Mama Flora
Chapitre 45
Après que Ben se fut présenté dans le fourgon cellulaire, il resta auprès de Ruthana aussi longtemps que possible, lui expliquant à voix basse l’attitude à adopter, ou l’encourageant d’un sourire. Lorsqu’ils furent libérés, Ruthana resta plantée sur le trottoir. Elle ne savait pas trop que faire et cherchait Zora des yeux. Elle retrouva Ben à côté d’elle.
« À mon avis, un petit verre ne te ferait pas de mal, constata-t-il. C’est ta première arrestation ? »
Ruthana fit un signe de tête affirmatif.
« Il faut toujours une première fois, lança-t-il, désinvolte. La fois d’après, ce n’est pas si terrible. »
Il était plutôt grand, dégingandé, avec des bras qui semblaient animés d’une vie indépendante, tels des moulins détraqués, soulignant chacun de ses propos.
« Qu’est-ce que tu dirais d’un verre ? insista-t-il.
— J’attends quelqu’un », répondit Ruthana.
Son sourire s’éteignit et elle lui trouva un air blessé, ou déçu. À ce moment précis, Zora émergea telle une furie du commissariat.
« Dire que ce flic m’a dit des choses pareilles, fulmina-t-elle alors qu’elle avait savouré chaque instant de la scène. J’y ai dit : Écoute bien, p’tit Blanc. Range donc ce poulet dans ton panier parce que je ne suis pas pour toi. C’est une dame que t’as en face de toi, tu vois c’que j’veux dire ? »
Elle dévisagea Ben.
« Qui c’est ? »
Puis, sans attendre la réponse, elle entoura Ruthana et Ben de ses bras, et les pilota jusqu’au restaurant le plus proche. Sa tirade sur le comportement de la police se poursuivit pendant une bonne demi-heure. Elle reconnut cependant que le flic qui lui avait fait des avances était plutôt mignon, mais un de ces petits Blancs à cul maigre incapables de rendre une femme heureuse. De toute façon, elle avait rendez-vous avec un des hommes qui avaient participé au piquet.
Elle disparut aussi soudainement qu’elle était apparue et Ruthana se retrouva seule avec Ben.
« Sacrée bonne femme ? remarqua Ben.
— Oh oui, une sacrée bonne femme », reconnut Ruthana. Elle se sentait parfaitement en sécurité parce que Ben paraissait tellement inoffensif mais aussi parce qu’elle était convaincue que tout homme à qui l’on proposerait de choisir entre elles deux pencherait inévitablement pour Zora.
Ce en quoi elle se trompait.
« Trop femme pour moi, conclut-il. Elle me casserait le cul. »
Ruthana pouffa de rire et il la regarda, sourit, puis laissa son sourire s’évanouir.
« Et toi, qui es-tu ? » demanda-t-il en la dévisageant avec intensité.
Elle le renseigna, lui apprit aussi ce qu’elle faisait et lui confia qu’elle redoutait de perdre son emploi à cause de cette arrestation.
« Rien à craindre, dit-il. Il y a déjà pas assez de gens pour faire le travail que tu fais. Ils te gueuleront juste un peu dessus.
— Et toi, qui es-tu ? » l’interrogea-t-elle a son tour.
Il était écrivain, lui apprit-il, ou poète, et gagnait sa vie en vendant des vêtements d’homme dans une boutique du quartier.
« Et en définitive tu es quoi, écrivain ou poète ? demanda Ruthana.
Il sourit : « Ça dépend de ce que j’écris. Les jours où j’écris des romans, je suis écrivain, et les jours où j’écris des poèmes, je suis poète. »
Déjà il la fascinait. Jamais de sa vie elle n’avait rencontré un écrivain ou un poète.
Né et élevé à Cincinnati, il était venu à Harlem pour retrouver le quartier tel qu’il avait été. Il rêvait des jours glorieux des années dix et vingt, les grandes années de la Renaissance de Harlem, quand les Noirs les plus doués des États-Unis affluaient ici. À l’entendre, les poètes, peintres, écrivains, artistes, chanteurs et musiciens de jazz établis dans le quartier étaient treize à la douzaine.
