Mama Flora
Willie
DEUXIÈME PARTIE
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Willie
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19
Willie se réveilla en sentant une main lui presser légèrement le genou.
Il se frotta les yeux et regarda Taylor qui, du menton, lui indiqua la fenêtre.
« La Cité des Vents », murmura-t-il.
Willie pressa son visage contre la vitre.
Elle était là, dans le lointain, ses gratte-ciel se détachant comme des phares, appelant Willie à grands cris.
Le voyage avait été inconfortable. Le wagon des gens de couleur n’était encore qu’à moitié plein quand Willie y était monté, à Stockton, et il avait hissé sa valise dans le filet à bagages, avant de s’installer à côté d’une fenêtre, en face d’un homme plus âgé qui lui annonça qu’il s’appelait Taylor. Il avait été témoin des adieux de Willie et devinait plus au moins la situation du jeune homme.
« C’est ton premier voyage à Chicago ? » demanda-t-il, et Willie opina. Puis, parce qu’il avait un peu peur et que Taylor avait l’air brave, il lui avait avoué la vérité.
« C’est la première fois que je pars de chez moi. »
Taylor éclata de rire.
« Saperlotte, tu parles si je connais ! s’écria-t-il. Ça se voit tout de suite, d’ailleurs. T’as du coton dans les cheveux. »
Willie fut un peu vexé ; personnellement, il pensait avoir l’air plutôt affranchi et plein d’expérience, mais à mesure que le train continuait sa route, il comprit que Taylor disait vrai.
À chaque arrêt, des gens montaient à bord, et Willie vit se reproduire à de multiples reprises la scène qui avait accompagné son propre départ : des jeunes gens – car c’étaient presque toujours des jeunes gens – faisant leurs adieux à leur famille. Quand ils quittèrent enfin l’État du Tennessee, la voiture était pleine, et Willie se prenait pour un vétéran. Il avait déjà commencé à faire la différence entre ceux qui partaient pour le Nord pour la première fois – les ploucs, les campagnards, engoncés dans leurs habits du dimanche – et leurs aînés qui, à ce que croyait deviner Willie, vivaient désormais à Chicago et se pavanaient dans leurs beaux costumes. Cela l’intimidait.
Les passagers continuaient à monter, s’installant où ils pouvaient, assis sur leur valise, envahissant les couloirs du wagon précédent, le premier des wagons réservés aux Blancs, lequel n’était qu’à moitié plein. Parmi certains régnait la camaraderie du voyage. Si une femme montait dans le train, quelques hommes, ceux qui étaient habillés comme Willie, se serraient les uns contre les autres pour essayer de lui faire de la place. D’autres, plus égoïstes, défendaient le petit espace qu’ils s’étaient assuré, et quelques disputes éclatèrent.
C’était presque invariablement l’homme déjà assis qui l’emportait, à moins que la femme ne fût jolie ou particulièrement agressive dans ses vitupérations.
Willie, parce qu’il ne savait pas comment se comporter et craignait de perdre sa place, son refuge, s’avachit sur son siège et fit semblant de dormir chaque fois que de nouveaux arrivants traversaient le wagon, en recherchant un coin où s’asseoir.
Pourtant, il y avait aussi des exemples de gentillesse. Taylor et les hommes assis près de Willie partagèrent leurs provisions, et chacun avait un petit quelque chose, car il n’y avait pas de wagon-restaurant pour les Noirs. Une fois que Willie eut compris les règles, il offrit sa tourte aux pommes de terre et ses côtelettes, que la plupart des autres refusèrent, puis, ensuite, au plus noir de la nuit, sa bouteille d’alcool clandestin, qui en revanche fut bien accueillie.
« T’en trouveras pas de la gnôle comme ça à Chicago, déclara Taylor après avoir lampé une solide rasade du liquide râpeux. C’est de la bonne. »
Pendant quelque temps, un climat de fête régna dans certaines parties du wagon, et des gens qui ne s’étaient jamais vus firent connaissance, déclinant leur identité, les plus timorés exprimant leur appréhension, les vieux de la vieille clamant leur forfanterie. Ensuite, Willie entendit qu’on jouait au poker quelque part, et il aurait donné gros pour pouvoir se joindre à la partie, mais il n’osa pas quitter sa place, sauf une fois, aux petites heures du matin, une fois que tout le monde fut bien installé, pour aller aux toilettes.
