Nymphéa
Chapitre 17
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ROXANE
Il va falloir qu’on m’explique ce qui s’est passé ces deux derniers jours. Les heures ont filé à une vitesse folle, me voilà déjà arrivée au samedi soir. Pour une fois, même le cours de Pilates, habituellement interminable, m’a paru durer à peine le temps d’un battement de cils. Le cœur au bord de l’implosion, je salue d’un hochement de tête Hans qui vient de me déposer dans la ruelle étroite située à l’arrière de La Galerie. L’entrée des artistes ! Je marche sous la lumière faiblarde des réverbères. Je bloque un moment sur la bâtisse devant moi tout en resserrant les pans de ma veste autour de moi. Un frisson remonte le long de mon échine, mais je ne suis pas sûre que le froid en soit la cause.
Hans agite une large main devant mes yeux, ce qui me fait sursauter.
– Nymphéa, tu peux entrer maintenant.
Tout en douceur, il me pousse dans le dos pour me décider à avancer. À ma grande surprise, il me suit. Je croyais qu’il allait partir et m’abandonner à mon triste sort dès qu’on aurait passé la porte, mais non. C’est vrai qu’en plus d’être mon chauffeur, il fait aussi partie du personnel de La Galerie et vient souvent donner un coup de main aux vigiles.
Les jambes lourdes comme du plomb, je le suis dans le couloir puis à travers une porte sécurisée qui débouche sur la pièce circulaire que je reconnais tout de suite. Il s’agit de la Chambre blanche, espace de transition et accès vers les autres chambres. Une grande brune à quelques mètres de moi lâche un petit rire et je me fige. Elle est vêtue d’un boa et d’un corset rouge vif qui serre sa taille fine et fait ressortir ses seins de manière plus qu’explicite.
Elle m’adresse un sourire mais je n’ai pas la force de répondre. Je reste plantée là, les bras ballants, la bouche ouverte comme un zombie. À la différence près que si j’étais vraiment une morte-vivante, je ne sentirais pas mon pouls battre aussi lourdement dans mes tempes. Je regarde autour de moi. Il y a de l’animation ce soir, je compte au moins trois hôtesses et deux hôtes. Assise sur un divan à ma gauche, je reconnais Judith, qui est affairée à enfiler ce qui ressemble drôlement à un harnais en cuir.
J’écarquille les yeux mais avant que je puisse l’aborder, Hans m’attrape par le coude et me guide jusqu’à un portant où une plaque indique « Nymphéa ». Waouh, j’ai même droit à mes tenues de scène personnalisées, comme au théâtre. Sauf qu’ici, les tenues pendues sur les cintres sont toutes plus ou moins légères. Alors que je passe mon doigt sur la fine bandelette de tissu d’un string serti de strass, la mort dans l’âme, une silhouette élancée se poste dans mon champ de vision.
Des fossettes se dessinent de part et d’autre de sa bouche tandis qu’il m’observe sans la moindre pudeur. Je bats des cils, hébétée, bloquant sur le peignoir léger qu’il porte. Il a l’air jeune, il ne doit pas être plus vieux que moi. Alors qu’il ouvre la bouche, j’entends Hans demander d’une voix bourrue :
– Nymphéa, ça va aller ?
Mon souffle est bloqué quelque part au niveau de ma gorge, alors je me contente d’acquiescer de la tête comme un automate.
– Bon, ben, je te laisse alors… grommelle-t-il avant de rebrousser chemin, l’air peu rassuré.
Le jeune homme lui fait un petit signe de la main puis se tourne vers moi, un sourire étincelant dévoilant ses dents parfaitement alignées.
– Je suis ravi de faire ta connaissance Nymphéa, je suis Narcisse. Alors, on va faire le show ensemble ce soir il paraît !
Son petit accent chantant aurait suscité ma curiosité sur ses origines en temps normal, mais là, je suis tout juste bonne à serrer mollement la main qu’il me tend. Je passe ma paume sur mon visage, tentant de reprendre mes esprits tandis que je bredouille quelques mots décousus.
Le jeune homme me regarde avec compassion, ce qui n’arrange rien à mon sentiment d’être la personne la plus ridicule du monde. Super première impression, il doit déjà me prendre pour une débile profonde.
– Première fois, hein ? On est tous passés par là, t’inquiète. Je suis là pour t’aider à réussir ton baptême du feu !
Je le regarde, inquiète.
