Mama Flora

Alex Haley · Chapitre 12 sur 51

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Mama Flora

Willie

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12

 

En élevant Willie, Flora avait essayé de l’amener à aimer Dieu, mais il n’était pas profondément pieux. Dieu était là, tout simplement, au ciel, mais dans l’idée de Willie, Il ne jouait aucun rôle actif dans leur existence. Willie était un gentil petit garçon, généreux, qui disait régulièrement ses prières, avait peur d’aller en enfer, et espérait un jour recevoir un accueil favorable de saint Pierre, mais il ne parlait que très rarement à quiconque, fût-ce à sa maman, de Dieu ou de la modeste foi qu’il avait en Lui. Il prenait certes grand plaisir à assister à l’office religieux du dimanche, avec la musique, les battements de mains, les exclamations et les sermons débordants de passion, et il aimait beaucoup voir les femmes hystériques hurler et s’évanouir, mais il était toujours gêné de voir sa maman se joindre à elles.

Aujourd’hui, c’était différent. Aujourd’hui, il était heureux de rendre grâces au Seigneur, parce qu’il avait eu raison et qu’il venait de prendre une grave décision.

L’arrivée chez eux de Ruthana, quatre ans auparavant, avait marqué un important changement dans la vie de Willie. Pendant les dix premières années de sa vie, il avait été l’unique objet de l’amour de sa mère, et il avait dû supporter la détermination farouche avec laquelle Flora s’évertuait à faire de lui quelqu’un qu’il n’était pas. Willie savait pourquoi. Pendant ces dix années, il avait entendu louer la vertu, la noblesse de son père, devenu dans l’esprit de Flora un saint et un martyr, et elle n’avait cessé de lui dire que Booker était bien résolu à faire de lui un homme instruit. Tel avait été le fardeau de son enfance, et il n’avait jamais changé, mais grâce à l’arrivée de Ruthana, l’énergie avec laquelle sa maman s’acharnait à réaliser cette ambition avait diminué. Willie savait qu’un jour viendrait où elle accepterait sa décision de quitter l’école et de trouver du travail, même si ce n’était que bien à contrecœur.

Ce jour était désormais proche, peut-être même était-il arrivé. Willie avait quatorze ans. Il avait respecté le commandement de son père et supporté l’école quatre ans de plus que la plupart de ses amis. Il était le seul et unique garçon de la classe de quatrième, et cela suffisait. Il était temps d’arrêter et de prendre un métier. Ne serait-ce que parce que les finances familiales l’exigeaient.

Un tel geste n’était pas sans danger, comme le leur expliquait en ce moment même le révérend Jackson, en arrivant au terme de son sermon dominical. L’église était bondée ; la congrégation, sachant que l’office touchait à son apogée, commençait à se mettre en condition pour atteindre à l’extase frénétique.

« … en ces temps troublés – OUI ! »

Le révérend Jackson psalmodiait chaque phrase, puis reprenait bruyamment sa respiration avant la suivante. Cette pause, la foule idolâtre l’emplissait de ses cris : « Oui, oui, oui ! » ou « Béni soit Jésus ! » ou « Jésus nous sauvera ! ».

« Avec tant de gens au chômage ! [Oui, oui, oui !] Avec le pays entier en proie à la crise et à la famine ! [Jésus, aie pitié de nous !] Alors que nous n’avons eu que quelques gouttes de pluie et des nuages d’anthonomes ! [Ça, c’est bien vrai !] Et qu’on nous paie trois fois rien les petits bouts de coton qui restent dans les champs ! [Pour ça oui, ils paient rien du tout !] Il y a des gens qui disent que le monde touche à sa fin ! [Jésus, sauve-nous !] Ils disent que bientôt le temps n’existera plus ! »

Willie trouvait ces propos un peu extrêmes. D’accord, il y avait une crise. D’accord, on avait du mal à trouver du travail, et d’accord, d’interminables files de chômeurs attendaient devant les soupes populaires et mendiaient dans les rues des grandes cités, sinon dans celles de Stockton. Mais il était jeune et fort. Quant au prix du coton, jamais personne n’en avait été content depuis la naissance de Willie, il n’y avait jamais assez de pluie pour les exploitants, et, à les entendre, chaque été les anthonomes menaçaient d’envahir le monde entier. Mais, Dieu sait comment, ils parvenaient toujours à survivre.

Un groupe de femmes n’en étaient pas si sûres. Elles sanglotaient toutes ensemble, en se tordant les bras et en bramant la peur que leur inspirait la fin du monde. La voix du révérend Jackson s’éleva au-dessus de leurs plaintes et il brandit sa Bible.