Ruthana avait entendu parler de la Renaissance de Harlem, mais sans trop savoir de quoi il s’agissait. Il lui ouvrit les yeux sur ce monde où un homme noir pouvait, dans une société noire, devenir tout ce qu’il voulait.
Il lui raconta qu’à Harlem à l’époque il y en avait pour tous les goûts. Concerts, bars clandestins et clubs de jazz étaient légion pour les amateurs, quoique le plus célèbre de tous, le Cotton Club, fût plutôt réservé aux Blancs. Il y avait des églises rares et recherchées pour ceux que cela motivait, avec chorales extraordinaires et rituels exotiques. Dans la rue, les enterrements étaient suivis par des centaines de personnes, des fanfares marchaient derrière d’étonnants corbillards en bois sculpté, tirés par des chevaux noirs. De tels enterrements avaient encore lieu à l’occasion, mais ils appartenaient au passé. Et puis il y avait la vie en marge de la loi, si c’était ce que l’on recherchait, avec les alcools frelatés et les gangs qui maintenaient un semblant de paix, sauf entre eux.
Il y avait des livres, écrits et publiés par des Noirs, des revues, des galeries d’art, et des bars, une étonnante confluence de talents et d’énergie ardente.
« C’est toujours là, en partie. Mais pas comme autrefois. Tu as faim ? »
Ruthana constata, étonnée, que la nuit était déjà tombée. Elle acquiesça. Il l’emmena dans un petit restaurant à deux pas où il commanda des mets auxquels elle n’avait encore jamais goûté, du gombo, du jambalaya et bien d’autres choses encore. C’était épicé, mais Ruthana adora, et elle eut faim d’autre chose que de nourriture.
« Nouvelle-Orléans, jeta-t-il en guise d’explication. C’est de la nourriture créole. C’est pas mal, mais pas le meilleur. La cuisine de la côte est ce qu’il y a de mieux : la soupe de crabe femelle, mais ce n’est pas la saison.
— Parle-moi encore de Harlem. »
Le visage de Ben s’éclaira d’un large sourire.
Il lui en parla encore, beaucoup plus, ce soir-là et les soirs qui suivirent. Tous deux devinrent inséparables, plus que des amis, mais sans être amants. Ben recherchait indéniablement sa compagnie, ne semblait pas s’intéresser à son corps, et elle le comprenait, puisqu’elle était laide. Un soir, il l’étonna en l’embrassant, et plus encore en lui tenant la main pendant toute la soirée du lendemain. Elle ne s’en plaignit pas, tant cela lui parut naturel. Ils prirent l’habitude de se câliner dans les salles obscures, de se tenir la main, de se faire des adieux ardents, mais il ne lui en demandait jamais davantage et Ruthana ne savait qu’en penser.
Zora ne lui fut pas d’un grand secours.
« J’vois pas trop c’que tu lui trouves, chérie, commenta-t-elle. C’est pas l’idée que je me fais d’un homme, un vrai, si tu vois ce que j’veux dire, mais si t’es heureuse comme ça, alors ça’m’ va.
— Il est drôle, répondit Ruthana. Et intelligent, et bon compagnon et… eh bien, inoffensif.
— Justement ! s’exclama son amie. Moi j’aime bien qu’un homme ait un peu de “boum-da-boum !” »
Elle pouffa.
