Nymphéa

Gabbiani · Chapitre 39 sur 54

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Nymphéa

Chapitre 39

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ROXANE

Le bruit des sirènes me casse les oreilles. Mon crâne est comme scié en deux. Emmitouflée dans une couverture de survie, je fixe un point invisible devant moi, incapable de me concentrer sur quoi que ce soit d’autre. Si je regarde ne serait-ce qu’une seconde ce qui se passe autour, je crains de me remettre à hurler et de ne plus jamais pouvoir m’arrêter.

Le tremblement de mes bras se propage jusqu’à mes dents, qui se mettent à claquer. J’inspire et expire, faisant de mon mieux pour les maîtriser. Dans mon esprit, c’est le brouillard. Je ne sais même pas depuis combien de temps je suis assise là. Je sais que plusieurs personnes sont venues pour me faire desserrer ma prise du corps froid d’Olympia, mais je tenais bon.

« C’est trop tard », répétaient-elles. Ces mots se répercutent comme un écho sans fin dans mon crâne, si bien que je ferme les yeux pour étouffer la panique qui monte.

– Roxane !

Je lève la tête et croise le regard de Matthieu qui vient vers moi. Je remarque confusément qu’il n’est pas seul. Anton et deux hommes en uniforme l’accompagnent, mais je n’en ai cure. Je me jette contre lui comme si ma vie en dépendait. Il est la seule personne que j’ai envie de voir en ce moment. Il referme ses bras autour de moi, me serrant fort.

Les sanglots reprennent de plus belle. Je hoquette comme une folle.

– Viens, me murmure-t-il quand mes spasmes se sont un peu calmés.

Nous traversons quelques rues et entrons dans un petit hôtel. J’entends Anton réserver des chambres individuelles pour chacune d’entre nous, et je ne peux que lui en être reconnaissante. Je ne me serais pas vue dormir avec une autre fille ce soir.

Une autre fille qu’Olympia.

Anton ne tarde pas à nous rejoindre dans la petite chambre et Matthieu verrouille en vitesse la porte derrière lui. Assise sur le lit qui trône au centre d’un tapis, je lève la tête vers lui, les yeux encore pleins de larmes. Je ne sais plus du tout où j’en suis, j’ai l’impression qu’un camion m’a roulé dessus. Il y a à peine quelques heures, je profitais d’un instant de volupté prolongé dans ses bras. À présent, mon cœur est en miettes et mes yeux sont fatigués de toute l’eau qu’ils ont versée. Assis sur une chaise à quelques centimètres de moi, Matthieu me fixe avec inquiétude, comme si je risquais de m’effondrer à tout instant. Ce qui n’est pas loin d’être le cas, d’ailleurs.

Un soupir. Anton passe ses paumes sur son visage, l’air profondément ébranlé. Il finit par se tourner vers moi pour me demander à voix basse :

– Nymphéa, je suis vraiment navré, je me doute que tu n’es pas en état d’avoir cette discussion maintenant, mais il le faut. Je dois savoir… toi qui vivais avec elle, est-ce que tu as déjà surpris des comportements autodestructeurs chez Olympia ?

– Des comportements autodestructeurs ?

Les deux frères échangent un regard, ce qui a le don de m’irriter. Qu’est-ce qu’ils ne me disent pas ? Finalement, c’est Matthieu qui se décide à lâcher le morceau.

– Est-ce qu’elle a déjà tenté de se faire du mal ? C’est très important. D’après ce qu’ils ont retrouvé sur place, la police pense qu’il s’agit d’un suicide.

Ces mots me font l’effet d’un électrochoc. Je me dresse sur mes jambes, abandonnant la couverture de survie qui tombe au sol. Olympia, se suicider ? Ils ne l’ont jamais rencontrée ou quoi ? Cette fille n’appréciait rien de plus que la vie. Elle n’aurait jamais eu envie de mourir. Au contraire. Elle est toujours si enjouée, si prompte à faire des expériences, à profiter de chaque instant.

Enfin… Elle était.

Je secoue la tête, une colère indescriptible monte en moi.