« Mais j’ai de bonnes nouvelles, mes frères, mes sœurs ! » Il leva les deux bras au ciel. « Là-haut dans les cieux siège un Dieu juste ! Un Dieu qui s’inquiète de nous, aujourd’hui ! Un Dieu qui sait que nous sommes réunis ici même, ce matin ! Dans Son église ! »

La perspective d’un désastre cataclysmique s’éloigna. L’espoir renaquit.

« Voici le plus grand livre jamais apparu dans le monde ! Il nous dit, dans le premier Livre des rois, chapitre dix-sept, sixième verset… »

Oui, Seigneur ! Oui, oui, oui ! Prêche, mon frère, prêche !

« … que Dieu a envoyé du ciel des corbeaux apportant du pain pour nourrir le prophète Élie… »

Willie se demanda combien de temps le révérend Jackson pourrait encore tenir ; il commençait à laisser percer des signes d’épuisement.

« … parce qu’il avait la foi ! tonna le révérend Jackson, presque fâché contre eux. Un petit peu de foi ou énormément de foi, ça n’existe pas, mes frères et mes sœurs ! Il y a la foi, un point c’est tout ! »

Les femmes étaient au bord de l’hystérie. Une d’entre elles s’évanouit. Mama Flora, happée dans le tourbillon de piété, poussa un cri et bondit sur ses pieds, joignant ses sanglots à ceux des autres.

Willie aurait préféré qu’elle se contînt. Comme toujours, cela l’embarrassait, lui, et faisait peur à Ruthana. La petite fille, qui n’avait encore que six ans, était assise à côté de Willie, cramponnée à sa main. La chose avait beau se reproduire presque tous les dimanches, elle en était immanquablement terrorisée. Elle contemplait sa maman, les yeux écarquillés, se contentant d’observer au lieu de participer. Et pourtant, se dit Willie, un jour, quand elle serait plus grande, Ruthana se laisserait gagner par cette fièvre et ferait la même chose que les autres femmes.

La voix du révérend Jackson était retombée pour n’être plus qu’un chuchotement rauque. La foule, sachant ce qui allait suivre, fit à peu près silence pour l’écouter.

« Alors, mes frères et mes sœurs, ce matin, voici quel est mon message. Sans la foi, vous n’êtes rien du tout ! Mais si vous avez la foi…, c’est que la grâce de Dieu est sur vous ! »

L’assistance rugit son approbation, tapant des pieds et hurlant : « Oui, oui, oui ! » ou « Alléluia ! ».

Le pasteur sortit un gigantesque mouchoir blanc, épongea la sueur qui ruisselait sur son visage, et attendit un semblant d’accalmie avant de poursuivre.

« Les chœurs vont chanter, joignons-nous à leur chant. »

Les membres des chœurs, en robe rouge, se levèrent aussitôt. Pearl, assise à l’orgue, actionna le pédalier et martela les touches. Le révérend Jackson entonna le cantique.

« Grâce miraculeuse, qu’il est doux le son qui a sauvé un misérable tel que moi… »

Willie, comme tout le monde, adorait cet hymne, et il chanta à tue-tête, parce que c’était vrai. Il s’était fourvoyé en voulant répondre à l’attente des autres, mais maintenant il se retrouvait. Maintenant, il allait s’affirmer. Maintenant, il était un homme.

Il contempla Ernestine, debout au dernier rang des chœurs. Il aimait beaucoup la regarder, elle était la plus jolie des filles qu’il connaissait. C’était sur Ernestine, sa cadette de un an, que se concentrait la majeure partie de l’intérêt que Willie portait au sexe opposé.

Pendant que l’on chantait ainsi, M. Sanford, un des Anciens, adressa un signe à deux fillettes plus jeunes, d’une douzaine d’années. Toutes deux vêtues de blanc, elles saisirent des petites corbeilles d’osier et les distribuèrent à chaque rangée, afin qu’on les fît circuler pendant la quête.

Aussi loin que remontaient les souvenirs de Willie, tous les dimanches matin avant de partir pour l’église, Flora avait distribué des petites sommes d’argent pour la quête – dix cents pour elle-même et pour Willie, cinq pour Ruthana. Depuis quelques mois, les choses avaient changé. Elle ne donnait plus à Willie que cinq cents et deux à Ruthana.