– Rassure-moi, il n’y aura pas vraiment du feu pendant notre séance ?
Il pouffe et me tapote l’épaule.
– Calma, Nymphéa. On n’est pas le Cirque du soleil non plus. Ce n’était qu’une façon de parler.
Sa réplique m’arrache un sourire. Narcisse semble avoir le sens de l’humour, ça me met un peu plus à l’aise.
– Ce sont nos tenues pour ce soir ? demandé-je en indiquant le portant.
– En effet. Rien n’était spécifié dans le scénario, alors je t’attendais pour voir ce que tu aimerais porter. Peut-être pouvons-nous commencer par enlever ce manteau ?
Comme un parfait gentleman, il m’aide à ôter le vêtement de mes épaules. De plus en plus confuse, je sens le rouge me monter aux joues. Génial, il me touche à peine que je suis déjà à deux doigts de défaillir. Ça promet. Les pupilles noires comme du charbon de Narcisse louchent sur ma tenue. Jean et tee-shirt, tout ce qu’il y a de plus banal. Je me mords la lèvre inférieure, une nouvelle fois mortifiée par mon manque de jugeote.
Cela ne semble pas refroidir mon collègue, qui s’exclame :
– Une fille nature, j’adore ! Alors, peut-être que ça, ça pourrait te plaire, dit-il avant de se pencher pour fouiller le portant. Qu’est-ce que tu en penses ?
Il brandit sous mon nez un ensemble de lingerie en dentelle blanche ainsi qu’une nuisette en voile fin de la même couleur. Je geins comme un animal blessé. Qu’est-ce que j’ai bien fait au bon Dieu pour me retrouver dans pareil endroit ? Je m’empare de la tenue préparée par Narcisse.
– Merci.
Il se tourne tandis que je me déleste de mes habits pour enfiler la lingerie. Tout en remontant la dentelle le long de mes cuisses, je m’efforce de considérer ces gestes comme un symbole. La vieille Roxane change de peau, elle mue pour faire place à Nymphéa, l’hôtesse audacieuse et sûre d’elle. Je souffle en mettant en place une bretelle légère comme une plume. Ce qui est sûr, c’est qu’aussi peu vêtue, je gèle. La peau de mes épaules se couvre de chair de poule, mon trouillomètre est au niveau mille. Narcisse se tourne vers moi et, sans émettre de commentaires, me tend un peignoir en soie clair, semblable à celui qu’il porte.
– Si tu es prête, je te propose qu’on y aille. Ça ne sert à rien de faire durer le suspense.
Le nœud dans mon estomac se resserre et je lève les yeux vers Narcisse, paniquée. Il s’approche et passe une paume dans mon dos en guise de réconfort. La chaleur de son corps contre le mien m’apaise tandis qu’il me prend la main et entrelace nos doigts.
Il se penche à mon oreille. Je sens son souffle mentholé sur ma joue tandis qu’il chuchote :
– Tout va bien se passer. C’est moi qui vais te guider, tu n’auras qu’à me suivre. Un peu comme quand on danse la salsa !
Comme si cette comparaison allait me rassurer. La danse, voilà bien un autre domaine dans lequel je n’ai aucune compétence.
Nous entrons ensemble dans la Chambre jaune, moi, raide comme un piquet, accrochée au bras de Narcisse comme si ma vie en dépendait. Je lève la tête pour découvrir les lieux, non sans appréhension.
Une table de chevet. Un miroir. Un fauteuil dans un coin. Depuis les murs ocre jusqu’aux draps couleur champagne, la Chambre jaune porte bien son nom. Une lumière dorée illumine la pièce, mais un halo plus prononcé met en avant le lit gigantesque qui trône au milieu de l’espace. Mon regard traverse l’endroit, mais je ne vois personne d’autre. Il y a une sorte de grande vitre qui recouvre une grande partie du mur, mais je n’arrive pas à apercevoir ce qui se cache derrière. Mieux vaut ne pas regarder, tout compte fait.
M’efforçant de calmer les battements effrénés dans ma poitrine, je m’approche du lit king-size pour frôler le drap fin qui le recouvre. Le toucher est très doux, comme du satin. En face de moi, je remarque un grand tableau représentant un vase rempli de fleurs des champs. Je reconnais celles que l’on surnomme « belles de nuit ». Belle ironie, sans aucun doute.
