Mama Flora

Alex Haley · Chapitre 23 sur 51

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Mama Flora

Chapitre 23

 

Albie, le père d’Ernestine, était mécanicien. Il avait travaillé toute sa vie pour Caleb Brandon, et au fil des ans, il s’était forgé une réputation de véritable magicien pour tout ce qui concernait les automobiles, depuis les premières Ford modèle T brinquebalantes jusqu’aux énormes et élégantes berlines modernes. Ce savoir-faire, Albie l’avait acquis en travaillant sur les camionnettes et les véhicules agricoles que possédaient les quelques Noirs qui en avaient les moyens ; il avait d’ailleurs réussi à prolonger leur existence bien au-delà des limites naturelles.

À mesure que la nouvelle de son remarquable talent pour la mécanique se répandait dans tout Stockton et ses environs, un nombre croissant de Blancs avaient conduit leurs précieuses voitures à la station-service de Brandon, afin de les confier aux bons soins d’Albie. Jusqu’à une période récente, les Blancs avaient composé la majeure partie de la clientèle d’Albie, parce qu’ils étaient les seuls à pouvoir s’offrir des véhicules de qualité, ce qui ne l’empêchait pas de trouver toujours le temps de s’occuper d’une camionnette appartenant à un frère de race. Et puis, lorsque Pete Lanier acheta une superbe Chrysler neuve, ce fut Albie qui devint le gardien de son moteur ; désormais un certain nombre de Noirs de Stockton possédaient des automobiles ; il y en avait même trop pour le seul Albie. Il persuada donc Caleb Brandon d’embaucher comme apprenti Andy, le petit ami de Clara, qui étudiait pour devenir ingénieur.

Albie avait attendu qu’Ernestine eût quinze ans pour devenir propriétaire d’une voiture, déclarant qu’il n’avait pas les moyens de s’en offrir une. Il eut alors l’occasion d’acheter une Oldsmobile, esquintée dans un accident. L’ayant installée dans un coin du garage de Caleb, il passa plusieurs années à remettre le moteur en parfait état de marche, sous sa carrosserie redevenue rutilante.

Cette voiture faisait sa joie, mais il s’en servait rarement. Elle était beaucoup trop précieuse et, comme il le disait, il n’avait jamais tout à fait fini de la retaper, il y avait toujours un petit détail à régler. En revanche, il faisait souvent semblant de la conduire. Tout seul le soir dans le garage, les jours où il travaillait tard, Albie s’asseyait dans sa voiture chérie et partait pour des destinations imaginaires. Il mettait rarement le moteur en route ; il lui suffisait de faire lui-même vroum, vroum, vroum, et il était content.

Il avait sorti sa voiture le jour du mariage de sa fille aînée, Henrietta, et son apparition au grand jour avait fait sensation, car c’était une superbe automobile, luisante, lustrée, ronronnant ses discrets vroum-vroum. Après la cérémonie, elle avait regagné le garage, d’où elle ne sortait que pour les grandes occasions.

Ce soir, c’était une de ces grandes occasions. Willie revenait à Stockton, mais ce n’était pas pour lui qu’Albie avait pris sa voiture. C’était pour faire plaisir à Flora, pour fêter dignement le grand honneur qui lui était accordé.

Et c’était aussi pour Ernestine.

Albie ne comprenait pas la complexité des sentiments de sa fille envers Willie ; il reprochait à ce dernier son absence prolongée, mais il savait qu’Ernestine l’aimait profondément. Si Willie faisait un retour triomphal de Chicago, Ernestine irait à sa rencontre avec toute la pompe qu’Albie serait en mesure de mettre à sa disposition.

Willie devait arriver par le train de nuit qui s’arrêtait à Stockton vers une heure du matin. Albie et Ernestine allèrent chercher Flora ; ils ne passèrent pas inaperçus dans sa petite rue où l’on voyait rarement s’aventurer des voitures, et jamais d’aussi belles que l’Oldsmobile.

Flora avait revêtu ses habits du dimanche, de même que Ruthana qui, bien qu’elle n’eût que treize ans, avait été autorisée à veiller jusque-là. Flora prit place à l’arrière du véhicule avec Ruthana et ils se dirigèrent vers la gare, en adressant des signes de tête impérieux aux rares passants qui s’arrêtaient pour admirer l’automobile.

À la gare, les femmes attendirent dans la voiture, pendant qu’Albie ouvrait le capot et vérifiait le moteur, jusqu’au moment où l’on entendit le train qui arrivait.