Il en profita pour transférer sa petite liasse d’argent liquide de ses chaussettes à l’intérieur de son caleçon. À en juger par toutes les histoires qu’il venait d’entendre, un jeune homme arrivant à Chicago risquait de voir très vite son argent lui fausser compagnie.
Il sombra dans le sommeil, mais il ne cessait de se réveiller, la tête pleine de tout ce que Taylor et les autres lui avaient raconté sur la vie dans la grande cité, sur les chausse-trapes qui guettaient l’arrivant, et les merveilles qui l’attendaient. Il dressa mentalement la liste de tous les endroits qu’il comptait visiter, les boutiques de la 47e Rue, le Régal Theater, où l’on pouvait voir des films et de vrais spectacles, en chair et en os, et aussi la salle de bal du Savoy. Ce qui le stupéfiait, et le réconfortait le plus, c’était que tous ces endroits étaient exclusivement fréquentés par des Noirs. Il s’efforçait d’avoir l’air averti, mais le campagnard reprenait perpétuellement le dessus.
« Et les Blancs, ils viennent ? demanda-t-il.
— Dieu du ciel, mon garçon, ils osent même pas approcher ! déclara Taylor, en se remettant à rire. Ils ont leurs endroits à eux. Sauf quelques-uns, le samedi soir, ajouta-t-il, les amateurs de velours de minuit, comme on dit. »
Willie hocha la tête, en homme qui a tout vu.
« Même les flics, ils sont de couleur, poursuivit Taylor. En tout cas, certains. »
Willie en conçut un vif soulagement. Il ne voulait rien avoir à faire avec les Blancs ; il ne les aimait pas ; ne les comprenait pas ; il leur en voulait de l’espèce d’autorité obscure et agressive qu’ils exerçaient sur lui. Il ne comprenait pas en vertu de quoi il était obligé de dire « m’sieur » à tous les salopards de petits Blancs, minables et ventrus, de leur obéir au doigt et à l’œil, et de s’écarter pour les laisser passer. Il appréciait la ségrégation, malgré tout ce qu’elle avait d’injuste, en ce qu’elle avait le mérite de le tenir, dans la plupart des cas, à l’écart des Blancs. Il y avait, à Stockton, un troquet spécialisé dans les hamburgers, le Star Café, où les Noirs était obligés de passer leur commande à la porte de service ; ils n’avaient le droit ni d’y pénétrer ni de se présenter à la porte principale. Eh bien, Willie n’y voyait aucun inconvénient.
Il avait cru que Chicago serait différent, qu’il devrait se plier à l’intégration et côtoyer chaque jour des gens qui d’emblée lui déplaisaient. Il était soulagé de savoir que ce ne serait pas forcément le cas.
« Les Noirs, ils peuvent tout faire là-bas ? » demanda-t-il à Taylor, exprimant un espoir en même temps qu’il posait une question.
À sa grande surprise, Taylor se mit à rire, ce qui l’irrita. « Retire donc le coton que t’as dans la tête, mon gars, dit Taylor. Côté Sud, dans le ghetto, ouais, ils nous fichent à peu près la paix. Mais sors de là, franchis la ligne de démarcation, et t’es dans le monde des Blancs. »
Willie s’installa confortablement pour se rendormir, en se jurant bien de ne jamais quitter le côté Sud, le ghetto, et il se réveilla en sentant Taylor lui presser le genou.
« La Cité des Vents », dit Taylor.
La campagne céda la place aux maisons, à des rangées et des rangées de petites boîtes – Willie n’en avait jamais vu autant –, et les gratte-ciel disparurent à sa vue. À mesure que le train continuait d’avancer, les édifices devenaient plus hauts – des immeubles d’habitation, des entrepôts et des grands magasins. Les passagers se mirent à rassembler leurs affaires, puis, enfin, le train pénétra en ralentissant dans la gare de l’Union.
Willie espérait à moitié que Taylor resterait auprès de lui, pour le guider à travers ce bâtiment énorme et inconnu, lui en indiquer les étranges routines, mais quand le train s’immobilisa, Taylor se leva, serra la main de Willie, lui souhaita bonne chance, et disparut parmi la foule.