Le contact chaud de deux mains sur mes épaules m’oblige à me retourner. L’œil pétillant, Narcisse m’interroge du regard, attendant mon consentement. Je dis adieu à mon cerveau et hoche la tête sans vraiment m’en rendre compte.
Mon pouls s’emballe davantage lorsque le jeune hôte glisse ses mains autour de ma taille pour défaire le nœud de mon peignoir. L’instant d’après, ma robe de chambre tombe à terre sans bruit. Je déglutis. Oh mon Dieu. Ma bouche est sèche, mes mains sont moites et je suis à deux doigts de tomber par terre.
– Nymphéa, regarde-moi, m’intime Narcisse. Tu es très belle dans cette tenue.
Sa voix chantante résonne étrangement dans le silence de la pièce. Je songe confusément qu’ils auraient pu mettre une musique de fond, histoire de créer une ambiance. Soudain, j’imagine une musique instrumentale, genre musique d’ascenseur. Non, en fait, ça aurait fait plus film X ringard qu’autre chose. Je me décide à reporter mon attention sur mon compagnon, qui attend patiemment que je me décide à prendre vie.
Je m’aperçois alors que je ne l’ai pas vraiment regardé jusque-là. Il est à peine plus grand que moi, la carrure athlétique mais peu musclée. Son teint mat et ses cheveux noirs trahissent une origine hispanique, sud-américaine peut-être. Il ôte son peignoir et dévoile à son tour un boxer blanc simple qui met en valeur le hâle de sa peau. Je me mords la lèvre inférieure. Il est très séduisant, j’ai eu tort de m’inquiéter pour ça.
Il sourit, heureux de me voir le contempler de la sorte, et replace une mèche de mes cheveux derrière mon oreille dans un geste presque tendre. Ce contact m’échauffe de la tête aux pieds. Courage, Roxane ! Tu as lu le script. Tu sais ce que tu dois faire. Comme dans un songe, je me vois lever une main et la poser sur son torse. Mes doigts explorent sa poitrine imberbe, descendent jusqu’à ses abdominaux saillants dont je dessine le contour.
Lorsque les lèvres pleines de Narcisse s’aventurent dans mon cou, je ne peux retenir un frisson. Sa bouche trace un chemin humide sur ma jugulaire, et je finis par passer ma main derrière sa nuque, cherchant à m’emparer de ses cheveux, mais rien ne vient. À ma grande déception, ils sont trop courts pour ça.
Les cheveux de Matthieu, eux, sont de la longueur parfaite pour qu’on puisse tirer gentiment dessus pendant l’amour.
Mince, d’où ça sort ça ? Je gémis.
Enhardi par ma plainte, Narcisse lève mes bras et me débarrasse de ma nuisette d’un geste vif. Avant que je ne puisse réagir, il m’empoigne sous les fesses et me fait basculer sur le lit. Mon souffle se coupe. Je me redresse, tremblante, et alors que je peine à me stabiliser sur les genoux, j’ai l’étrange impression que le matelas n’est pas droit. Mais le corps de Narcisse, ardent, vient se coller contre le mien, et je n’ai pas le temps d’y réfléchir davantage.
En fait, mon cerveau se déconnecte à l’instant précis où je remarque son érection déjà avancée contre mon bas-ventre. C’est le néant total. Mes dernières cellules grises se font la malle et alors, enfin, je m’autorise à la ressentir : cette excitation brute, presque animale. Ce besoin viscéral de soulager mon désir.
Je me concentre sur la danse de nos langues qui se découvrent tandis que, de ses doigts habiles, Narcisse fait sauter la première attache de mon soutien-gorge, puis la deuxième. Mes seins lourds libérés, il glisse une main dans mon dos pour m’obliger à me cambrer avant de partir à l’assaut de mes mamelons tendus. M’abandonnant au contact délicieux des dents de mon partenaire sur cette partie sensible, je rejette la tête en arrière. On attend de moi que j’exprime librement mon plaisir : je ne vais pas m’en priver.
Très vite, Narcisse reprend possession de mes lèvres et ses mains sont partout sur moi : sur ma poitrine, mon ventre, mes fesses, mes cuisses… J’ai presque l’impression d’avoir devant moi ce dieu hindou aux multiples bras, comment il s’appelle déjà ? Oh, et puis on s’en fout.
À mon tour, je pars à la découverte de son membre tendu à l’extrême sous son caleçon. Il émet un léger grognement pour manifester son approbation, puis me décolle de son thorax pour murmurer :
– Tu te souviens du scénario ?