« Non, c’est pas vrai, se corrigea-t-elle. J’aime bien qu’un homme ait tout plein de “boum-da-boum !” »
Ruthana rit avec elle, mais elle n’était pas d’accord avec Zora en ce qui concernait Ben. Il était plein de « boum-da-boum », même s’il ne s’agissait sans doute pas du genre de « boum-da-boum » auquel faisait allusion Zora. Il était capable de se montrer curieusement agressif, quoique jamais avec elle, et d’avoir des accès de colère, aussi brefs que violents, mais toujours dirigés contre d’autres et jamais contre elle. Elle avait l’impression qu’il cherchait à se prouver quelque chose à lui-même. Il parlait peu de son propre passé, bien qu’elle soit parvenue à en glaner quelques éléments. Sa mère l’avait élevé, il était son fils du milieu et pas particulièrement aimé. Son père réapparaissait de loin en loin, généralement soûl, et battait Ben. Il ne supportait pas l’idée d’avoir un fils écrivain, poète ou pratiquant un art quel qu’il soit. Quand Ben eut quinze ans, son père tomba sur quelques-uns de ses poèmes, la plupart exprimant ses fantasmes sexuels. Après l’avoir battu, il jeta son fils dehors. Ben ne survécut que parce qu’il était un battant. Il atterrit à Harlem où il tomba amoureux du passé récent du quartier.
Elle en savait si peu sur ce passé, et sur l’histoire des Noirs en général. Pendant presque toute sa vie, Ruthana avait toujours entendu répéter que les Noirs étaient, à quelques spectaculaires exceptions près, des paysans analphabètes, incapables d’apprendre quoi que ce soit, séparés de la jungle par quelques générations à peine. C’est seulement à la faculté qu’elle avait commencé à se sentir fière de son peuple et de ce qu’il avait accompli, en entendant parler de certaines réussites spectaculaires de Noirs, dans des circonstances où ils auraient normalement dû échouer. Elle voyait là un paradoxe. Si l’exception confirme la règle, pourquoi cela ne s’appliquait-il pas aux Noirs ?
Par exemple, si Mme C. J. Walker avait pu devenir multimillionnaire dans les années vingt, qui plus est à Memphis, pourquoi la plupart des femmes noires se voyaient-elles reléguées dans des emplois subalternes ?
« C’était différent à l’époque, hasarda Ben en guise d’explication.
— Non, ce n’est pas vrai, répondit Ruthana. Pour la majorité des gens, c’était pire.
— Pour la plupart des gens, oui, c’était bien pire, convint Ben. Mais il existait des exceptions. Certaines personnes avaient de l’espoir. »
Il pensait à Marcus Garvey, son héros, l’un des personnages les plus fascinants de la Renaissance de Harlem. Garvey avait lancé un mouvement nationaliste noir qui, à son apogée, comptait plus de un million d’adhérents. Il préconisait un retour en Afrique, y voyant le seul espoir pour les Noirs américains, et fonda même une compagnie de navigation à vapeur pour y emmener ceux qui étaient prêts à franchir le pas.
« Bien entendu, ils se sont débarrassés de lui, conclut Ben amèrement. Ils l’ont jeté en prison, puis déporté à la Jamaïque. »
Il fixa le plafond.
« Ils se débarrassent de tous ceux qui se lèvent pour la défense du Noir. »
Ils étaient allongés côte à côte sur le lit. Cela leur arrivait souvent. Ils s’embrassaient, s’étreignaient, mais n’allaient guère plus loin.
Ruthana demanda : « Qui s’est débarrassé de lui ?
— Difficile de donner des noms. C’est trop facile de se contenter de dire “les Blancs”. Le gouvernement ? Il a joué un rôle. C’est surtout les capitalistes et les banquiers, ceux qui font réellement marcher le système et ne souhaitent pas le voir changer. Ils ne veulent pas devoir offrir un salaire décent aux Noirs parce que d’après eux ça mettrait l’économie par terre. En tout cas, ils disent que c’est ce qui a tué le Sud. »
Il lui caressa les cheveux.
« Je t’aime, chuchota-t-elle.
— Je sais. »
Mais il ne lui dit pas qu’il l’aimait.
Elle avait voulu s’empêcher de tomber amoureuse de lui : c’était bête de tomber amoureuse d’un homme qui ne l’était pas d’elle. Ce fut en vain : elle l’adorait.
