Mama Flora
Chapitre 3
C’était la nuit qu’il arrivait du mal, mais une fois, une bonne chose avait surgi de la nuit, une chose merveilleuse qui avait rempli Flora d’un respectueux effroi pour la majesté des voies du Seigneur.
C’était la fin de l’après-midi et Flora était fatiguée. Elle avait travaillé toute la matinée pour l’impitoyable Mme Hopkins, à faire le ménage et la lessive, soulagée de savoir le petit Kevin à l’école. Kevin et Willie avaient le même âge et c’était à cause d’eux que Flora avait été remarquée par Mme Hopkins.
Quand Booker avait été tué, Flora n’avait eu ni argent ni travail, pas même un toit au-dessus de sa tête, et son garçon à élever.
Mais elle avait du lait. Par l’entremise du révérend Jackson, elle avait été engagée comme nourrice pour Kevin Hopkins que sa mère ne parvenait pas à nourrir.
Le teint crémeux du bébé avait fasciné Flora. Il formait un tel contraste avec celui de Willie qui possédait la peau sombre de ses parents ! Assise dans un fauteuil, elle ne quittait pas Kevin des yeux pendant qu’il tétait, déroutée à l’idée que ce chérubin angélique, cette vivante image du petit Jésus, portait en lui les germes de la haine que les Blancs vouaient aux Noirs. Elle se demandait si son lait salvateur changerait plus tard la façon de penser du nourrisson. Peut-être que si elle restait auprès de Kevin elle pourrait lui inculquer un peu de bienveillance envers les Noirs et le détourner de la destinée qu’elle pressentait chez lui.
Pendant quelque temps, cet espoir avait paru réalisable. Après la mort de Booker, Flora n’avait pas été en mesure de rester dans la cabane où ils avaient vécu ensemble. On en avait besoin pour le nouveau métayer. Mme Hopkins lui avait proposé une minuscule cahute, tout au fond de son jardin, et Flora, reconnaissante, s’y était installée avec Willie. Les deux petits garçons étaient devenus des camarades de jeux, sinon des amis, et Flora adorait les regarder jouer ensemble, accroupis sur une couverture devant sa cabane, occupés à échanger d’étranges borborygmes en apprenant d’abord à ramper, puis à marcher.
Mais une fois Kevin sevré, il n’y eut plus de raison d’employer Flora à plein temps, et les Hopkins déclarèrent qu’ils avaient mieux à faire de leur cahute. Encore une fois, le révérend Jackson était intervenu et il avait persuadé Caleb Brandon de louer à Flora une vieille bicoque qu’il possédait derrière son poste à essence. Cette masure était devenue le foyer de Flora ; elle l’entretenait et la bichonnait comme si elle lui appartenait. Elle planta un potager et dépensa le peu d’argent dont elle disposait pour donner à l’endroit un semblant de propreté, sinon de confort. Plus tard, toujours par l’entremise du révérend Jackson, Caleb avait proposé à Flora d’acheter son logis. Lui n’en avait pas l’usage et le geste paraissait digne d’un chrétien. Il ne réclama aucun paiement comptant, et désormais les loyers mensuels s’additionnaient, contribuant à faire de Flora la propriétaire des lieux.
Tout cela était venu plus tard. Quand Flora avait emménagé dans sa nouvelle demeure, après avoir quitté la famille Hopkins, elle avait eu besoin de trouver du travail. Mme Hopkins lui avait proposé des heures de ménage, ainsi que du linge à laver et repasser deux fois par semaine, et Flora avait accepté le salaire de misère, en partie parce qu’elle avait besoin d’argent, mais aussi parce qu’elle aurait bien voulu garder un peu d’influence sur Kevin. Elle trouva d’autres clients, principalement en tant que blanchisseuse, et elle parvint à réunir un revenu modique qui leur permettait de ne pas mourir de faim, en allant frapper à la porte de service d’un certain nombre de familles blanches de la ville pour demander si la maîtresse de maison voulait bien lui confier l’entretien de leur linge.
Dès qu’il fut assez grand, Willie lui donna un coup de main. Elle lui dégotta, dans une vente de charité de la paroisse, une petite carriole rouge qu’il traînait de maison en maison, faisant du charme aux clientes, tandis qu’il ramassait leurs ballots de linge sale et le leur rapportait ensuite, lavé, amidonné, repassé, et soigneusement rangé dans un large panier tressé recouvert d’un linge.