Willie savait que même d’aussi petites sommes étaient un véritable sacrifice pour sa mère, parce que le révérend Jackson avait raison. Le travail se faisait rare, tant pour les femmes que pour les hommes. Plus d’une cliente de Mama Flora n’avait plus les moyens de lui confier son linge désormais, et au cours des deux dernières années, elle avait aussi perdu la pratique de deux personnes chez qui elle faisait le ménage. Les Hopkins eux-mêmes, qui passaient pour être plus qu’à l’aise, avaient cessé d’employer Flora, ou qui que ce fût d’ailleurs. Le bruit courait que M. Hopkins avait perdu une grande partie de son argent en boursicotant.

Willie ne rechignait nullement à faire don à l’Église de cinq cents, ou même de dix ; il savait que c’était pour la bonne cause. Mais il rechignait, en revanche, à donner l’argent que gagnait sa mère. Il voulait donner le sien.

M. Sanford s’était levé et les chœurs se mirent à chanter un peu moins fort.

« Et pendant que nous donnons tout ce que nous pouvons donner, ce matin, déclara Sanford, notre frère Dixon va faire quelques annonces. »

Isaac Dixon, un autre Ancien, le roi du barbecue métamorphosé en pilier de la congrégation, se leva pour parler.

« Je pense que tout le monde ici sait que notre frère dans le Christ Peter Parm est malade, très malade », commença-t-il, d’un ton mesuré qui présentait un contraste frappant avec le boniment retentissant qu’il faisait entendre derrière son éventaire. « Que tous ceux qui souhaitent participer à la prière spéciale que l’on va dire pour lui veuillent bien rester après le service. »

On entendait tinter les pièces à mesure que les corbeilles circulaient le long des rangées.

« Notre frère Sanford nous signale que le camion de M. Johnnie Jacobs s’arrêtera demain à six heures, sur la route, afin de prendre à bord quiconque souhaite cueillir du coton dans les champs du bas, près du fleuve. M. Jacobs paie un dollar et demi pour cent balles de coton. »

Willie jubilait. Du travail, il y en avait. Il en trouverait. Ce travail était payé des clopinettes, mais des clopinettes qui viendraient remplir sa poche à lui et pas celle d’un autre.

Isaac Dixon ne put résister à l’envie de faire brièvement l’article.

« Et quand vous toucherez l’argent de la cueillette, mes frères et mes sœurs, n’oubliez pas votre Église. »

La corbeille approchait de Willie. Il la prit des mains de son voisin, y lâcha ses cinq cents, et la présenta à Ruthana qui y déposa ses trois cents. Willie passa ensuite la corbeille à Flora qui s’en saisit. Willie observa attentivement. Il vit la main de sa mère au-dessus de la corbeille, mais il n’entendit pas tinter l’argent. Il était sûr qu’elle n’avait rien donné.

Son regard croisa celui de Mama Flora et elle rougit. Elle détourna les yeux et fit circuler la corbeille. M. Dixon continuait ses messages.

« Et puisque nous parlons des membres les plus remarquables de notre communauté, s’il y a une personne que tout le monde aime ici, c’est notre sœur Edna Mae Riley ! »

Des cris d’appréciation retentirent.

« Parmi toutes les Anciennes que nous avons eu le privilège d’honorer au cours des années, aucune ne l’a mérité davantage que notre sœur Edna Mae. Retenez bien la date. Dans un mois aujourd’hui. »

Willie, qui observait toujours sa mère, vit son visage se figer et il savait pourquoi. Pour les fidèles de leur Église, c’était un grand honneur de se voir accorder ce titre d’« Ancienne », qui ne récompensait que les plus pieuses. Flora était encore relativement jeune, mais c’était une chrétienne loyale qui fréquentait assidûment l’église et elle aurait donné beaucoup pour voir sa foi ainsi reconnue de tous.

« À ce qu’on nous dit, continua Dixon, les enfants de notre sœur Edna Mae, qui sont partis pour le Nord, et même certains de ses petits-enfants, vont venir ici se joindre à elle et aux fidèles de notre église, pour l’occasion. N’oubliez pas… le troisième dimanche du mois prochain ! Nous voulons absolument remplir l’église pour notre sœur Edna Mae. »

Un jour, se dit Flora, quand je deviendrai une des Anciennes, mes enfants se rassembleront ici pour m’honorer. Mais ce sera différent. Mais enfants n’auront pas besoin de revenir dans la région. Ils ne partiront pas pour le Nord, eux.

« Et maintenant, notre frère Henderson a un message particulier », déclara Dixon en guise de conclusion.

Il se rassit et Henderson se leva pour parler. La quête était terminée. Les deux fillettes rapportèrent les corbeilles du fond de l’église à M. Sanford qui se mit à compter l’argent.

