Nymphéa
Chapitre 7
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MATTHIEU
Les yeux vissés sur les enregistrements vidéo de la soirée, je me repasse en boucle les dernières images du fumoir. Voir Roxane si à l’aise avec Alexeï Mikheev, ça m’a fait un choc. Je les avais déjà vus discuter ensemble ces derniers jours, Mikheev lui offrait à boire, mais il n’y avait rien de suspect. Il se comportait avec elle comme avec les autres serveuses, si ce n’est qu’elle était nouvelle et qu’il passait un peu plus de temps avec elle. Mais les voir ainsi, en profonde discussion, à l’abri des regards dans le fumoir… Ça, ça éveille mes soupçons.
Je suis si perdu dans mes pensées que je ne remarque pas mon frère qui entre dans le bureau.
– Je suis éreinté, soupire-t-il en prenant place sur la chaise vide à côté de moi. Trois nouveaux clients signés à La Galerie cette semaine, chacun avec des exigences très particulières… À croire qu’ils se sont passé le mot.
Voyant que ma réponse se limite à un hochement de tête, il change de sujet.
– Ça s’est bien passé ce soir ? Les vigiles m’ont dit qu’un groupe avait pris un peu trop ses aises avec une serveuse.
Je pousse un grognement.
– Des abrutis qui avaient trop forcé sur la vodka. Mais le problème a été vite résolu : je les ai fait jeter dehors.
– Je n’en attendais pas moins de toi.
Il n’y a pas de trace de sarcasme dans la voix d’Anton. Il me connaît bien. Il sait à quel point je déteste qu’on s’en prenne à notre personnel ou, de manière générale, aux femmes. Le business dans lequel on évolue a beau être permissif, il existe tout de même des limites, des règles à respecter. Je n’aurai aucune pitié pour ceux qui se croient au-dessus de celles-ci.
– Dis donc, tu n’arrêtes pas de regarder ces images de Roxane. Elle t’a tapé dans l’œil on dirait.
Je me décide enfin à lever la tête vers lui pour le gratifier d’un regard las. Il émet un petit rire, tout en repositionnant ses lunettes sur son nez.
– Je plaisante. Je sais bien que tu ne nourrirais pas ce genre de pensées pour un membre du personnel.
Je sens qu’il a envie de poursuivre sur le sujet, comme d’habitude : que je ne devrais pas être si rigide, que je devrais lâcher prise et m’ouvrir à de nouvelles rencontres… Mais comme je n’ai pas envie de repartir sur cette discussion qui ne nous mène à rien, je le devance.
– Qu’est-ce que tu lui trouves ?
Il suit mon regard qui indique l’écran, figé sur un gros plan de Roxane qui fume.
– Roxane ? Eh bien, elle est charmante, avenante, et plutôt drôle si tu veux mon avis. Avec ses formes, elle a déjà tapé dans l’œil de plusieurs clients. En plus, pour quelqu’un de si jeune, je la trouve assez sûre d’elle. Elle a du potentiel.
– Elle est surtout maladroite, têtue et très sarcastique. À la limite de l’indiscipline parfois.
Anton sourit.
– C’est ce qui fait son charme.
– Si tu le dis, éludé-je, sceptique.
Puis, après avoir pesé mes mots :
– Elle a l’air d’être proche de Mikheev. Je me demande s’ils ne se connaissent pas en dehors du Millésime.
Mon frère fronce les sourcils.
– Qu’est-ce qui te fait croire ça ?
Je lui relate ce que j’ai constaté et fais tourner encore une fois les images de vidéosurveillance. Dommage qu’on n’entende pas ce qu’ils se disent. Ça aurait permis de lever tout soupçon. Malgré mes explications, c’est à son tour d’être dubitatif.
– Je ne sais pas, Matthieu. Roxane sort des études, elle a fait une petite école de journalisme… Je vois mal comment ils pourraient se connaître.
Je hausse les épaules.
– Ça ne coûte rien de surveiller leurs échanges de plus près.
Il semble approuver, ce qui me conforte dans mon idée. Je ne pense pas que Roxane soit dangereuse, même si elle pourrait bien cacher son jeu. Elle est sans nul doute bien plus maligne qu’elle veut le laisser croire. Mais il suffit que Mikheev l’ait embobinée avec je ne sais quelle fausse promesse, et elle pourrait devenir une menace bien plus concrète. Je connais sa façon de procéder. Il n’hésiterait pas à lui proposer monts et merveilles afin de se servir d’elle. La seule chose qui motive vraiment cet homme, c’est le pouvoir.
Je ne le sais que trop bien : j’en ai fait la douloureuse expérience.
Mon téléphone posé sur la table s’éclaire, et je me rends compte que j’ai manqué trois messages. Je soupire en regardant l’heure déjà avancée. Ma journée n’est pas encore terminée.
– Il faut que j’y aille.
Anton hausse un sourcil interrogateur et j’anticipe sa question.
– C’est Nick. Il a encore rechuté. Il a besoin de moi.
Mon frère m’adresse un regard compatissant.
– Tu penses vraiment que tu peux l’aider ? Il se drogue depuis qu’il a vingt ans. À son âge, je ne sais pas si on peut vraiment arrêter.
– Avec de la volonté, on peut arriver à tout, dis-je simplement en enfilant ma veste.
Je ne dis pas que c’est facile, loin de là. Mais je suis convaincu que chacun possède, au fond de lui, une force insoupçonnée qui lui permet d’accomplir des exploits. Le mental humain est fascinant. Il suffit de voir certains malades qui guérissent miraculeusement, ou encore les mécanismes du psychosomatique. Notre tête régit notre corps, et non l’inverse.
Quand on veut, on peut. Telle est ma devise et tous les jours, je m’efforce de suivre ma ligne directrice. Sans vouloir paraître arrogant, je pense que je m’en sors plutôt pas mal. Compte tenu du fait qu’il y a deux ans en arrière, j’étais comme Nick, au fond du trou.
En quittant l’établissement, je m’efforce de ne pas me replonger dans les souvenirs de cette période sombre de ma vie. La preuve que parfois, il suffit d’une seule mauvaise rencontre, au mauvais moment… Mes pensées dévient vers Roxane. Si Mikheev mijote quelque chose avec elle, je dois découvrir de quoi il s’agit. Pour sa sécurité comme pour la nôtre. Ce parasite rôde autour de nos affaires depuis trop longtemps. S’il se décide un jour à passer à l’offensive, je dois être préparé.
Après tout, s’il prend autant de libertés, en se pavanant dans nos établissements comme s’il était chez lui, c’est ma faute.
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