– C’est impossible, déclaré-je sèchement. Jamais Olympia ne ferait un truc comme ça enfin, à quoi rime cette question ? Même si elle a été retrouvée pendue, c’est quelqu’un qui l’a mise là, c’est évident.

Je m’arrête juste à temps avant de proférer une bêtise. Mais au fond de moi, la question me taraude : est-ce que tout ça, c’est ma faute ? C’est moi qui ai mis Olympia en danger à partir du moment où je lui ai fait part de mes soupçons sur Mikheev. Elle était si déterminée à m’aider, même si elle m’avait juré de ne rien tenter. Est-ce qu’elle a découvert quelque chose qui l’a menée à sa perte ?

– Ils ont retrouvé deux lettres, m’explique Matthieu. La première était écrite à la main, signée du nom de Pablo, son fiancé. Le papier était plein de taches, comme si elle avait pleuré en la lisant. Il lui annonçait qu’il ne l’aimait plus, qu’il voulait rompre, qu’il était tombé amoureux d’une autre.

Cette information me prend de court. Pablo, rompre avec Olympia ? D’après ce qu’elle m’en a toujours dit, il semblait fou amoureux d’elle. Enfin, je me décide à regarder Matthieu bien en face. Son expression est impénétrable, je ne saurais dire ce qui lui passe par la tête à cet instant. Moi non plus, je ne sais pas quoi penser. Il ajoute, insistant :

– Tu sais comme moi combien Pablo comptait pour Olympia. Elle parlait tout le temps de lui, à qui voulait bien l’entendre. Elle avait bâti toute sa vie autour de lui. S’il l’avait vraiment quittée, alors…

– Et la deuxième lettre ? le coupé-je, ne pouvant en supporter davantage.

– Il s’agit d’un document imprimé, mais c’est bien Olympia qui a signé à la fin. Elle explique son geste. Elle dit que sans Pablo, sa vie n’a plus aucun sens, et… je t’épargne la suite.

– Je peux voir ces lettres ? murmuré-je, une boule en travers de la gorge.

– La police a tout pris. Désolé.

Face à mon soudain silence, Matthieu se détourne et se met à arpenter la pièce de long en large, nerveux.

– C’est n’importe quoi ! Olympia ne s’est pas donné la mort. Tout ça, c’est une mise en scène grotesque. La personne qui l’a tuée a voulu déguiser son meurtre en suicide, c’est évident.

Cette fois, c’est Anton qui s’adresse à moi, me décochant un regard pénétrant à travers ses lunettes en écaille :

– Comment peux-tu en être aussi sûre ?

– Tout simplement parce qu’Olympia m’a écrit pendant une bonne partie de la soirée. Elle était un peu pompette et comme j’étais… partie ailleurs, elle m’a envoyé des messages pour me taquiner.

– C’est donc pour ça que vous n’êtes pas rentrées ensemble. Où étais-tu à ce moment-là ?

La question d’Anton me prend de court. J’échange un regard avec Matthieu, qui a l’air aussi embarrassé que moi. Anton fronce les sourcils.

– Je t’expliquerai plus tard, lui lance Matthieu avec un geste impatient.

Je ne sais pas si Matthieu comptait se confier à son frère sur notre relation, mais j’imagine que ce n’était pas comme ça qu’il s’imaginait avoir cette conversation.

– Quoi qu’il en soit, il suffit de voir le ton de ses messages. Ça vous semble l’état d’esprit d’une personne qui s’apprête à se donner la mort, ça ?

Je sors mon téléphone de ma poche pour le brandir sous le nez de mes interlocuteurs. Anton s’en empare et ses yeux parcourent en vitesse le contenu des textos d’Olympia. Il finit par me le rendre, sans faire de commentaires.

– Les enquêteurs vont venir t’interroger dans quelques instants, Nymphéa. Peux-tu leur répéter exactement ce que tu viens de nous dire ?

Je hoche la tête avant de me rasseoir sur le lit, les bras autour des genoux. Quand je repense à son visage, à son corps raide… Cette image va me hanter jusqu’à la fin de mes jours. La nausée remonte, je ferme les yeux. Je presse très fort mes doigts contre mes paupières pour chasser ces idées noires. Je dois rester lucide et maîtresse de mes émotions pour l’enquête. La police a besoin de moi. Olympia a besoin de moi.