« J’ai l’intention de prendre la tête d’une équipe de volontaires samedi prochain, à huit heures du matin, afin de nettoyer le cimetière. C’est un péché et une honte de voir à quel point nous négligeons nos morts qui reposent en ce lieu. » Henderson était en colère et quelques personnes applaudirent en signe d’assentiment.

« À chacun de nos enterrements, nous passons devant le cimetière des Blancs, où certains d’entre nous sont employés à tondre, nettoyer, ratisser, alors que notre propre lieu de sépulture ressemble à une friche. »

La congrégation accepta ses remontrances ; il avait raison de les tancer ainsi. Willie soupira. Sa maman insisterait certainement pour qu’il participe au nettoyage du cimetière, or Willie considérait le samedi comme son jour de liberté. Il jeta un coup d’œil en direction d’Ernestine, dans le chœur, et la vit incliner légèrement la tête. Cela le remit de bonne humeur. Si Ernestine devait faire partie des volontaires, la journée lui semblerait plus belle.

« Et j’aimerais que toutes les sœurs dévouées qui fréquentent cette église préparent des paniers pour nourrir mes volontaires ! Et notre cher frère Sweet Owens, qui habite juste à côté du cimetière, nous fournira une barrique d’eau bien glacée ! »

Henderson aurait volontiers continué à les exhorter à travailler pour les morts, mais Sanford fit entendre une petite toux, et Henderson comprit aussitôt.

« Et maintenant, le trésorier de notre église, notre Ancien Todd Sanford, va vous annoncer à combien se monte la quête d’aujourd’hui. »

Sanford se mit debout, derrière la table où il avait compté l’argent.

« Mes frères et mes sœurs, nous avons vraiment pris plaisir à entendre tous ensemble ce matin l’excellent sermon et les beaux chants qui ont résonné ici, sous le toit de Dieu. »

Il fit une pause. Tout le monde savait ce qui allait suivre.

« Mais pour faire de notre quête un succès complet, il nous faut encore quatre-vingt-quatorze cents qui nous permettront d’atteindre le chiffre rond de cinq dollars ! Quatre-vingt-quatorze cents, mes frères et mes sœurs, pas un de plus. Qui va me donner les dix premiers ? »

Tous les fidèles s’entreregardèrent ou baissèrent les yeux. Personne n’avait envie de donner davantage, mais quelques-uns d’entre eux avaient prudemment gardé une petite somme en réserve. Afin de les encourager, le révérend Jackson entonna un nouveau cantique, au tempo plus enlevé, aussitôt repris par les chœurs : « Que le soleil entre dans ton cœur ».

Une main se leva, brandissant une pièce de dix cents. Une des fillettes se précipita avec la corbeille.

« Notre frère Nash Campbell ! annonça d’une voix forte Todd Sanford. Merci, mon frère, pour ces dix premiers cents. Qui d’autre ? »

Une à une, au son du cantique, des mains se levèrent, offrant des pièces de un ou de cinq cents, et les petites filles couraient les recueillir. Sanford annonçait le nom du donateur et la somme. Au bout de quelque temps, les offrandes cessèrent.

« Il ne nous manque plus que quelques cents ! dit Sanford d’une voix pressante. Allez, mes amis, comme ça le révérend Sanford pourra nous laisser sortir d’ici et rentrer chez nous pour notre repas du dimanche. »

Il promena sur l’assemblée un regard plein d’espoir, mais rien ne vint. La congrégation retint collectivement son souffle.

Willie aperçut le geste du coin de l’œil. Il se tourna vers sa maman qui fouillait dans sa poche. Il aurait voulu lui dire de rester tranquille, mais ses paroles n’auraient servi à rien.

Mama Flora remit une pièce de cinq cents à Ruthana et souleva la petite fille qui tendait vers le ciel une main où reluisait la petite pièce. La foule poussa une acclamation.

« Merci, ma sœur Flora ! lança Sanford d’un ton soulagé. Ou bien devrais-je dire merci à votre adorable petite fille, Ruthana ? » L’enfant lui adressa un sourire épanoui.

« Ruthana Palmer, mes frères et mes sœurs ! »

Mama Flora se sentit tout à fait justifiée.

« Nous avons franchi le seuil. Cinq dollars et trois cents, mes frères et mes sœurs. Remercions le Seigneur ! »

L’assistance se leva pour l’ultime prière.

Willie ne pria pas. Il était consumé de rage. Sa maman n’avait pas donné à la quête, uniquement pour pouvoir se distinguer à la fin de l’office et s’offrir un triomphe à cinq cents.

Ce n’était que cinq cents, bien sûr, mais ils n’avaient pas les moyens de les donner.

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