Willie descendit du wagon, cramponné à sa valise, et suivit le flux. La vague de passagers, déferlant avec une énergie à laquelle il n’était pas habitué, avançant tous dans la même direction, l’entraîna le long du quai jusque dans le hall, puis elle se dispersa, laissant Willie seul et bourrelé d’incertitudes, au milieu d’une foule d’inconnus.
Il resta planté à contempler tous ces gens affairés qui passaient autour de lui et paraissaient à présent blancs pour la plupart ; en dehors de lui, chacun, lui sembla-t-il, savait parfaitement où il allait. Il tira de sa poche un morceau de papier sur lequel était inscrite l’adresse de son oncle et chercha du regard quelqu’un pour l’aider.
Il aperçut une planche de salut – du moins l’espérait-il – sous la forme d’un employé en uniforme coiffé de la casquette rouge des porteurs ; il s’agissait d’un Noir grisonnant, d’un certain âge, qui poussait sans se presser un chariot chargé de bagages, derrière un couple blanc.
Willie s’approcha et se mit à marcher à ses côtés, en lui tendant son bout de papier.
« Vous pourriez me dire comment aller à cette adresse, m’sieur ? »
Au premier coup d’œil, le porteur devina l’histoire de Willie et se revit au même âge. Sans s’arrêter il prit le bout de papier.
« C’est la première fois que tu viens ici, pas vrai ? » dit-il en sachant parfaitement ce que Willie allait répondre. Le jeune homme se contenta d’incliner la tête. « Si tu prends le métro aérien, tu vas te paumer, c’est sûr, gloussa le porteur. Et ce sera la même chose en bus. À mon avis, t’as intérêt à prendre un taxi. »
Willie s’affola. Il n’avait jamais pris de taxi de sa vie, mais il était sûr que ça devait coûter très cher.
« D’ici, j’imagine que t’en auras pour deux dollars environ, dit le porteur, répondant à la question que Willie n’avait pas osé poser. C’est dans tes prix ?
— Ouais, ça peut aller », dit Willie, soulagé. Deux dollars, c’étaient deux dollars bien sûr, mais c’était moins qu’il ne s’y attendait, et ça valait le coup, si ça lui permettait d’arriver sain et sauf.
« T’as qu’à me suivre jusqu’à ce que j’aie accompagné ces gens-là à leur taxi, ajouta le porteur. Et après je tâcherai de m’occuper de toi. »
Se sentant en sécurité en compagnie du porteur, Willie le suivit à travers l’énorme hall, en s’efforçant de ne pas se laisser trop impressionner par l’ampleur de l’édifice. Ils sortirent pour s’approcher d’une longue file de taxis jaunes. Le couple de Blancs monta dans le premier et le porteur y chargea leurs bagages.
Willie attendit, en regrettant amèrement d’avoir décidé de venir à Chicago. Le bruit était assourdissant, la bousculade le terrorisait. Et pourtant, il était tout excité de se trouver là. Par-dessus le vacarme de la circulation, il entendait son cœur battre à la fois d’euphorie et de peur.
« Viens donc, dit le porteur dont la voix le fit sursauter. On va te trouver un taxi qui connaît le côté Sud, où tu dois aller. »
Il héla un véhicule assez miteux, conduit par un mulâtre.
« Notre petit gars de la campagne voudrait aller au numéro 5000 Forestville, annonça le porteur. Ça fait combien d’ici ? »
Le chauffeur aussi devinait l’histoire de Willie et il s’empressa de gonfler légèrement son prix. « Trois dollars », dit-il. Le porteur regarda Willie, qui opina et fouilla dans sa poche à la recherche d’une pièce de vingt-cinq cents. Sa mère lui avait bien fait la leçon.
« Mais non, mon gars, t’auras besoin de chaque cent que tu possèdes avant d’en avoir fini, gloussa le porteur en refusant son offre. Dis voir, t’arrives d’où, tel que te voilà ?
— Moi, je viens de Stockton, dit Willie pendant que le porteur déposait sa valise dans le taxi. À quatre-vingts bornes de Memphis, dans le Tennessee. »
Le chauffeur de taxi dressa l’oreille. « J’ai un copain qui dit qu’il vient de Memphis, annonça-t-il. Comment c’est, ce bled ? »
Willie ne connaissait Memphis que par ouï-dire, mais il avait entendu parler de Beale Street, de la musique et de l’hôtel Peabody, ce qui lui fournit un sujet de conversation pendant le trajet. Le chauffeur n’avait de réel intérêt que pour Chicago et ce qui s’y passait, mais il écouta quelque temps, puis il se mit à indiquer à son passager les endroits et monuments connus quand ils passaient devant.
