Mama Flora

Alex Haley · Chapitre 21 sur 51

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Mama Flora

Chapitre 21

 

Si Willie ne partit pas, c’était parce qu’il ne supportait pas l’idée de s’avouer vaincu ; en plus de quoi sa situation s’améliora après ces premiers déboires, même si cela ne se fit que petit à petit.

Le lundi matin, le contremaître adjoint lui dit qu’on était satisfait de son travail et qu’il était embauché à titre permanent. Pour Willie, c’était à la fois un bien et un mal, parce qu’il n’était pas encore sûr de vouloir rester.

Son statut ayant changé, ou bien peut-être parce qu’ils commençaient à s’habituer à lui, ses camarades de travail se mirent à le traiter différemment. Ses façons de campagnard les faisaient encore rire, et ils continuaient à lui parler comme s’ils étaient prêts à prendre en mauvaise part tout ce qu’il pourrait leur dire, mais de temps à autre ils lui faisaient partager leurs plaisanteries et leurs ragots. Une semaine plus tard, un autre jeune garçon, arrivant tout droit de sa cambrousse, les cheveux pleins de touffes de coton, vint travailler à l’entrepôt. On le surnomma « le Touffu », on lui décocha les mêmes moqueries qui avaient salué l’arrivée de Willie, on le traita avec autant de rudesse, et Willie comprit soudain que c’était un comportement général et coutumier, et qu’il n’était pas question de brimer un individu en particulier.

Le Touffu se montra incapable de supporter le travail éreintant et les insultes. Il chercha noise au plus féroce de ses bourreaux, se fit casser la figure et claqua la porte. Il fut remplacé la semaine suivante par un autre petit provincial plein d’espoir, et la comédie se répéta, mais cette fois, Willie faisait partie des rieurs.

Un vendredi soir après le travail, deux des camarades de Willie l’invitèrent à les accompagner au bar qu’ils fréquentaient. Willie accepta et il s’amusa bien ; dès le lundi suivant, sa situation changea encore une fois. Ses compagnons de beuverie le saluèrent amicalement, comme quelqu’un qui fait partie de la bande, et son sentiment de sécurité s’intensifia.

Il sortit victorieux d’une série d’épreuves dont il ne soupçonnait même pas l’existence. Il sut tenir sa langue au sujet d’une combine dont il avait eu vent. Un des manutentionnaires faisait son beurre en « perdant » de temps à autre un colis, dont il vendait le contenu sur le trottoir. Willie savait de qui il s’agissait, mais quand le pot aux roses fut découvert et qu’on le questionna, il haussa les épaules et garda le silence. Il fut surpris de voir que cette attitude lui valait le respect de ses camarades.

Lorsqu’un autre type, un Blanc, chercha à lui dérober sa montre neuve, Willie l’affronta bille en tête et ils en vinrent aux mains. Ce fut Willie qui l’emporta. Il fut surpris, cette fois là encore, de s’apercevoir que pendant la bagarre les autres ouvriers, noirs et blancs, l’encourageaient, lui, et qu’ils se réjouissaient de sa victoire.

Il adhéra au syndicat, après avoir subi diverses pressions, et il assista à une ou deux réunions. Il n’avait guère de conscience sociale, et il ne comprenait pas vraiment les discours, ni la cause, mais un des syndicalistes, Ab, l’impressionnait. Ab était grand et bâti en force, noir comme l’ébène, doué d’une puissante personnalité, d’une profonde voix de basse et d’un vrai talent d’orateur, et il soutenait avec passion la cause de l’homme ordinaire. Willie adorait écouter ses discours. Même s’il ne les comprenait pas toujours, il y avait des phrases qui lui restaient dans la tête longtemps après les avoir entendues.

« Que chacun donne selon ses moyens », déclara Ab à la fin d’une des homélies en question, et sa voix sonore résonna parmi les poutres de la toiture. « Et que chacun reçoive selon ses besoins. »

À l’occasion d’un autre discours, Ab parla de la guerre qui s’annonçait en Europe, car à coup sûr la guerre était proche. Il parla du terrible fléau qui avait pris le pouvoir en Allemagne, les nazis, les ennemis du travailleur, et il parla de leur chef, Adolf Hitler. Il soutenait que les Américains, quelles que fussent la couleur de leur peau ou leurs convictions, devaient appuyer Joseph Staline, qui détenait le pouvoir en Russie, car c’était un homme qui pouvait tenir la dragée haute à Hitler, et qui n’hésiterait pas à le faire.