Alors, Flora fut incapable de se contenir davantage. Depuis qu’Ernestine lui avait annoncé le retour imminent de son fils, elle vivait sur les nerfs, frémissant de plaisir anticipé, et elle était désormais dans un état d’agitation presque palpable.

« Le voilà ! s’écria-t-elle en se dépêchant de sortir de la voiture, voilà mon garçon qui revient ! »

Ernestine était étrangement émue et fascinée. Elle était contente de revoir Willie, à la fois excitée et vaguement inquiète, mais l’émotion de Flora était tellement plus forte, plus noble, c’était l’amour d’une mère pour son fils absent. Ernestine se demanda s’il en était toujours ainsi, si elle éprouverait la même chose quand elle serait mariée et qu’elle aurait des fils, et un instinct tout au fond d’elle-même lui disait que oui.

Mais les filles alors ? Qu’en était-il des filles ? De Ruthana ?

Ernestine réfléchit aux liens qui les unissaient, sa sœur et elle, à leurs parents. Elle savait que ceux-ci les aimaient toutes les deux, qu’ils étaient incontestablement fiers d’elles, qu’ils ne songeaient qu’à les gâter, qu’ils étaient obsédés par leur sécurité et leur bien-être, mais s’il y avait eu un frère, auraient-elles dû, Henrietta et elle, lui céder la première place ?

Alors, que pouvait ressentir Ruthana ? Ernestine connaissait la véritable histoire de la petite, elle savait qu’elle était non pas la fille, mais la nièce de Flora, non pas la sœur, mais la cousine de Willie, et même si Ruthana appelait toujours Flora « Maman », et ne se connaissait pas d’autre famille, et même si Flora tournait autour de Ruthana comme une mère poule, n’y avait-il pas une composante d’amour qui manquait à la vie de Ruthana ?

Une grande affection pour la fillette envahit Ernestine, une affection de sœur pour quelqu’un qui avait besoin d’être guidée et chérie, comme Henrietta avait chéri sa sœur cadette. Pendant qu’elles attendaient le train, elle passa son bras autour des épaules de Ruthana et elle sentit sa gratitude.

Le train s’arrêta dans un chuintement, éructant sa fumée, puis la vapeur se dissipa : Willie était sous leurs yeux.

« Oh, nom d’un chien », murmura Albie, et il regarda sa fille en se demandant quelle allait être sa réaction. Ernestine ne dit rien, et son expression ne trahissait aucune des émotions qui l’habitaient, mais Ruthana fit entendre un petit rire.

Le Willie qui se tenait devant eux n’était pas celui qu’ils avaient vu partir.

Le Willie d’avant était un jeune campagnard, simple et bon enfant, qui se fondait dans la foule. Celui qui venait d’arriver était un citadin pimpant et policé, qui tranchait nettement sur la masse de ses semblables, et qui, de l’avis d’Albie, était légèrement ridicule.

Il portait un costume de zazou, couleur de mandarine, dont le veston, cintré à la taille, s’évasait largement jusqu’aux genoux. Sa chemise était d’un jaune canari éclatant, avec un long col mou. Il portait une cravate en plumetis orange vif. Son pantalon devait bien mesurer dans les soixante-quinze centimètres de large aux genoux, se resserrant radicalement jusqu’aux revers qui encerclaient la cheville. Une longue chaîne en imitation or faisait une boucle sous le veston. Les souliers étaient d’un orange jaunâtre, avec des semelles aussi minces que des feuilles de papier et des extrémités recourbées en pointe comme des bananes.

Il était coiffé d’un énorme feutre orange foncé, dont le bord lui retombait sur les yeux, avec une plume fichée dans le ruban. Les bagues qu’il avait aux doigts, et ses boutons de manchette démesurés, ornés de fausses pierres précieuses, étincelaient, faisant concurrence aux étoiles.

Mais quelle que fût son opinion sur sa tenue, Flora ne vit qu’une chose, son Willie.

Elle avança lentement vers lui, tandis qu’il s’approchait d’elle d’une démarche chaloupée, puis il la prit dans ses bras, la soulevant du sol, la serrant fort, l’étreignant, et la faisant tournoyer dans les airs.

En observant leur réunion, Ernestine eut une petite révélation. À l’extérieur, Willie était pur citadin, mais lorsqu’il serra sa maman dans ses bras, on vit percer en dessous l’ancien Willie tout simple, et Ernestine comprit qu’il était soulagé d’être de retour chez lui.

Flora pleurait et Willie riait, les larmes aux yeux ; il la reposa et lui dit de ne pas faire la bête, de ne pas pleurer, puisqu’il était enfin de retour. Il se tourna ensuite vers Ernestine, en ôtant son chapeau.

