Mama Flora

Alex Haley · Chapitre 2 sur 51

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Mama Flora

Chapitre 2

 

Il ne lui restait plus qu’à songer à Dieu, et puis elle aurait terminé sa journée.

Flora parcourut du regard sa cabane propre et ordonnée ; elle rangea les livres de Willie, les empila sur la table, pour être sûre qu’il les verrait le lendemain matin, en prenant son petit déjeuner, et qu’ils viendraient lui rappeler tout ce qu’il avait encore à apprendre.

Elle ramassa ses chaussures et les emporta dans sa chambre minuscule, avec son lit à une place. Elle glissa les souliers sous le lit et se déshabilla lentement, pliant avec soin chacun de ses vêtements avant de les ranger dans la petite commode. Sur la commode, il y avait une photo de Willie, avec tous les enfants de son école. De bons petits Noirs des deux sexes, bien débarbouillés, bien tenus, vêtus des plus beaux habits que leurs parents démunis pouvaient leur offrir en ce jour important, le jour de la photographie scolaire ; les fillettes si jolies, avec leurs nattes serrées dans des rubans, hésitant entre la timidité et le fou rire, les garçons le regard exorbité, comme s’ils n’avaient jamais vu d’appareil de photo de leur vie, ce qui était d’ailleurs le cas pour beaucoup d’entre eux.

Tous sauf Willie. Il se tenait en plein milieu des trois rangées d’élèves, et quand le déclic avait retenti il était le seul à regarder ailleurs.

Le mince rideau de coton ne suffisait guère à cacher la nuit au-dehors, alors Flora éteignit l’éclairage, une simple ampoule qui pendait à son fil au milieu de la pièce et jetait une lumière crue. Un jour, c’était promis, elle s’achèterait un abat-jour pour l’atténuer, ou peut-être même une lampe de chevet, mais pas tout de suite. Il fallait d’abord payer les études de Willie.

Il filtrait assez de clair de lune, sans compter la pâle lueur d’un lointain réverbère, pour lui permettre de se déplacer sans difficulté. Elle enfila sa chemise de nuit en flanelle, rendue diaphane par d’innombrables lavages, elle ôta sa culotte, et se servit du pot de chambre. La nuit, elle n’aimait pas utiliser le cabinet d’aisances au fond du jardin. Elle s’assit un moment sur son lit, pour brosser ses cheveux courts. Le matelas en crin de cheval était bosselé, l’unique oreiller peu accueillant, vétusté et rêche, mais jamais elle n’avait connu de lit plus douillet, sauf avec Booker à ses côtés.

Une partie d’elle souffrait de ne plus le sentir là, si grand, prenant presque toute la place, avec ses bras chauds qui l’étreignaient, offrant un havre de paix où, tel un minuscule radeau, elle était en parfaite sécurité. Son odeur lui manquait, sa présence, le contact de sa peau sous ses mains. Elle n’avait pas cherché un autre homme dans sa vie, parce que Willie était toute sa vie, et qu’elle ne penserait pas à elle-même tant que ce devoir-là ne serait pas rempli.

Mais elle se sentait seule, et Booker lui manquait, alors elle se tourna vers Dieu.

Elle se leva, remit la brosse à sa place, et s’agenouilla à côté du lit. Une seule image ornait le mur. C’était Jésus, c’était ainsi qu’il était, et elle savait qu’elle Le reconnaîtrait en ce jour béni où elle se tiendrait à Ses côtés et où Il plaiderait sa cause pour qu’on la laissât entrer au royaume des cieux.

Elle se mit à prier Jésus, car c’était Sa voix à Lui que Dieu entendait. Elle pria pour Willie, pour qu’il devînt meilleur élève. Elle pria pour sa sœur, Josie, qui n’allait pas bien, et pour le mari de Josie, et pour leur enfant, Ruthana. Elle pria pour son amie Pearl, afin qu’elle trouvât un réconfort auprès du Seigneur, et elle supplia Dieu de donner de la force au révérend Jackson. Elle fit même une prière pour Mme Hopkins, la patronne blanche pour qui elle travaillait deux matins par semaine, dans l’espoir qu’elle se montrerait moins pingre, et elle pria pour Kevin Hopkins, son fils, un enfant bien élevé, mais qui virait à l’adolescent mal embouché. Elle pria pour elle-même, implorant le pardon de ses péchés. Elle pria pour Booker, dont l’âme était au ciel. Et comme toujours, la pensée du défunt rouvrit la plaie qu’elle avait au cœur, arrachant la croûte qui s’était formée, faisant de nouveau couler le sang. Elle pria pour son bébé inconnu.

Elle ne savait pas où il était, ni ce qu’il était devenu. Il représentait sa vie d’antan, avant de s’installer à Stockton, de rencontrer Booker, d’avoir Willie, mais la douleur de ne pas savoir, de n’avoir même pas pu voir l’enfant qu’elle avait porté, ne la quittait jamais.

En dernier lieu, elle pria pour son peuple, pour tous les gens de couleur d’Amérique, dans l’espoir que Dieu se montrerait miséricordieux envers eux, elle pria dans l’espoir qu’ils trouveraient enfin le chemin qui mène à Jésus.