Willie ne comprenait rien à ce qui se passait en Europe, et d’ailleurs il s’en fichait. Tout cela était si loin. Il ne lisait guère les journaux ; il jetait un coup d’œil aux gros titres et scrutait les pages sportives, et quand il entendait les bulletins d’actualités à la radio, il ne dressait l’oreille que lorsqu’il était question d’événements locaux. Mais Ab donnait l’impression que toutes ces choses avaient de l’importance. Pendant quelques jours, Willie lut les pages politiques avec un certain intérêt, mais l’actualité européenne lui embrouillait l’esprit, et même si la guerre devait éclater, sujet sur lequel personne ne semblait d’accord, Willie ne parvenait pas à croire que les Américains y seraient mêlés. Sans la passion qu’y mettait Ab, tout cela n’avait aucun sens.

Willie trouvait qu’Ab aurait été un merveilleux prédicateur, mais certains camarades lui conseillèrent de ne rien avoir à faire avec le délégué syndical. Il était communiste. Willie n’était pas très sûr de ce qu’était un communiste, sinon qu’il y avait un lien avec la Russie, dont Ab parlait énormément, mais on disait que ces gens-là étaient, Dieu sait comment, des ennemis de l’Amérique. Willie s’y perdait. Ab, en effet, militait en faveur du travailleur américain, noir ou blanc, alors comment pouvait-il être l’ennemi de l’Amérique ?

Après l’avoir désorienté, la politique en vint à l’ennuyer, et Willie cessa d’assister aux réunions syndicales, sauf quand on venait le relancer, ou quelquefois pour écouter Ab.

Des possibilités d’amitié allaient et venaient autour de lui. Willie se sentait seul, parfois de façon presque insupportable, mais il se montrait extrêmement circonspect dans le choix de ses compagnons. Bien qu’il eût été embauché de façon permanente, il ne prit que très lentement conscience de cette réalité. Il fréquentait des tas de gars, mais il n’avait pas un seul véritable ami ; un peu plus tard, cependant, un jeune homme du nom de Josh vint momentanément combler ce vide.

C’était le soir que Willie ressentait sa solitude avec la plus vive acuité. À cause de la mésaventure survenue le premier samedi, il ne sortait guère. Pendant la semaine, il restait dans sa chambre, mais il lui arrivait parfois de dîner avec Lula et de lui parler un peu de ses journées, jusqu’au moment où elle tournait ses pensées vers Dieu et entonnait ses cantiques. Il passait le plus clair de son temps libre à gratter une guitare qu’il s’était achetée, se contentant d’improviser, ou bien s’efforçant de composer des chansons.

Ou alors il écrivait à Ernestine. Ces lettres ne furent au début qu’une simple correspondance, pour tenir la jeune fille au courant de sa santé et de son bien-être, et s’enquérir des siens, mais comme il n’avait rien d’autre à faire, elles devinrent une espèce de journal intime qu’il lui envoyait une fois par semaine. Chaque soir, il peinait sur son bloc de papier, armé d’un bout de crayon, afin de coucher sur la feuille tout ce qui s’était passé à l’entrepôt ce jour-là, ou bien d’exprimer ses pensées, et parce qu’il ne voulait pas qu’elle crût que la vie qu’il menait était morne, il se mit à s’inventer des faits et gestes. L’écriture ne lui venait pas facilement, il devait réfléchir à chacun de ses mots et se concentrer pour le tracer noir sur blanc ; au bout d’une heure à peine, il avait mal à la main, mais cela meublait son temps libre.

Il était toujours tout émoustillé de recevoir les réponses d’Ernestine, plus longues et mieux rédigées, et, du fait qu’il était très seul, ses sentiments à l’égard de la jeune fille devinrent plus profonds et s’épanouirent, au point de ressembler à quelque chose qu’il prit lui-même pour de l’amour.

Et puis une fois par semaine, en bon fils qu’il était, il écrivait une lettre, souvent très brève, à sa maman, qui, une fois par semaine aussi, lui répondait en termes très simples. Willie devinait que c’était en fait Ruthana qui devait écrire, sous la dictée de Flora, parce que sa mère n’avait jamais appris à le faire convenablement.