Une seule ombre venait ternir son bonheur avec Ben : elle s’inquiétait pour Ernestine, souffrante. Flora était partie pour Chicago afin de l’aider et avait instinctivement trouvé un début d’explication au problème de sa belle-fille. Elle en avait fait part à Ruthana qui était d’accord avec son diagnostic, sans avoir la moindre idée d’un traitement.
Ernestine avait grandi dans une petite ville de province jusqu’au jour où, entraînée par Willie dans la grande ville, ils avaient fondé un foyer. Ernestine avait dû faire tourner son ménage, s’occuper de son homme, porter ses enfants, les élever et travailler aussi, avec un mari qui n’était presque jamais là parce qu’il faisait deux métiers, afin de pouvoir offrir une vie meilleure à leurs enfants. Forcément Ernestine était tombée malade. Elle n’avait aucune famille proche vers qui se tourner pour demander de l’aide, seulement des étrangers. Elle avait Willie. Mais Ruthana connaissait bien son frère. C’était un homme bon et aimant, mais lui-même n’avait pas eu une vie facile. Elle savait en outre, par son travail au refuge, que le mariage change les hommes. Ils se sentent investis d’une mission précise dont ils doivent s’acquitter, une mission de pourvoyeur. Ils estiment que le bien-être de leur famille dépend de leur capacité à mettre du pain sur la table. Pour certains, cette responsabilité est écrasante, et Willie n’avait jamais été très doué pour partager ses sentiments.
Ruthana s’efforçait d’apporter sa contribution, en offrant ses conseils à Flora, mais comme ni l’une ni l’autre ne mesurait réellement la gravité du problème, elle ne pouvait pas grand-chose. Et puis un jour l’état d’Ernestine parut s’améliorer.
Le soir du jour où la Cour suprême décréta anticonstitutionnelle la ségrégation dans les écoles, Ruthana et Ben firent l’amour. S’ils avaient, certes, atteint leur but premier, ce ne fut un grand moment ni pour l’un ni pour l’autre. Ruthana le sentit déçu, et ne douta pas que c’était d’elle. Jamais elle n’aurait pu comprendre qu’il n’était déçu que par lui-même.
Elle savait pourtant comment l’atteindre.
« Parle-moi de l’Afrique », chuchota-t-elle. Il adorait en parler.
Alors qu’ils étaient allongés sur le lit étroit de sa chambre miteuse, Ben évoquait d’anciens et magnifiques royaumes et l’emmenait faire de fabuleux voyages.
De la splendeur de l’Égypte, avec son astronomie, ses mathématiques, la richesse spectaculaire de son architecture, jusqu’à l’Éthiopie, Saba et les mines de Salomon. Ils franchissaient les montagnes de la Lune pour remonter aux sources du Nil, avant de revenir à la côte, la côte des Épices, puis voguaient en felouque au large de plages fabuleuses jusqu’au Sud, riche de joyaux et d’or, ce Sud tellement pillé par les aventuriers colonialistes blancs, qui accumulèrent des fortunes inimaginables au prix de la sueur et du sang des Noirs.
Après avoir franchi le cap de Bonne-Espérance, le navire de son imagination remontait ensuite vers le nord, dépassant des déserts quadrillés de rivières de diamants ; il remontait vers les côtes couvertes de jungles à l’ouest, puis pénétrait à nouveau dans l’intérieur des terres jusqu’à l’antique ville de Tombouctou.
Des schémas africains se mêlaient dans l’esprit de Ruthana. La capitale du Nigeria s’appelait Lagos, et Cléopâtre, à plus de trois mille kilomètres de là, avait appartenu à la maison de Lagos. Ésope signifiait « Éthiopie », et les fables que les Blancs racontaient à leurs enfants avaient d’abord été contées par un certain Éthiopien d’Athènes. Les peuples du Nord différaient de ceux de l’Est, de l’Ouest et du Sud, mais tous étaient unis par la couleur de leur peau.