Lorsque les agents s’en vont enfin, me laissant seule dans la pièce vide, le soleil a déjà fait son apparition dans le ciel. Je ferme la persienne et m’écroule sur le lit. Je suis physiquement et mentalement épuisée, il faut que je dorme au moins quelques heures, même si l’idée de fermer les yeux et de revoir son visage me terrifie. Je fais de mon mieux pour vider mon esprit.

Quand je me réveille quelques heures plus tard, une migraine terrible me fend le crâne. Je n’ai aucune idée de l’heure qu’il est. Je file directement sous la douche, puis enfile mes vêtements. En déverrouillant mon portable, je vois un message de Matthieu qui date d’il y a moins d’une heure.

Matthieu : On est tous dans la salle du déjeuner pour manger

un bout. N’hésite pas à nous rejoindre, si tu le sens.

On est bien loin du ton badin qu’on adoptait il y a encore quelques heures pour se parler.

J’attache à la va-vite mes cheveux, puis referme derrière moi. Maintenant que j’ai pu reprendre des forces, le silence qui règne dans ma chambre m’oppresse. Arrivée dans la pièce attenante à la réception, je repère tout de suite mes collègues. En effet, tout le monde est là : les Kabinsky, Judith, Joconde, et même Hans.

Je m’approche sans un mot et m’assieds à côté de ce dernier. Il lève de grands yeux humides vers moi. J’évite de le regarder quand il serre mon épaule entre ses doigts. De nouveau, l’émotion m’étreint la gorge et la poitrine.

Tout le monde est là.

Sauf Olympia.

Et elle ne le sera plus jamais.

– La police est toujours en train d’investiguer, nous informe Anton. Ils se sont rendus à La Galerie, mais je n’en sais pas plus. Néanmoins, le médecin légiste a examiné le corps d’Olympia et il a découvert plusieurs marques sur ses bras, ainsi qu’une ecchymose au crâne.

– Ce qui veut dire ? intervient Joconde.

– Ce qui veut dire qu’ils ne sont plus tellement sûrs qu’il s’agisse d’un suicide. Ils étudient maintenant la piste du meurtre.

Le silence retombe autour de la table à la suite de ces révélations. J’essaie de capter le regard de Matthieu, mais il fixe un point indistinct devant lui. On dirait qu’il est épuisé. Il a sûrement encore moins dormi que moi. Pourtant, l’heure des révélations a sonné. Il a insisté pour ne rien dire à Anton depuis le début, mais il est grand temps de lui avouer la vérité. Sur notre enquête, sur les informations qu’on a découvertes concernant Mikheev et son application. On n’a plus le choix. Comme il le dit, ça pourrait aider Olympia. Je décide de lui envoyer un message.

Roxane : On doit parler à Anton au plus vite.

De là où je suis, je le vois consulter son appareil. Il lève enfin la tête vers moi et sa douleur me serre la poitrine. Il esquisse un mouvement discret pour me signifier son accord.

– La police a encore besoin d’examiner les lieux, alors, pour un petit moment, nous allons rester dormir ici. Je ne sais pas combien de temps, au cas où, les chambres ont été réservées pour la semaine. Nous savons que vous êtes profondément choqués et attristés par la disparition d’Olympia. Aussi, nous avons décidé de fermer exceptionnellement La Galerie pour les sept prochains jours. Les clients vont être prévenus aujourd’hui.

Nous acquiesçons tous, vaguement rassurés à l’idée de ne pas avoir à travailler pendant une semaine. Je dois admettre que je n’en aurais pas eu la force.

– Est-ce que des dispositions ont été prises concernant ses funérailles ? murmure Judith en jouant nerveusement avec ses longs cheveux d’ébène.

– Nous ne savons pas encore. Olympia n’était pas très proche de sa famille, nous n’avons réussi à prévenir personne. La police recherche activement Pablo, son compagnon, qui est bien évidemment le témoin clé de cette affaire. Ils ne l’ont pas encore trouvé, ses collègues de travail nous ont dit qu’il est injoignable depuis les dernières vingt-quatre heures. Mais, soyez-en sûrs, Matthieu et moi-même veillerons à ce que tout soit pris en charge de ce côté-là. Néanmoins, je dois vous demander un service.