« Oh, nom d’un chien, répéta Albie à la cantonade. Mais qu’est-ce qu’il a été nous chercher là, ce garnement ? »

Les cheveux de Willie, naguère crépus et coupés ras, formaient à présent une crinière luisante et raide, d’un noir de jais, rejetée en arrière pour former sur la nuque une espèce de queue de canard.

Ernestine ne put s’empêcher de rire en se précipitant dans ses bras pour l’embrasser.

« Qu’est-ce que t’as fait à tes cheveux ? dit-elle en pouffant.

— Je les ai fait défriser, répondit Willie en souriant. C’est chouette, hein ? »

Ernestine ne discerna pas dans sa voix d’orgueil, ni de bonheur. Elle y entendit le besoin d’approbation.

« C’est différent », dit-elle en riant. Elle ne trouva rien de plus élogieux à dire, mais elle lut dans les yeux de Willie que ça ne suffisait pas.

L’arrivant se tourna vers Ruthana, qui attendait patiemment à la périphérie du petit groupe. Ruthana était toujours à la périphérie des choses.

« Dis donc, Ruthana, s’écria Willie d’un ton chaleureux, qu’est-ce que t’as grandi ! »

Il la serra dans ses bras. Puis il lui chuchota quelque chose, quelques mots rien que pour elle, qui lui firent un plaisir tout à fait démesuré.

« J’ai vu ton papa à Chicago, dit Willie doucement. Il t’embrasse très fort. »

Ce n’était pas vrai. George avait à peine mentionné Ruthana quand ils s’étaient retrouvés à Chicago, et de toute façon cela faisait plus de trois ans qu’il ne l’avait pas vu, mais il dit cela pour être gentil, poussé par son affection, et Ruthana se sentit comblée.

« Comment il est, mon papa ? » chuchota-t-elle.

Ernestine en resta ébahie. Jamais l’idée ne lui était venue que ce père absent pût compter autant pour Ruthana. Elle espérait que Willie allait lui répondre ce qu’elle avait besoin d’entendre, et elle fut ravie de voir que c’était le cas.

« Ton papa ? dit Willie. C’est un brave homme, qui travaille dur. »

Il se tut un instant, comme s’il n’était pas très sûr de ce qu’il devait dire, puis il trouva les mots qu’il fallait.

« C’est un homme en or, ajouta-t-il. Exactement comme le soleil. »

Les lèvres de Ruthana tremblèrent et elle ne put retenir une larme qui vint mouiller le coin de son œil. Elle détourna le regard.

Willie échangea une poignée de main avec Albie, en lui donnant du « m’sieur », et Albie raccompagna tout le monde chez Flora. Ils entrèrent tous pour assister au retour au bercail de Willie.

« T’es dans ton ancienne chambre, lui dit Flora. Ruthana dormira avec moi. » Elle se tourna vers la fillette. « Il est temps d’aller au lit, ma poulette. »

Ruthana mourait d’envie de rester, pour parler à Willie, pour savoir comment était la vie à Chicago, pour l’entendre raconter tout ce qu’avait fait l’être éblouissant qu’il était devenu, et surtout pour avoir des nouvelles de son père, mais elle ne discuta pas. Elle ne discutait jamais. En fillette obéissante, elle dit bonne nuit à tout le monde et disparut dans la chambre de Flora.

Willie emporta sa valise sur la terrasse fermée qui était devenue la chambre de Ruthana, et Ernestine l’accompagna. La structure de la pièce n’avait pas changé, mais certains détails laissaient désormais deviner qu’elle était occupée par une fille : des photographies découpées dans les magazines, et un oreiller à froufrous sur le lit étroit et inconfortable.

« C’est bon d’être à la maison, dit Willie.

— T’es resté parti drôlement longtemps, Willie, répondit Ernestine.

— Ouais, dit-il en regardant autour de lui. Trop longtemps, peut-être bien. »

Il s’approcha d’Ernestine et lui passa les bras autour de la taille. Il l’embrassa et même sa façon d’embrasser était différente, plus agressive, plus expérimentée. Ernestine se laissa faire, bien qu’elle ne fût pas du tout sûre d’avoir envie d’être embrassée par cet homme qu’elle ne connaissait pas.

Willie mit fin à ce premier baiser et plongea son regard dans celui de la jeune fille ; elle eut alors une autre petite révélation, sans trop savoir à quoi elle la devait.

« Beaucoup trop longtemps », chuchota Willie.

Elle eut la nette impression que Willie n’aimait guère l’homme qu’il était devenu.

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