Cela faisait environ six mois qu’il était à Chicago, lorsqu’une lettre arriva de Stockton, portant une écriture en pattes de mouche. Elle était rédigée de la propre main de Flora et contenait un billet de vingt dollars. La présence de cet argent laissa Willie perplexe, jusqu’à ce qu’il eût pris connaissance du texte.

De son écriture désordonnée, Flora lui expliquait qu’il devait renvoyer les vingt dollars à Hank, le bookmaker de Stockton, afin de régler la dette qu’il avait encore envers lui, « parce que tu dois protéger ta bonne réputation », déclarait Flora.

Willie se sentit submergé par la honte. Il avait complètement oublié qu’il devait cet argent, ou en tout cas il avait chassé ce souvenir de son esprit, et il se rendait compte que Hank avait dû aller trouver sa mère. Il se demanda ce qui s’était dit, et il crut voir Flora creuser dans le jardin, pour récupérer son pot à confiture, compter les pièces qu’il contenait, et les changer contre un billet de vingt dollars. Il prit la ferme résolution de s’amender, d’envoyer régulièrement de l’argent à sa mère, de lui rembourser les vingt dollars, et de ne plus jamais se laisser aller à parier.

Il était déconcerté d’avoir aussi peu d’argent. Son loyer lui avalait la moitié de sa paye, mais il sortait très rarement en semaine. Le vendredi soir, il fréquentait les bars du quartier avec ses camarades de travail, dînait en leur compagnie dans des troquets bon marché, ne dépensant que quelques dollars, tout au plus, et il avait du mal à croire qu’il claquait le reste le samedi soir. Les paris sur les courses lui en avalaient une bonne partie, il le savait, mais il continuait à ne jouer que les favoris, et donc à gagner dans l’ensemble un peu plus qu’il ne perdait.

Il sortait tous les samedis soir, pour chercher quelque chose, sans bien savoir quoi. Un ami, peut-être.

Il acheta un costume neuf pour remplacer celui que les deux voyous avaient tailladé, un costume très simple, rien de coûteux, même s’il dut débourser trois fois le prix qu’il aurait payé à Stockton. Se méfiant des bars louches et des ruelles sombres des mauvais quartiers de George, il se cantonnait, lors de ses excursions, à la 47e Rue. Il adorait le cinéma et fréquentait systématiquement le Régal Theater, quel que fût le programme. À la fin du film, l’orchestre jouait, l’écran disparaissait dans les cintres, et un spectacle commençait, avec de longues rangées de danseuses de claquettes, coquettement habillées, qui levaient la jambe très haut, suivies par des comiques et des chanteurs.

Une fois le spectacle terminé, Willie se rendait à la cafétéria pour dîner, puis dans un des dancings. Il ne trouvait jamais le courage d’inviter à danser une de ces jeunes filles de Chicago, vêtues de robes bariolées, alors il s’asseyait au bar, pour boire, en regrettant qu’Ernestine ne fût pas avec lui.

Il s’ennuyait. Il se sentait seul. Et il ne savait pas du tout comment faire pour y remédier.

Un samedi soir, comme tant d’autres, il était assis au bar, occupé à penser à Ernestine, quand il entendit une voix qu’il connaissait.

« Hé ! salut, mon pote, comment ça va ? »

Willie se retourna, c’était Josh, un de ses camarades de travail, mais ce n’était pas du tout le même Josh que d’habitude.

À l’entrepôt, Josh portait un bleu de travail et il était perpétuellement de mauvais poil, jurant contre les caisses et les paquets qu’il devait charger.

Le Josh qu’il avait sous les yeux, dans la pénombre du dancing, était impeccable, un vrai dandy, haut en couleur. Il portait un costume de zazou d’un bleu électrique, un chapeau assorti, ceint d’un ruban translucide, plusieurs gourmettes en or à chaque poignet, et une infinité de bagues étincelantes à chaque doigt. Sa mauvaise humeur s’était évanouie, mise au vestiaire avec le bleu de travail, et Josh n’était que jovialité, multipliant les traits d’esprit.

Willie lui offrit un verre, qu’il accepta – Josh ne refusait jamais un coup à boire –, et ils devisèrent quelque temps, d’abord à propos de leur travail, puis ils se mirent à sonder mutuellement leurs opinions.