À l’exception du Sud où un régime cruel et pervers de ségrégation raciale était institué, Ben plaçait de grands espoirs dans l’Afrique. Dans plusieurs pays d’Afrique centrale, les Noirs s’étaient déjà soulevés contre leurs maîtres coloniaux, Anglais, Français ou Belges, et un jour ils obtiendraient l’indépendance, comme l’Inde avant eux.
Ben rêvait de jouer un rôle dans cette révolution. Il rêvait d’être un combattant de la liberté en Afrique et trouvait tolérable la violence qui s’exerçait contre les Blancs au Kenya. Ruthana était incapable de considérer cet écrivain et poète comme un révolutionnaire. Il était maigre comme une brindille, avec l’allure dégingandée d’un épouvantail et une flamboyance tout urbaine.
Mais lui disait : « La plume est aussi forte que l’épée. »
De cela, Ruthana était également persuadée. Elle ne doutait pas que les progrès récents de la législation américaine n’aboutissent finalement à la réalisation du rêve insaisissable de l’égalité. La Cour suprême venait d’exiger la déségrégation des écoles et même l’État de Géorgie semblait devoir se conformer à cet arrêt.
« Et tu crois vraiment que ces malades de sudistes vont s’allonger et dire amen ? lui demanda-t-il, surpris. Ils se préparent à la guerre là-bas, et un de ces quatre, ça va nous exploser en pleine figure. »
Comme souvent, il ne se trompait pas. Une femme mit le feu aux poudres en refusant de céder son siège dans l’autobus à un Blanc et un jeune pasteur organisa le boycott des bus.
« J’y vais », annonça Ben. Ce fut l’un de ses cadeaux de Noël à Ruthana.
« Non. » Elle le supplia, inquiète pour lui, ou peut-être parce qu’elle redoutait la vie sans lui.
« Il le faut, insista-t-il. Nous devons être debout pour pouvoir être comptés. »
Elle était d’accord, tout en ne supportant pas l’idée qu’il s’en aille. De même qu’elle était incapable de concevoir Ben combattant en Afrique, elle ne pouvait l’imaginer dans le Sud, incapable d’envisager qu’il puisse s’y trouver en sécurité. Son simple aspect, allié à sa personnalité extravertie, suffirait à pousser les Blancs du Sud à s’en prendre à lui.
Elle savait pourtant qu’elle ne pouvait l’arrêter. Il devait partir, autant pour lui-même que pour la cause qu’il défendait, comme s’il devait se prouver quelque chose à lui-même. Ils firent l’amour cette nuit-là, et pour tous deux l’expérience fut intense et satisfaisante, comme si la perspective de combats imminents et peut-être dangereux avait fait de lui l’homme qu’il avait toujours rêvé d’être.
Elle pleura pour lui, sans lui montrer ses larmes. Elle parla à Luke, qui se déclara pour, bien qu’il ne partît pas lui-même. Le Sud était un champ de bataille important, mais la guerre ne se limitait pas à ces États. Les victoires décisives seraient remportées dans les villes du Nord. Les enseignements du jeune prêcheur musulman Malcolm X, qui prédisait l’impitoyable violence urbaine à venir, l’impressionnaient.
Ben s’en alla comme un soldat part à la guerre, et Ruthana ne savait pas si sa peur et ses larmes étaient celles d’une mère ou celles d’une amante. Puis elle comprit qu’elle ne pourrait le laisser seul. Ayant obtenu un congé sans solde au refuge, elle projetait de rejoindre Ben dans l’Alabama quand Flora l’appela pour lui annoncer qu’Ernestine était à l’article de la mort.
En revoyant sa famille, Ruthana se rendit compte à quel point elle avait changé en six ans de vie à New York. Elle avait acquis une confiance en elle et une subtilité qui incitait chacun à se tourner vers elle presque comme vers un chef de famille. Ils écoutaient ce qu’elle avait à dire et, lorsque le naturopathe consulté sur sa recommandation guérit Ernestine, ils la crurent.