« Voilà votre blanchisserie, Mamzelle Vaughan. Si vous permettez, je vais la rentrer dans votre cuisine, si c’est ce que vous souhaitez, voilà mâme. »
Et ainsi Flora survécut, mais les espoirs qu’elle avait nourris concernant Kevin furent déçus. Celui-ci, un grand garçon dodu, au gentil sourire, devint en grandissant de plus en plus méchant, travers appris ou hérité, Flora en était sûre, de ses déplaisants parents. S’il lui restait un semblant d’affection pour Flora, il ne le montrait jamais, et maintenant, à l’âge de dix ans, elle discernait chez lui, vis-à-vis des Noirs, toutes les pires tendances de sa race. Il devint pour elle un étranger agressif, qui lui parlait à peine, sauf pour lui donner des ordres ou réclamer son attention. Il la traitait de guenon ou de mal blanchie. À la moindre erreur, il se moquait d’elle et lui disait de remonter dans les arbres avec les autres singes.
Elle commença à désespérer de l’enfant qu’elle avait allaité, et elle était toujours contente, comme aujourd’hui, de le savoir à l’école pendant qu’elle faisait le ménage chez ses parents.
Elle était revenue chez elle avec un gros tas de linge sale et elle avait passé l’après-midi à laver et à rincer les trois bassines de vêtements. La première fournée était déjà sèche et elle était occupée à humecter et à rouler les vêtements, tout prêts pour le repassage.
Willie, de retour de l’école, l’avait aidée à rentrer la lessive, mais elle n’avait pas besoin de lui pour repasser, et une fois qu’il eut fini de l’aider à écosser les haricots de leur dîner, elle l’avait envoyé jouer avec ses copains.
Elle était fatiguée et se demandait si elle avait le temps de faire un petit somme, quand elle aperçut, en jetant un coup d’œil par la fenêtre, Jerry Mitchell au volant de sa camionnette, qui venait de s’arrêter juste devant chez elle.
Il ne faisait pas nuit, mais elle devina qu’il s’agissait d’une mauvaise nouvelle. Jerry était le voisin de sa sœur et elle savait que Josie n’allait pas bien.
Elle n’allait jamais bien. Enfant, dans le Mississippi, elle avait contracté une fièvre qui l’avait laissée affaiblie. Cinq ans auparavant, quand leur maman était morte, Josie était venue s’installer à Stockton, pour être près de Flora. Elle avait rencontré un bûcheron du nom de George, qu’elle avait épousé ; il gagnait tout juste de quoi vivre et habitait une petite maison à une huitaine de kilomètres de Stockton. Ils avaient eu une fille, Ruthana, âgée maintenant de deux ans, mais la grossesse et l’accouchement n’avaient pas arrangé la santé fragile de Josie.
Comme s’il était las de sa chétive épouse et refusait la responsabilité d’un enfant, George n’était presque jamais chez lui. Il passait ses longues semaines de travail dans un camp de bûcherons hanté par les moustiques, près d’un marais, et ses week-ends à Memphis à faire la bringue avec une négresse blanche dont nul n’ignorait l’existence en dehors de Josie.
Flora avait tenté de persuader sa sœur de revenir en ville, mais Josie, par loyauté envers son mari et le foyer qu’il lui donnait, avait refusé. Les métayers qu’elle avait pour voisins prenaient soin d’elle.
Donc, si Jerry était venu en ville chercher Flora, ce ne pouvait être qu’une mauvaise nouvelle. Elle le regarda garer son véhicule, pousser la barrière et s’avancer vers la porte de la cuisine.
Il n’eut pas besoin de frapper, Flora lui avait ouvert. Il porta la main à sa casquette.
« Je suis venu vous chercher, Mamzelle Flora », dit-il.
Il se tut un instant et détourna les yeux, ne sachant quoi dire. Flora attendit. Elle n’avait aucune raison de se précipiter pour entendre l’inévitable.
« Y a un petit moment de ça, M. Johnny Fisher est venu jusque chez moi sur son cheval et il m’a dit de vous prévenir au plus vite. Y a votre sœur Josie qui va bien mal, là-bas où elle habite. »
Flora devinait la vérité, mais cela n’empêcha pas son cœur de battre la chamade.
« Oh, mon Dieu ! murmura-t-elle. Elle souffre, la pauvre petite ?
— Oui, mâme. »
Jerry répugnait à lui communiquer trop de mauvaises nouvelles à la fois, mais il ne voyait pas comment l’éviter.