Soulagé d’avoir quelqu’un à qui parler, Willie fut incapable de contrôler sa langue ; il parla de sa solitude, de son sentiment de ne pas être à sa place dans la grande ville, et avoua que sa famille et ses amis lui manquaient.

Josh était assis, tournant le dos au bar, pour contempler la piste de danse. Il regardait rarement Willie qui commença à se demander si l’autre l’écoutait seulement. Sa confession sombra dans le silence.

Alors, Josh le regarda enfin, comme pour le jauger.

« Ton problème, dit-il comme un maître d’école s’adressant à un petit garçon, c’est que t’as besoin de fringues. T’es nippé comme l’as de pique, mon pote. Tu penses bien que pas une gonzesse s’approchera de toi, tel que te voilà. »

La moutarde monta au nez de Willie. Il portait son costume neuf, et il avait acheté d’autres vêtements, des chandails et un pardessus, parce qu’il faisait froid, ainsi que de solides bottillons pour le travail, des souliers d’hiver. Tous ces articles avaient englouti la majeure partie de son argent. Mais il savait bien qu’il avait quand même l’air miteux à côté de Josh.

« J’ai pas les moyens, avoua-t-il.

— Mais bien sûr que si, mon pote, dit Josh en riant. Et les achats à crédit, t’en as jamais entendu parler ? »

Willie en avait certes entendu parler, mais il n’était pas très sûr de ce que c’était.

« Cinq dollars comptant et puis cinquante cents par semaine, expliqua Josh. Tu peux t’acheter ce que tu veux. »

Willie ne parvenait pas à croire que c’était aussi facile, mais Josh était maître de son destin.

« Fichu comme t’es là, t’arriveras jamais à rien », dit-il.

Willie contempla son verre d’un air maussade. Josh se tut pendant quelques instants, puis il sembla prendre son camarade en pitié.

« Viens avec moi. »

Willie le suivit jusqu’à la piste de danse. La musique était lente et mélancolique. Les lumières étaient tamisées, et des spots braqués sur une boule de verre qui tournoyait projetaient sur les danseurs de jolis motifs. Une cinquantaine de couples étaient en train de danser, et le même nombre de jeunes femmes, à peu près, étaient assises sur des chaises le long du mur, occupées à pouffer, ou à bavarder, ou à se balancer en mesure, en attendant un cavalier.

Josh parcourut toute la rangée, avec Willie dans son sillage, puis il finit par faire son choix.

Deux jeunes personnes, deux amies à l’évidence, étaient assises légèrement à l’écart des autres, et chuchotaient entre elles. Elles avaient remarqué Josh à son premier passage, mais elles firent semblant de ne pas s’apercevoir qu’il revenait vers elles.

« Excusez-moi, les filles, dit poliment Josh, mais je me demandais si vous pourriez pas m’aider. »

Elles daignèrent le regarder.

« Le garçon que voici est mon cousin Willie, continua Josh. C’est un provincial qu’arrive tout juste en ville de sa petite campagne, c’est pour ça qu’il est si mal fringué. Il connaît pas encore les usages et j’aimerais beaucoup qu’il s’amuse bien à Chicago, seulement il est mort de peur à l’idée d’inviter une jolie femme à danser. »

Willie eut beaucoup de mal à garder son sérieux. Enfin, quand même, elles n’allaient pas gober un bobard pareil ?

« D’où qu’il vient ? » demanda la plus jolie des deux. Josh regarda Willie.

« D’une petite ville qui s’appelle Stockton, mâme, répondit celui-ci. À quatre-vingts bornes de Memphis, dans le Tennessee. »

Il entendit sa voix reprendre l’accent traînant du Sud. Il savait qu’il leur présentait son visage le plus simple, son visage de plouc. Il faillit porter la main à ses cheveux pour en retirer les touffes de coton qui ne s’y trouvaient plus.

« Zêtes tellement jolie », ajouta-t-il.

Elle hocha la tête, comme une femme imperméable à de tels compliments, quoique habituée à les entendre, mais elle tourna les yeux vers lui.

« Je veux bien faire quelques tours de piste avec vous, dit-elle. Pour vous tenir compagnie. Mais allez pas vous faire des idées !