Ruthana, elle, n’avait jamais pensé que le naturopathe puisse faire grand-chose, mais les années passées dans une communauté cosmopolite lui avaient enseigné que des possibilités de guérison existaient en dehors de la médecine traditionnelle occidentale. L’état d’Ernestine était tellement désespéré que cela valait la peine de tout tenter, et si le naturopathe obtint certains résultats, Ruthana ne doutait pas que pour guérir sa belle-sœur il faille davantage que de la pomme râpée et du yaourt.
Elle partit pour l’Alabama avec sa famille très présente à l’esprit. Elle avait aidé Ernestine et pensait pouvoir aider Willie. Booker était un amour et Diana s’était épanouie en sa compagnie, voyant en elle une Noire qui faisait quelque chose de valable. C’était Don le véritable problème. Ruthana était persuadée qu’il avait de mauvaises fréquentations et était déjà initié à la marijuana.
Puis ce fut l’Alabama et Ben, et une curieuse façon d’aimer. Et sa famille passa au second plan après ses aventures.
Dans un premier temps, Ben avait adhéré à un groupe d’adeptes du Dr Martin Luther King, mais ceux-ci étaient partisans de la non-violence, et Ben était très favorable à l’action, fût-elle violente. Il s’associa ensuite à un petit groupe de radicaux dissidents, des têtes brûlées dans son genre, qui parcouraient tout le Sud pour se rendre là où ils pensaient qu’il pouvait y avoir de l’action ou même pour la provoquer.
Ruthana fut affolée de ce que Ben soit devenu un tel extrémiste, mais elle lui était devenue presque accessoire. Il fut heureux de la voir, et ils se comportèrent comme des amants, mais tout son cœur était pris par son combat.
Ils partirent pour Tallahassee en Floride pour participer au boycott des autobus, et quand de petites bagarres éclataient avec des Blancs qui protestaient, Ben était toujours en première ligne. Quand l’Association nationale pour l’avancement des personnes de couleur contraignit l’université de l’Alabama à intégrer son premier étudiant noir, Ben, Ruthana et leurs amis étaient là. Ils s’autoproclamèrent en outre gardes du corps de tout enfant noir se rendant pour la première fois à l’école blanche et, même dans des circonstances où aucun acte de violence n’était prévisible, Ben trouvait généralement le moyen de se battre avec des Blancs furieux dans les ruelles. Ils organisaient des meetings de protestation, souvent simplement pour provoquer une réaction des extrémistes blancs, laquelle pouvait aller jusqu’aux lances d’incendies et à l’arrestation.
Au bout de deux mois, Ruthana en eut assez. Son congé sans solde tirait à sa fin, ce qui lui fournit l’excuse nécessaire.
« Je ne rentre pas, déclara Ben.
— Je sais. »
Ils se quittèrent, amis plutôt qu’amants. Elle, pourtant, l’aimait.
« Je t’aime, dit-elle.
— Je sais. »
Il l’embrassa, lui souhaita bonne chance, et elle l’étreignit, puis lui fit promettre de se montrer prudent tout en sachant qu’elle perdait son temps.
Elle repassa par Chicago parce qu’elle avait à faire auprès des siens. Elle endossa le rôle de conseillère pour les membres de sa famille et passa des heures à discuter avec Willie. Elle lui expliqua qu’il n’était pas seul à éprouver ses sentiments, que de nombreux hommes se sentaient submergés par la responsabilité d’une famille. Elle lui fit remarquer en outre qu’Ernestine se sentait dépassée elle aussi, et n’avait que peu d’amis à Chicago vers qui se tourner pour demander de l’aide. Si lui avait choisi cette ville, Ernestine, elle, était venue là seulement parce que Willie l’avait exigé, se coupant ainsi du soutien des siens. Il devait devenir l’ancre qui la maintenait en place, et non l’écueil sur lequel elle s’échouait.
Elle commençait à mieux comprendre Diana. Celle-ci, sachant de quoi souffrait sa mère, était résolue à ne pas évoluer de la même façon.