« Y a Mamzelle Annie Fisher qu’est assise auprès d’elle pour le moment, et le Dr Pipkin va passer, dès qu’il reviendra de la visite qu’il est parti faire. Alors j’ai demandé au patron si je pouvais vous emmener là-bas très vite dans sa camionnette. »
Ça, c’était presque la pire nouvelle de toutes. Si le patron blanc de Jerry l’avait autorisé à se servir de la camionnette, c’était que Josie devait être très malade. Flora prit ses dispositions pendant que Jerry lui parlait.
« Jerry, s’il vous plaît, traversez la rue et allez dire à mon amie Pearl où je m’en vais. Et demandez-lui aussi de faire manger Willie et de s’occuper de lui jusqu’à mon retour. Le temps que vous la préveniez, je serai prête. »
Jerry porta de nouveau la main à sa casquette et partit faire la commission. Flora retira ses fers à repasser du fourneau et déplaça la marmite de ragoût à moitié cuit vers le fond. Elle tira sur ses cheveux désordonnés, mit son chapeau et ses chaussures, et prit son mince pardessus à la patère. Elle ne savait pas du tout combien de temps elle devrait rester là-bas, et peut-être ferait-il froid le soir.
Une armure d’incrédulité vint l’envelopper. La santé de Josie leur avait toujours causé du souci, mais jamais de véritable inquiétude. Elle ne parvenait pas à se dire que la vie de sa sœur était menacée, mais pourtant le caractère urgent de la visite de Jerry et le prêt de la camionnette infirmaient son espoir.
Le crépuscule tombait quand ils arrivèrent devant la modeste maison de Josie, blanchie à la chaux. Annie Fisher sortit accueillir Flora sur la terrasse couverte.
« Je suis contente que vous soyez arrivée à temps, Flora, dit-elle. Elle est là, au lit, et elle est bien bas. Dans un état de grande faiblesse. Elle vous a réclamée chaque fois qu’elle a réussi à parler. »
Flora entendit ces mots, et la vérité qu’ils contenaient, mais elle se cramponna quand même à son incrédulité. Annie Fisher la suivit à l’intérieur, en chuchotant : « Elle se fait tant de tracas pour sa pauvre petite Ruthana. Je l’ai prise chez moi. »
Dès qu’elle entra dans la chambre de Josie, tous les espoirs qu’avait eus Flora de voir sa sœur se rétablir disparurent.
Josie gisait sur son lit, sous une mince couverture, visiblement au seuil de la mort. Elle qui avait été une si jolie petite fille, elle était à présent pâle et jaunâtre, respirant à peine. La pièce était envahie par une odeur capiteuse, qui vous prenait à la gorge et que Flora connaissait bien. Elle avait travaillé quelque temps à l’hôpital et elle avait déjà rencontré l’odeur de la mort.
Un élan déferla dans ses veines, pour l’aider dans ces moments difficiles, mais l’incrédulité persista. Elle s’assit sur le bord du lit dont les pauvres ressorts s’affaissèrent sous son faible poids, et elle se pencha pour entendre les mots que murmurait Josie.
« Flo… t’es la seule sœur que j’ai… et je te demande… »
La voix de Josie n’était plus qu’un souffle, aussi léger que l’air, presque inaudible. Flora serra sa main dans les siennes.
« Je te demande… du fond du cœur… de prendre soin de ma Ruthana… et de l’élever à ma place… »
À présent, toute espèce d’incrédulité avait quitté Flora. C’était un testament oral, un testament sacré. Flora ravala ses larmes. Elle se pencha encore plus, pour déposer un baiser sur le front brûlant de Josie, puis elle approcha ses lèvres de l’oreille de sa sœur.
« Tu sais bien que je le ferai, promit-elle, comme si c’était ma propre fille. »
Peut-être Josie sourit-elle, c’était difficile à savoir, mais elle parut satisfaite par le serment de Flora.
Tandis que le jour devenait nuit, Flora resta assise en silence, la main de sa sœur dans les siennes, lui essuyant le front, et suppliant Dieu de ne pas la laisser mourir. Mais elle savait bien qu’en cette occasion Dieu n’écoutait pas, et que Jésus n’intercéderait pas. Elle n’eut pas précisément conscience du moment où sa sœur rendit l’âme ; elle sut seulement que Josie l’avait quittée, et qu’il faisait nuit.