— Non, mâme, dit Willie qui dut presque se retenir pour ne pas se dandiner gauchement. Je me fais aucune idée, surtout pas avec une dame comme vous. J’ai juste envie de danser un peu. »

L’affaire conclue, son honneur étant satisfait, la jeune femme renonça à ses prétentions. Elle se leva. Elle était attirante, dans le genre voyant et bien en chair. Sa poitrine débordait de son décolleté en satin brillant.

« J’m’appelle Mentholée », dit-elle, baissant la voix pour adopter un chuchotis rauque et séducteur. Elle s’approcha tout contre Willie et passa sa langue sur ses lèvres luisantes. « Au-dehors, c’est chocolat, mais au-dessous on trouve une fraîcheur émoustillante. »

Brusquement, comme incapable de se soustraire à la musique et de réprimer l’énergie qui l’habitait, elle poussa un cri de Sioux et son corps se mit à osciller contre celui de Willie.

« Be bop da re bop ! » hurla-t-elle, en empoignant la main du jeune homme et en l’entraînant sur la piste. Elle se lança dans une danse endiablée et explosive, un véritable solo pour lequel elle n’avait pas vraiment besoin de Willie.

Celui-ci n’en croyait pas sa chance. Il regarda Josh qui haussa les épaules en contemplant l’amie de Mentholée et lui offrit son bras. Se retrouvant désormais seule et voyant que Josh était mis à la dernière mode, elle accepta son invitation et se dirigea avec lui vers la piste de danse. Willie reporta son attention sur Mentholée et, pendant le restant de la soirée, il ne vit plus qu’elle.

Six mois d’énergie réprimée firent soudain éruption au-dedans de lui. Il saisit la main de sa cavalière et se laissa entraîner avec elle par la frénésie de la musique.

Ils dansèrent jusqu’à la fermeture du dancing ; entre les danses, ils buvaient des cocktails, aux frais de Willie. Mentholée et sa copine avaient peut-être voulu singer les grandes dames, mais tous ces faux-semblants se diluèrent dans l’alcool ; elles se mirent à rire, à plaisanter et à jurer comme les ouvriers de l’entrepôt. Willie s’en moquait bien, d’ailleurs. Il oubliait quant à lui de faire semblant d’être un simplet arrivant de sa campagne, mais Mentholée ne paraissait pas s’en offusquer ; elle ne songeait qu’à prendre du bon temps, comme Willie, et c’était réussi.

Plus tard, Josh les emmena dans un club de jazz, au fond d’un sous-sol enfumé et plein de monde, qui sentait la transpiration. Ils continuèrent à boire, en écoutant de la musique de qualité, et comme il n’y avait pas beaucoup de place, Mentholée s’assit sur les genoux de Willie. Il flottait dans l’air une odeur inconnue de Willie ; puis Josh offrit aux deux femmes de tirer sur une cigarette démesurée, et Willie s’aperçut que c’était elle qui dégageait ce parfum. Quand Josh lui passa le joint, il accepta. D’habitude il ne fumait pas, mais ce soir, il s’amusait bien et tout était possible. À la première bouffée, il s’étrangla en toussant, mais la sensation passa, et bientôt Willie se sentit suprêmement, paresseusement heureux. Il se mit à onduler des hanches contre Mentholée, doucement mais en mesure, et elle se lova contre lui et se pressa contre ses cuisses ; le temps ne comptait plus, tout ce qui importait c’était la pulsion de la musique.

Encore plus tard, une fois qu’ils eurent quitté le club de jazz, ils traînèrent quelque temps dans les rues, chacun des deux couples marchant enlacés. Josh les amena dans une petite allée sombre et déserte où Mentholée entraîna Willie dans le coin le plus noir et l’embrassa, enfonçant profondément sa langue dans sa bouche. Elle lui ouvrit tout son corps et lui donna quelque chose qu’il n’avait encore jamais eu, le guidant jusqu’à l’extase.

Ce ne fut que lorsque Willie se retrouva seul dans son lit, prêt à s’engloutir dans un sommeil sublime, tandis qu’il s’efforçait de se remémorer chaque instant des plaisirs de la soirée, qu’il se rendit compte que depuis l’instant où Josh lui avait adressé la parole il n’avait pas pensé une seule fois à Ernestine.

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