« Je suis fière d’être noire, disait la jeune fille. Il n’est pas question que je me laisse persuader que je suis inférieure simplement à cause de la couleur de ma peau. » Si Diana admirait les Musulmans noirs, elle adorait les radicaux jeunes et agressifs du Black Power, dont la voix se faisait entendre de plus en plus fort. Ruthana l’incita à la prudence, tout en se demandant pourquoi. Pourquoi ne se lèveraient-ils pas pour exiger ce qu’on ne leur accordait qu’au compte-gouttes ? L’idée que Ben et Diana auraient formé un couple magnifique, des âmes sœurs, la fit sourire…
Elle essaya de parler à Don et crut sentir qu’il était heureux de la trouver prête à l’écouter. Elle doutait pourtant de pouvoir aller très loin dans le peu de temps dont ils disposaient. Elle conseilla gentiment à Willie de relâcher un peu la pression sur le garçon, car celle-ci était à l’origine de son problème, tout en étant intimement persuadée que le mal était déjà fait.
Elle adorait Booker – tout le monde adorait Booker – mais le plus grand bonheur de Ruthana, c’étaient les instants qu’elle passait en compagnie de sa mère.
Si Flora n’avait pas changé, elle avait évolué. Ruthana fut émerveillée de constater qu’une femme de l’âge de sa mère, aussi conservatrice et ayant reçu une éducation aussi limitée, puisse s’accommoder d’idées nouvelles, extraordinaires. Elle n’ignorait pas qu’au fond d’elle-même Flora avait été très choquée à l’idée d’emmener Ernestine chez un naturopathe. Et ce fut l’occasion pour elle de réaliser combien elle en savait peu sur sa mère et sur l’amour.
Flora aurait fait n’importe quoi pour aider Ernestine. Le besoin primordial de protéger sa famille transcendait toutes ses convictions.
« Si seulement on avait connu quelqu’un comme lui quand ta mère était mourante », lui dit Flora.
Ruthana l’interrogea au sujet des Musulmans noirs.
« Des blasphémateurs ! s’indigna Flora. Mais ça fait quand même réfléchir. »
C’est alors que Ruthana s’aperçut que sa mère avait cessé de dire « de couleur » pour se décrire comme Noire.
Elle ne lui parla pas de Ben. Elle n’avait parlé de lui à aucun membre de sa famille, pas même à Luke, car elle n’en voyait pas l’intérêt. Il avait été un ami, son ami le plus proche, un ami intime, mais elle ne savait pas trop s’ils étaient amants, et se sentait trop peu sûre de sa relation avec lui pour chercher à la définir.
Elle ne parlait de lui à personne, sauf à Zora qu’elle ne voyait plus que de loin en loin car les deux amies s’étaient éloignées l’une de l’autre. Zora était tombée amoureuse d’un homme qui vivait à Pittsburgh et était partie s’installer avec lui.
Ruthana préférait laisser sa famille croire qu’il n’y avait personne dans sa vie car c’était devenu vrai : il n’y avait en effet plus personne dans sa vie.
Elle quitta Chicago pour New York où, pendant un an, elle ne reçut aucune nouvelle de Ben. Un jour, il lui téléphona afin de lui dire qu’il était à Washington pour le Pèlerinage de Prière, et cet événement, quoique essentiellement religieux, l’inspirait. Il devait se dérouler au Lincoln Mémorial où l’on attendait une foule de trente mille personnes. Il lui dit qu’il n’avait jamais été aussi heureux. Le Sud était au bord de l’explosion.
« Je t’aime, dit Ruthana.
— Je sais, » répondit Ben.
Le fait de lui reparler rouvrit la blessure dans son cœur qu’elle croyait guérie. Elle pria pour sa sécurité.
Elle entretenait avec Dieu une relation ambiguë. Elle croyait, tout en ne sachant pas vraiment en quoi. Elle continuait d’assister chaque dimanche à l’office de l’Église baptiste d’Abyssinie, par habitude, et parce que ces expressions de dévotion qu’elle aimait lui étaient nécessaires. Mais elle restait extérieure à l’Église, comme elle l’était à la vie, affectée, profondément affectée, mais sans jamais être engagée.