Flora n’éprouvait aucune colère. Elle ne tempêta pas contre le ciel, comme elle l’avait fait quand Booker était mort. Dieu sait pourquoi, la mort de Josie lui paraissait inévitable. Elle n’éprouvait qu’une tristesse immense, elle était seule, d’une solitude insupportable.
Elle avait l’impression de ne plus pouvoir respirer et, comme si elle suffoquait, elle poussa un cri, un gémissement énorme et incohérent, puis elle poussa un nouveau cri, puis un troisième.
Sa tristesse fut en partie apaisée par la gentillesse des voisins. Quelqu’un qu’elle ne connaissait pas venait d’entrer pour veiller le corps et avait allumé les lampes. Jerry Mitchell ouvrit la porte au Dr Pipkin, arrivé trop tard. Il prit le commandement des opérations, et quelqu’un aida Flora à quitter le lit, à s’éloigner de sa sœur défunte. Plus tard – elle ne savait pas trop quand, elle savait seulement qu’il faisait nuit –, Annie Fisher lui fit traverser le champ jusqu’à sa propre maisonnette et lui remit Ruthana, confiée provisoirement aux bons soins de ses filles. Ce fut Ruthana qui combla en grande partie le vide et la solitude. La toute petite fille s’approcha gauchement de sa tante, comme si elle se rendait compte qu’il venait de se passer quelque chose de terrible dans sa vie, terrifiée à l’idée qu’il s’agissait de sa mère, redoutant le futur.
La vue de ce petit bout de chou intimidé et tremblant arracha à Flora des larmes d’amertume. Elle serra Ruthana contre elle et lui promit de la rendre heureuse, ne fût-ce que pour l’amour de Josie.
Jerry Mitchell les ramena à la maison. Ruthana était assise sur les genoux de sa tante, cramponnée à sa main, contemplant la nuit qui défilait sous ses yeux.
De retour chez elle, Flora remercia Jerry et offrit de le payer, mais il refusa tout sauf de les aider s’il le pouvait, et il repartit. Flora emporta sa nièce de l’autre côté de la rue jusqu’à la maison de Pearl, où attendait Willie.
« Voilà, c’est Ruthana », annonça-t-elle à son fils.
Tout comme la petite, Willie savait qu’il venait de se passer quelque chose de très important dans sa vie, qu’un changement était survenu, mais il ne savait pas trop quel changement, ni ce qu’il apporterait ; il savait simplement que cela avait un lien avec cette toute petite fille que tenait sa maman. Ruthana, qui s’était endormie, était à présent réveillée, accrochée au cou de Flora, ses grands yeux graves fixés sur son cousin. Willie ne l’avait vue qu’une seule fois, juste après sa naissance, et bien qu’il sût qui elle était, il ne put s’empêcher de demander :
« C’est ma cousine ?
— Non, plus maintenant, lui dit Flora. À partir d’aujourd’hui, c’est ta sœur. »
Willie baissa les yeux et racla les pieds d’un air incertain. D’habitude les petites sœurs de deux ans n’apparaissaient pas comme par magie ; donc, manifestement, si Ruthana venait habiter chez eux, cela voulait dire qu’il était arrivé quelque chose de vraiment très grave à sa tante Josie. Willie ne se rappelait pas la mort de son père et il n’avait encore jamais vu mourir personne ; il ne savait pas comment réagir, parce qu’il n’éprouvait rien d’autre que ce profond sentiment que sa vie avait changé.
Devait-il dire quelque chose à sa mère ? Lui présenter des condoléances ? La serrer dans ses bras ou l’embrasser ? Il lui semblait que oui, mais sa maman tenait Ruthana, et cela rendait les effusions difficiles. Fallait-il pleurer ?
Si Willie ne comprenait pas ce que sous-entendait la soudaine arrivée de Ruthana, ni ce qu’elle signifiait pour Flora, Pearl, quant à elle, le savait parfaitement. Elle enleva la petite fille des bras de son amie, la serra contre elle et lui murmura de tendres mots d’amour. Elle rêvait d’avoir un enfant à elle. Pearl, qui aimait tant les hommes, n’avait jamais trouvé un homme pour l’aimer.
Elle se tourna vers Willie et lui parla avec gentillesse.
« Ça veut dire qu’il faudra l’amener à mes cours de catéchisme, lui dit-elle. Tu m’entends ? »
Pour Willie, c’était une bouée de sauvetage. Au moins, là, il savait quoi répondre.
« Oui, mâme », dit Willie. Il espérait que cela suffisait.
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