Il se tourne vers son frère, visiblement à la recherche de son appui, mais Matthieu s’obstine à regarder fixement devant lui, les mains à plat sur la table.

– En tant qu’employés au sein de La Galerie, vous ne devez pas vous exposer en allant aux funérailles. Comme vous le savez, l’anonymat est notre règle numéro un. Vu les circonstances, il est plus que jamais essentiel pour nous d’assurer votre sécurité, ainsi que celle des clients. J’en suis absolument navré, mais vous ne pourrez pas y assister. Néanmoins, nous pensions organiser une petite cérémonie, entre nous, pour lui rendre hommage.

Complètement abasourdie, je bats des paupières plusieurs fois pour être sûre de bien comprendre. Une vague de colère me submerge. Pour une fois, le visage parfaitement impassible d’Anton me met hors de moi. Comment peut-il être aussi peu empathique ?

– Pardon ? Vous n’avez pas le droit de nous interdire ça, explosé-je. Olympia était mon amie, si je veux me rendre à son enterrement, c’est mon droit !

– Je comprends, et j’en suis navré, répète patiemment Anton, mais ça ne va pas être possible. Il en va de la sécurité de tout le monde, et La Galerie ne peut pas se permettre…

– Mais je m’en fous de La Galerie, Anton ! le coupé-je. Olympia est morte ! Morte, tu comprends ça ? On ne verra plus jamais son visage, on n’entendra plus jamais sa voix ! Si tu veux prendre des dispositions pour la sécurité de tout le monde, il n’y a aucun problème, mais ne compte pas sur moi pour obéir gentiment sur ce coup-là.

Une vague de fureur m’envahit. Je me retrouve debout, les poings serrés, prête à en jouer contre quiconque me dirait un mot de travers. J’entends un hoquet à côté de moi. Judith enfouit son visage dans un mouchoir.

Je ne veux pas seulement aller à cet enterrement, j’en ai besoin. Je veux pouvoir lui rendre ce dernier hommage, je ne peux pas envisager de commencer un jour à faire mon deuil sans ça…

Et sans avoir trouvé le salopard qui l’a tuée. C’est dorénavant mon but premier et je n’aurai pas de repos avant d’avoir vengé mon amie.

Anton soupire, toujours très calme, mais je vois d’après l’étincelle qui s’est allumée dans ses yeux qu’il ne tolère pas mon éclat de voix.

– Nymphéa, calme-toi je t’en prie. Je comprends ton chagrin et je le partage, mais nous en avons discuté. Malheureusement, il est impossible de faire autrement. Si tu as un doute quant à la conduite à suivre, nous pouvons prendre un moment ensemble pour parcourir à nouveau ton contrat. Il y est clairement stipulé qu’en cas de mise en danger de l’anonymat de nos employés et, par extension, de nos clients, des mesures devront être prises.

Son ton est froid, détaché, sa menace à peine voilée. Si je m’écoutais, je ferais un scandale. Mais la dernière parcelle de bon sens qu’il me reste m’intime de rester tranquille. Ce n’est pas en me faisant virer de La Galerie que je vais réussir à foutre le responsable de ce crime odieux derrière les barreaux. Faute de mieux, je contracte tous mes muscles pour tenter de me calmer. Mes ongles s’enfoncent dans mes paumes à m’en faire mal.

Je me contente de jeter un regard noir à Anton avant de lui lâcher de ma voix la plus neutre :

– Ce ne sera pas nécessaire. Tu t’es très bien fait comprendre, Anton. Maintenant, si vous le permettez, je retourne dans ma chambre.

– Nymphéa, attends, m’appelle Matthieu en tentant de me retenir.

Sans trop faire de manières, je me dégage de sa poigne et leur tourne le dos, tous autant qu’ils sont.

Le bruit de mes chaussures qui claquent contre le sol parvient à peine à couvrir celui de mes ruminations tandis que je remonte dans la chambre d’hôtel où personne ne m’attend.

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