Car cela devait arriver. Le jour viendrait où Dieu ferait preuve de mansuétude et pardonnerait à Ses enfants un péché qu’ils n’avaient même pas commis. Le Gran’pa de Flora lui avait tout raconté quand elle était petite.

Cham, fils de Noé, s’était moqué de son père et Dieu l’avait chassé jusqu’en Afrique. Cham et ses enfants avaient renié Dieu et adoré de fausses idoles, et leurs enfants, et les enfants de leurs enfants, et toutes les générations futures devaient expier ce grave péché, le payer de leur sang et de leur souffrance. C’était pour cette raison que Dieu avait toléré de voir la postérité de Cham réduite à l’esclavage, lui avait dit son Gran’pa. Le pardon ne leur serait accordé que quand tous les descendants de Cham seraient devenus les fidèles de Jésus.

Le grand-père de Flora lui avait dit qu’elle devait aimer Jésus et craindre Dieu, afin d’aider le peuple noir dans son grand voyage vers le repentir.

Flora trouvait cette idée parfaitement sensée. Comment croire, autrement, que Dieu serait si cruel ? Que Dieu laisserait le Blanc exercer une telle domination sur les Noirs, si ce n’était pas la voie de la rédemption ? Alors elle aimait Jésus de tout son cœur et elle craignait Dieu, et elle était prête à endurer tous les maux dont Il la frapperait, pourvu qu’un jour, dans un futur lointain, tous les Noirs du monde pussent retrouver grâce à Ses yeux.

Elle aurait tant voulu croire que cela arriverait de son vivant, mais elle en doutait fort. Il y avait trop de gens à ramener vers Jésus. Son grand-père lui avait parlé de gens de couleur qui ne croyaient pas, et d’autres, récemment affranchis de l’esclavage, qui voulaient retourner en Afrique et revenir aux coutumes païennes. Et le révérend Jackson lui avait révélé l’impiété des grandes cités d’Amérique – Chicago, New York et Philadelphie. Même à Memphis, tout près de chez elle, la luxure s’étalait au grand jour ; des hommes noirs faisaient étalage de leurs appétits charnels en s’abandonnant à des musiques et des danses lascives, et des femmes noires, pécheresses déchues de l’état de grâce, que leur propre salut n’intéressait absolument pas, vendaient leurs corps.

Flora s’était écartée du droit chemin jadis, il y avait bien longtemps, et elle avait passé le restant de sa vie à s’en repentir humblement. Le bébé qu’elle n’avait jamais vu, arraché de ses bras et confié aux soins d’une autre, était un des châtiments par lesquels elle expiait son péché. Booker, elle en était sûre, lui avait été enlevé pour la même faute. Et elle vivait dans la terreur morbide de se voir maintenant reprendre Willie ; elle redoutait de le voir sortir un après-midi, comme aujourd’hui, afin d’aller chercher de la ferraille près de la voie ferrée avec ses amis, pour ne plus jamais revenir.

Mais elle ne voulait pas marchander avec Jésus, ni avec Dieu. Elle n’était pas peu fière du fait qu’elle avait si bien survécu, en dépit de toutes les cruautés dont Dieu avait parsemé son chemin. C’était pour la mettre à l’épreuve, pour éprouver sa foi et sa force. Eh bien, elle en avait de la foi et elle était forte. Contre toute attente, elle avait élevé un garçon vertueux, qui craignait Dieu, et lui avait offert un foyer propre et bien tenu. Ils avaient de quoi manger à leur faim. Le pot à confiture, où elle mettait les pièces de un et de cinq cents et qu’elle gardait enfoui dans la terre du jardin, était à moitié plein. Willie et elle allaient à l’église tous les dimanches et tous les jours de fête, ils assistaient à toutes les fêtes paroissiales organisées par le pasteur, et parfois Flora, dans une transe d’adoration, se pâmait d’émerveillement devant l’œuvre du Tout-Puissant. Peut-être lui avait-Il pardonné.

Ou bien attendait-Il tout simplement le moment de lui assener une nouvelle et terrible épreuve ? Elle espérait que non. Mais elle jurait aussi que si cela arrivait, si l’impensable se produisait, Dieu la trouverait à son poste. Elle endurerait ce qu’il plairait au Seigneur de lui imposer, parce que la récompense était si démesurée. Elle ne verrait pas, elle en était sûre, la Terre promise en ce bas monde, en Amérique, de son vivant. Pour cela, il faudrait que trop de choses vinssent à changer, et elle ne voyait aucun signe indiquant que tel fût le cas. Au contraire même, elles empiraient. À cause de la crise, bien des Blancs qui n’avaient jamais été bons pour les Noirs devenaient de plus en plus cruels.

Mais un jour, quand le moment serait venu, elle quitterait cette vallée de larmes pour se présenter devant le trône du Jugement et elle connaîtrait alors son triomphe. Jésus expliquerait à Son Père tout ce qu’elle avait souffert et tout ce qu’elle avait fait, et le Père saurait qu’elle, Flora, la pécheresse, était sauvée. Il l’accueillerait au paradis.

Et elle connaîtrait son jour de gloire.

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