Les visages de la foule qui encombrait les trottoirs dénotaient leur progression. Au début, la plupart étaient blancs, à peine parsemés de quelques figures noires, mais cette proportion s’inversa à mesure qu’ils avançaient vers le sud, jusqu’au moment où toutes les physionomies qu’apercevait Willie étaient teintées d’une sympathique nuance de brun.
Le chauffeur vint enfin s’arrêter devant un immeuble de cinq étages dans une rue désordonnée, bordée d’autres édifices semblables. Willie le paya, rajouta un pourboire, le remercia, sortit du véhicule et resta planté sur le trottoir, sa valise à la main, ne sachant trop ce qu’il devait faire.
« Entre dans l’immeuble, lui conseilla le taxi en souriant dans sa barbe, sûr de lui dans cet univers familier. Tu verras un quatre sur la porte de l’appartement. T’auras qu’à frapper ou sonner. »
Willie le remercia encore une fois, pénétra dans le vestibule, trouva la porte correspondant au numéro quatre, et frappa. Pas de réponse. Il frappa une deuxième fois. Rien.
Il retourna dehors et s’assit sur le perron, sa valise à côté de lui. Il était tout prêt à observer la vie de la rue, de la cité, jusqu’au retour de son oncle. Il n’avait pas d’autre point de chute et ne voulait pas quitter le quartier. Cette adresse était sa bouée de sauvetage, c’était là qu’il dormirait cette nuit, et il avait besoin de cette sécurité.
Au début, la rue l’intrigua, avec ses hauts édifices en brique le long desquels couraient des escaliers de secours en fer, ses larges trottoirs et ses bouches d’incendie, ses automobiles de toutes les formes, toutes les tailles et toutes les couleurs, dont certaines étaient particulièrement criardes. Et les gens aussi le fascinaient. Personne ici n’avait de touffes de coton dans les cheveux, et les toilettes qu’il voyait le stupéfiaient ; de nombreuses femmes et quelques hommes portaient des couleurs très voyantes, parfois associées selon des combinaisons qu’il n’aurait jamais imaginées. Il baissa les yeux vers son costume du dimanche, tout fripé après son voyage, avec une tache de sauce sur le revers, et il se sentit bien pouilleux.
C’était un univers tout à fait différent de celui de Stockton et Willie avait l’impression que le mot « paysan » était marqué au fer rouge sur son front.
Il faisait chaud. Willie était fatigué, il n’avait guère dormi dans le train, et l’air qu’il respirait n’avait rien à voir avec celui de Stockton ; il était étouffant et malodorant, il ne sentait pas vraiment le frais. Le jeune garçon posa ses bras repliés sur ses genoux, y appuya sa tête et s’endormit.
Il se réveilla vers cinq heures. Le trottoir était bondé ; c’était l’heure où les gens revenaient du travail. De temps en temps, quelqu’un entrait dans l’immeuble ou en sortait, mais sans lui prêter la moindre attention, à l’exception d’une femme, chargée de provisions, qui le dévisagea fixement comme s’ils se connaissaient, avant de disparaître à l’intérieur.
Une heure plus tard, un grand gaillard bâti en force arriva devant le perron et s’immobilisa.
« C’est toi, Willie ? demanda-t-il.
— Oui, répondit-il.
— Alors monte donc, dit l’homme d’un ton jovial, en le précédant à l’intérieur de l’immeuble. Moi, je suis George. »
Il se retourna pour adresser à Willie un large sourire.
« Ton oncle, crut-il bon d’ajouter avec un clin d’œil. T’étais haut comme trois pommes la dernière fois que je t’ai vu. »
Willie se rappelait à peine George qu’il n’avait pas revu depuis l’enterrement de Josie, mais ses manières bon enfant le mirent à l’aise et il le suivit jusque chez lui.
« J’espère que t’as pas attendu trop longtemps, continua George en gravissant l’escalier. On travaille tous les deux, ma vieille et moi. »
Ellie, sa « vieille » comme il disait, n’était pas vieille du tout, puisqu’elle avait l’âge de George ; c’était une femme voluptueuse et bien en chair. C’était elle qui s’était arrêtée pour dévisager Willie assis sur le perron et elle l’accueillit avec désinvolture.
