à présent, Willie, lança Leo.

— Le convoi passe à Snake Bend en ce moment ! » hurla Clayborn qui avait une véritable passion pour les chemins de fer.

Willie était tout endimanché, avec son costume sombre, une chemise blanche et une cravate-plastron. Sa valise en carton bon marché, pleine à craquer, était fermée par une courroie de cuir.

Il fendit la foule, serrant les mains, remerciant ceux qui lui souhaitaient bonne chance ; jamais il n’avait été aussi excité de sa vie, même le premier jour où il était allé travailler.

Il entendit siffler le train.

« Le voilà ! » brailla quelqu’un.

Ernestine était venue avec ses parents.

« Quand c’est que t’arrives à Chicago ? demanda la mère de la jeune fille.

— Demain matin, répondit Willie. Vers neuf heures trente.

— Seigneur ! s’exclama-t-elle. Tu vas voyager toute la nuit ? »

Le train fit entendre un nouveau coup de sifflet, plus proche, et ils aperçurent les nuages de fumée qui s’élevaient de la locomotive.

Flora s’était écartée, avec Ruthana, pour laisser Willie dire adieu à tous ses amis, mais les femmes de son église avaient veillé à ne pas la laisser seule. Mme Johnson et Mme Henderson ne la quittaient pas.

« Je sais bien qu’il va vous manquer, madame Palmer, dit la première.

— C’est bien vrai, reconnut Flora.

— Il a toujours travaillé dur, tout comme son papa, déclara Mme Henderson. Je suis sûre qu’il va réussir.

— Il dit qu’il va bien gagner sa vie et que je pourrai être fière de lui, dit Flora. Mais je le suis déjà. »

Leo Barnett s’approcha d’elle, en ôtant sa casquette.

« J’ai déjà dit à Willie que si vous aviez besoin d’aide, Mamzelle Palmer, vous aviez qu’à me demander, fit-il.

— T’as pas besoin de me le dire, Leo, répondit Flora de nouveau au bord des larmes. Tout le monde est si gentil. »

C’était cette gentillesse qui faisait encore une fois couler ses larmes, et Ruthana lui serra la main très fort.

Mme Sanford, habituée à ces départs puisqu’elle avait vu ses deux fils s’en aller ainsi, offrit à Willie un petit cadeau, enveloppé dans un linge.

« Tiens, Willie, voilà une de mes tourtes aux patates que t’aimes tant, dit-elle. Elle t’aidera à tenir jusqu’à Chicago. »

Mme Barnett lui donna du poulet frit, et Isaac Dixon, le roi du barbecue, des côtelettes enveloppées dans du papier sulfurisé, soigneusement rangées dans une vieille boîte à chaussures.

« J’ai fait la sauce pas trop forte, Willie, dit-il. Je sais que t’aimes pas trop épicé. »

Willie se dit qu’en tout cas il ne risquait pas de mourir de faim pendant le trajet, et il avait déjà le cœur gonflé de reconnaissance.

Ils apercevaient le train, maintenant, qui arrivait vers eux en crachant sa vapeur. Charlie White rôdait à la périphérie de la foule. Willie devina ce qu’il lui voulait et s’approcha de lui.

Après s’être bien assuré que Mama Flora ne regardait pas, Charlie remit à Willie une bouteille dissimulée dans un pochon en papier.

« C’est du meilleur, Willie, chuchota-t-il. Il a quatre mois. »

Willie sourit et lui adressa un clin d’œil de remerciement avant de cacher la bouteille d’alcool clandestin dans la boîte à chaussures d’Isaac, en voyant M. Sanford, un des Anciens de l’Église, se diriger droit vers lui.

« Oublie pas, dit-il en serrant vigoureusement la main de Willie. Quand tu gagneras bien ta vie, pense à ton Église.

— Comptez sur moi, monsieur Sanford », répondit Willie.

Le train était arrivé ; il s’arrêta dans un crissement de freins, déversant un nuage de vapeur qui enveloppa la foule.

Willie retourna auprès de sa famille. Ernestine avait rejoint Flora.

« Va pas m’oublier une fois que tu seras là-bas, Willie, dit-elle à voix basse, les larmes aux yeux, toute chavirée par l’aventure de celui qu’elle aimait.

— Jamais je t’oublierai, Ernestine », répondit-il sur le même ton. Et il fit quelque chose que, la veille encore, il n’aurait peut-être pas osé faire en public. Il l’embrassa.

La foule poussa un rugissement d’aise. Après coup, Willie jeta un bref regard à Flora, mais elle sourit, comme si elle approuvait son geste.

Willie était le seul passager à monter dans le train et le chef de gare consultait déjà sa montre.

Une profonde voix de basse lança depuis l’arrière du convoi :

« Voiture des gens de couleur ! Par ici !

— Il est temps de monter à bord, Willie ! » s’écria Clayborn. Willie se tourna vers Ruthana et la serra dans ses bras.

« Promets-moi de bien apprendre tes leçons, pour Maman et pour moi, ma poulette, dit-il, débordant d’affection.

— Je ferai de mon mieux », promit-elle.

Il y avait un dernier au revoir à dire, le plus dur de tous, mais chacun des deux s’efforça de faciliter les choses à l’autre.

« Au revoir, Maman, chuchota Willie, en étreignant Flora.

— Allez, monte vite dans le train, il va partir, murmura Flora.

— Attention au départ ! » lança le porteur, comme pour lui répondre. Leo empoigna la valise de Willie et l’emporta vers l’arrière du train.

Les passagers dans le wagon avaient saisi l’humeur du moment et se penchaient aux fenêtres pour crier à Willie des paroles d’encouragement, tandis que de la foule massée sur le quai montait un chœur d’adieux.

Leo avait mis la valise dans le train. Il décocha une bourrade à Willie en lui disant au revoir, puis il passa le bras autour des épaules de Flora.

« Je veillerai sur ta maman », lança-t-il.

Willie hocha la tête et grimpa à bord. Son voyage venait de commencer.

Le chef de gare donna un coup de sifflet et agita son drapeau. Le train fit entendre à son tour un sifflement perçant et cracha un jet de vapeur.

La foule, au bord de l’extase, criait ses au revoir. Avec un violent soupir, le train s’ébranla pesamment.

Tout le monde sauf Flora agita la main.

Willie, penché à la portière de son wagon, leur répondit.

Le train prit de la vitesse et son rythme s’accéléra. Willie se pencha si loin qu’il faillit tomber, mais le porteur l’empoigna et le tira à l’intérieur.

On ne le voyait plus. Le train filait à grand bruit vers l’horizon.

Flora n’avait plus conscience du temps. Elle resta immobile, les yeux fixés sur l’endroit où le train venait de disparaître à sa vue.

« Maman », dit Ruthana, en lui touchant le bras.

Flora tourna la tête. La moitié de la foule était déjà repartie, les autres s’éloignaient.

« Pete Lanier dit qu’il nous raccompagnera dès que tu voudras », annonça Ruthana.

Flora inclina la tête.

« Tout le monde est si gentil », dit-elle.

Elle ne voulait pas s’en aller, mais cela ne servait plus à rien de rester là.

« Bon, vaut mieux rentrer », dit-elle.

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