Ben avait raison. La situation était explosive dans le Sud, et pas seulement là-bas. L’université de Little Rock dans l’Arkansas renonça à la ségrégation, mais la garde nationale dut intervenir pour protéger ses neuf étudiants noirs. À New York, le héros de Luke, Malcolm X, prit la tête d’une manifestation devant un poste de police parce que les policiers avaient tabassé un homme appartenant à la Nation d’Islam.
Le Ghana, premier pays d’Afrique à gagner son indépendance, nomma un ambassadeur aux Nations unies. Ruthana s’amusa de ce simple événement qui mettait en lumière toute l’absurdité de la ségrégation. D’un côté, les États-Unis accueillaient favorablement le vent de changement qui balayait l’Afrique, mais en même temps l’arrivée de diplomates africains à Manhattan se révéla un vent presque trop violent : elle suscita un certain chaos et de nombreuses réflexions car la plupart des meilleurs restaurants et hôtels de la ville pratiquaient encore la ségrégation. Cela ne devait pas durer, mais Ruthana se demanda ce qui se passerait si d’aventure l’un de ces diplomates devait se rendre, mettons, à Atlanta.
Le vent du changement ne soufflait pas seulement sur l’Afrique, mais balayait également l’Amérique. Si Ruthana ne prit aucune part active à la révolution, elle devint l’un des minuscules rouages du mécanisme qui l’entraînait, car elle agissait en son point le plus chaud, dans la rue d’où tout partait.
Un jour, elle était à son bureau où elle s’efforçait de trouver un logement pour une mère de neuf enfants, sans revenus et abandonnée par son mari, quand un jeune homme bien mis s’approcha d’elle. Elle eut l’impression de le connaître, sans pouvoir le situer.
« Mademoiselle Palmer ? »
Elle le reconnut aussitôt qu’il eut parlé, à sa voix. C’était un ami de Ben qu’elle avait connu dans le Sud. Elle sentit sa gorge se nouer. Il avait une attitude trop grave pour être porteur de bonnes nouvelles.
« C’est Ben, n’est-ce pas ? dit-elle dans un murmure.
— Je suis désolé », constata-t-il avec simplicité.
Ben était mort. Personne ne savait précisément ce qui s’était passé. Ils se trouvaient dans le Mississippi. Une dispute avait éclaté après qu’une femme blanche se fut plainte que Ben lui ait fait des avances. La querelle avait dégénéré en bagarre, mais celle-ci avait abouti à une solution. Puis Ben était parti acheter des cigarettes et n’était jamais revenu.
La police avait retrouvé son corps le lendemain matin, à demi submergé dans une rivière boueuse, battu à mort.
Elle se réfugia à l’église, le seul endroit qui lui vînt à l’esprit. L’endroit était vide, comme son cœur, et elle n’y trouva aucune consolation.
Elle téléphona à Zora, qui décida aussitôt de revenir à New York, mais Ruthana l’en dissuada. Elle se demanda ensuite pourquoi elle l’avait appelée.
Elle rentra chez elle et essaya de pleurer, mais les larmes ne vinrent pas. Elle déambula dans les rues, en quête de compagnie et de réconfort. Mais même si de nombreuses personnes la connaissaient, personne ne devina ce dont elle avait besoin ou ne songea à le lui offrir.
Elle se sentait totalement seule ; jamais elle n’avait éprouvé un sentiment de solitude aussi intense. Elle partit à la recherche du seul être susceptible de la comprendre. Elle alla trouver Luke.
Il ne savait pas ce qui lui était arrivé, seulement qu’il y avait quelque chose, fi quitta son bureau et la raccompagna à pied chez lui, jusqu’à Jessica qui riait avec ses enfants.
Ce furent les enfants qui provoquèrent ses larmes. Sans le faire exprès, simplement parce qu’ils étaient tellement heureux et innocents, tellement indifférents au monde, tellement aimants et aimés.
Aimés surtout.
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