« Ah, j’étais sûre que c’était toi, dit-elle, et j’avais envie de te dire de monter, mais ici on peut pas se permettre de prendre des risques.
— Non, bien sûr, je comprends », murmura Willie.
L’appartement n’était pas grand, mais malgré un certain désordre il était confortable. Il n’y avait pas de chambre pour Willie.
« On n’a pas de place pour les invités, annonça George, mais tu peux dormir sur le canapé pour deux ou trois nuits. »
Ellie leur servit un repas pantagruélique : des côtes de porc à l’étouffée, de la purée de pommes de terre et des légumes verts ; tout en mangeant, George expliqua à Willie ce qu’il avait prévu pour lui.
« J’ai déjà dit deux mots à une vieille dame qu’a une chambre à louer. Quinze dollars la semaine, ou bien vingt avec le repas du soir compris. T’as assez de sous pour te payer ça, le temps de trouver du travail ?
— J’ai de quoi régler deux semaines, en tout cas, peut-être trois », murmura Willie, en faisant de rapides calculs dans sa tête. Trois semaines, quatre au grand maximum, se dit-il, et ça c’est juste pour vivre.
« Je peux pas te trouver du boulot dans les parcs à bétail, parce qu’en ce moment ils débauchent justement, pour partir plus à l’ouest, continua George. Je sais même pas combien de temps je garderai mon propre travail. »
Il jeta un coup d’œil à Ellie, et Willie devina entre eux des soucis d’argent. Il n’en fut pas étonné. À l’évidence, la vie était chère à Chicago.
« Mais j’ai un pote qu’est contremaître adjoint dans un grand entrepôt, reprit George sur un ton plus optimiste. Il dit qu’il peut te faire débuter lundi, pour un boulot temporaire, et que si tu te démerdes bien, il verra à te garder à plein temps. »
Willie poussa un énorme soupir de soulagement et lui adressa un sourire reconnaissant.
« Mais je peux te dire tout de suite qu’il faudra boulonner dur, l’avertit George. C’est presque aussi éreintant que de bosser comme bûcheron ou de charger les balles de coton, comme on fait chez nous.
— J’suis prêt à travailler, mon oncle », répondit Willie. Ellie ramassa les trois assiettes et les emporta dans l’espèce de réduit qui servait de cuisine.
Après ces mises en garde, George se détendit et alluma une cigarette. « Bon, dit-il en souriant, et maintenant donne-moi donc les nouvelles de Stockton. Comment va ma petite fille ? »
Willie le regarda, étonné. George était le père de Ruthana, mais il n’avait pas encore mentionné son nom. Il devina que ce silence n’était pas sans rapport avec Ellie, qui n’était pas la mère de Ruthana, aussi répondit-il à mi-voix.
« Elle va bien, très bien. Elle travaille bien à l’école. » Il se demanda ce qu’il devait confier à George et il décida d’essayer d’établir des liens entre eux.
« Elle voudrait aller à l’université », ajouta-t-il avec un grand sourire, en se disant que George comprendrait aussitôt que c’était impossible.
Mais la réaction de George fut très différente. Il regarda Willie, tout surpris, puis il sourit d’un air ravi.
« Ben, ça alors, c’est quelque chose », dit-il avec une note de fierté dans la voix. Il ne put s’empêcher de faire partager la bonne nouvelle.
« T’entends, Ellie ? lança-t-il. Y a ma petite qui veut aller à l’université. »
Ellie ne se laissa pas éblouir. Elle revint avec une tarte aux noix de pécan, un dessert acheté tout spécialement pour fêter l’arrivée de Willie.
« Pourquoi une petite Noire voudrait aller à l’université ? demanda-t-elle. À quoi ça pourrait bien lui servir ?
— Elle en est pas encore là, tu sais, elle est encore toute jeunette ! » s’écria aussitôt George, toujours prêt à aplanir les difficultés. Il se tourna vers Willie. « Ça lui fait quel âge ?
— Je crois que c’est huit ans, dit Willie en réfléchissant. Non, neuf. »
George émit un sifflement. « Neuf ans ? Ma petite fille ? Comme le temps passe. »
Il resta assis, à réfléchir, comme s’il se demandait où s’étaient enfuies toutes ces années, puis il sortit de sa rêverie.
« Et ta maman ? demanda-t-il. Comment elle va, cette excellente femme ?
— Elle va bien, très bien », dit Willie. Il répondit à toutes les questions que lui posa George sur les gens qu’il se rappelait, mais il était fasciné par Ellie, qui ne manifestait aucune espèce d’intérêt pour leur conversation. Elle ne mangea pas de tarte, car elle « faisait gaffe à sa ligne ».
« Et c’est qu’elle en a de la ligne à surveiller », plaisanta George, avec un grand sourire qui s’accentua quand elle lui envoya une tape ; il lui saisit la main au vol et l’embrassa.
Elle reporta son attention sur une pile de magazines, où il était surtout question de mode et de beauté, jusqu’au moment où Willie et George se furent dit tout ce qu’ils avaient à se dire. Aussitôt, elle se mit à raconter sa journée à George et il lui raconta le sienne ; Willie ne demandait pas mieux que de les écouter, comme s’il apprenait une nouvelle langue, un idiome parlé par deux personnes qui vivaient en couple depuis longtemps, phénomène qu’il ne connaissait pas.
Ils écoutèrent quelque temps la radio, puis Ellie dit bonsoir à Willie et passa dans la pièce voisine, la seule autre pièce de l’appartement.
« Déplie donc ce canapé, tu vas voir, ça devient un lit, dit George à Willie en lui montrant ce qu’il fallait faire. Tu sais où sont les cabinets. On se lève à six heures. Ça te va ?
— Ouais, mon oncle, merci », dit Willie. George passa dans la chambre à coucher et Willie fut content de rester enfin seul, et tout à fait en sécurité.
Malgré sa fatigue, il ne trouvait pas le sommeil. À Stockton, les nuits étaient silencieuses, mais à Chicago elles étaient pleines de bruits : le grondement ininterrompu de la circulation, des voitures qui passaient dans la rue, des conversations lointaines, des cris et des rires au-dehors, des aboiements de chien, et Willie crut même entendre, à un moment donné, un hurlement de femme.
Il entendit d’autres bruits aussi, en provenance de la chambre à coucher, des bruits qu’il aurait préféré ne pas entendre, qui constituaient une espèce d’atteinte à la vie privée. Il essaya d’enfoncer sa tête sous le coussin, mais George et Ellie n’étaient pas des amoureux discrets.
Il leur enviait leurs rapports, pas ceux qu’ils avaient à cet instant précis, mais tout ce qu’il avait pu voir de leur liaison ; ils paraissaient tellement à l’aise ensemble. On avait l’impression qu’ils formaient une paire unie contre le monde extérieur, partageant tout ce qu’ils avaient, se défendant mutuellement contre le mal. Cela le fit penser à Ernestine ; comme il aurait aimé l’avoir avec lui en ce moment, afin de partager avec elle les triomphes et les angoisses de la journée. Il restait encore un peu d’alcool dans sa bouteille et il en prit deux petites rasades, dans l’espoir qu’elles l’aideraient à s’endormir.
Puis une sorte de silence se fit, un silence inaccoutumé qui était ce qui se rapprochait le plus, dans une grande cité, de la véritable tranquillité.
Mais Willie ne dormait toujours pas. Il était content de lui-même. Il venait de vivre une journée cruciale, pleine d’enseignements, et, malgré ses appréhensions, lesquelles avaient une ou deux fois frôlé la peur panique, il était arrivé à bon port et se trouvait désormais à Chicago, bien au chaud dans un lit, prêt à affronter le lendemain. Il fit une petite prière pour remercier Dieu et cela lui rappela sa mère. Il se jura de lui écrire dès le lendemain pour lui dire que tout allait bien.
En deux occasions, au moins, une première fois alors qu’il se tenait dans l’énorme caverne de la gare de l’Union, au milieu de la foule déferlante, et ensuite pendant l’après-midi qu’il avait passé assis sur le perron de l’immeuble, il s’était dit qu’il avait commis une bourde monumentale. Il avait eu envie d’attraper le premier train qui le ramènerait à Stockton et de ne plus jamais reparaître à Chicago.
Il était content d’avoir résisté à cette brusque envie. Il avait survécu et il était sur place ; demain, il ferait ses premiers pas sur la route menant à la fortune.
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