Le souffle court, je lui jette un regard hésitant. Je m’en souviens très bien. Sur le script, il est écrit que l’hôtesse doit prendre les devants et cajoler l’hôte avec autre chose que ses doigts. La panique me gagne à nouveau. Je ne sais pas si j’en suis capable. Après tout, on se connaît à peine. S’apercevant de ma détresse, Narcisse me caresse doucement le visage avant de m’embrasser dans le cou et de me souffler à l’oreille :
– On va faire autrement.
Il me saisit par la taille et je me retrouve la tête à l’envers sur le matelas. Lorsqu’il s’empare de ma culotte en dentelle, je sens tout mon sang affluer vers mon crâne. Me voilà allongée sous lui, dans le plus simple appareil. Je serre les genoux, provoquant des merveilleuses sensations au niveau de mon entrejambe, qui se transforment en pulsations effrénées lorsque Narcisse se glisse entre mes cuisses.
– Tu aimes qu’on te lèche, Nymphéa ?
Je hoquette, hochant la tête à de multiples reprises. Comment dire non à pareille invitation ? Ces mots crus, cet accent si particulier… Son attitude est terriblement excitante. C’est lui qui mène. Tant pis pour les instructions, après tout, Narcisse sait ce qu’il fait. Je m’autorise à lâcher prise, oubliant mon angoisse, ma situation, tout. Il parsème de baisers l’intérieur de mes cuisses, se rapprochant de plus en plus de mon intimité humide. Soudain, il redresse la tête pour m’apostropher une nouvelle fois :
– Tu aimes ça, Nymphéa ?
– Oui !
Je m’applique à manifester mon approbation à haute voix, les mains vissées autour de son crâne. En fin de compte, je n’ai pas beaucoup à me forcer : l’effet que provoquent les caresses expertes de mon partenaire ne mérite pas d’être tu.
– Et là… ? Dis-moi si ce que fait ma langue te plaît.
– Doucement… Oui, là, plus bas… Comme ça… Oui !
Je soupire. Il resserre sa poigne autour de mes hanches et j’accompagne la douce torture de sa bouche par des mouvements du bassin. Je me cambre davantage encore, jusqu’à ce qu’il appuie juste là, à cet endroit précis où je ne deviens plus qu’un crescendo de sensations.
Un coup, puis deux, puis trois… Mon clitoris se gonfle de plaisir tandis qu’une boule de chaleur grandit progressivement dans mon ventre. Je halète, signifiant à Narcisse d’augmenter la cadence, et, alors qu’il aspire et suçote, tous mes membres se crispent.
– Oh, oui, ne t’arrête pas…
Un dernier spasme et j’explose, ne retenant pas mon cri d’extase. Alors que j’essaie de reprendre mes esprits, Narcisse se redresse et se lèche les lèvres, un grand sourire sur le visage.
– C’est bien, tu es très réceptive ma petite Nymphéa. Laisse-moi encore te faire du bien.
À bout de souffle, j’observe Narcisse se défaire de son caleçon, révélant un sexe longiligne et nervuré, parfaitement en érection. Il se tourne un instant pour enfiler un préservatif et la vision de ses fesses musclées attise mon désir. Prenant appui sur mes bras, j’attire de nouveau le beau brun sur moi. Il soulève une de mes jambes, la pose sur son épaule et en caresse le galbe avant de prendre en main son pénis qu’il dirige vers l’entrée de mon intimité encore palpitante.
Je me tortille pour l’accueillir, mais il se contente d’effleurer l’entrée de mon vagin, esquissant des cercles avec son gland. La sensation est exquise, frustrante et excitante au possible. Je pousse un râle. Il donne un impérieux coup de bassin et entre entièrement en moi. Un cri de surprise m’échappe. Mes ongles se plantent dans son dos, mais il n’en a cure.
– Tu es si mouillée, ça glisse tout seul, grogne-t-il.
La chaleur de mon sang se répand jusqu’à mes joues. Narcisse me pilonne sans retenue et je remue les hanches pour suivre la cadence, à moitié bloquée sous son poids et par mes jambes pliées en angle droit. Je comprends enfin l’intérêt de tout l’entraînement physique qu’on nous impose à La Galerie. Avant, je n’aurais jamais pu tenir ce genre de position, j’étais raide comme une planche.
C’est alors qu’un véritable rodéo débute. Narcisse me prend un coup par-devant, un coup par-derrière, me faisant tournoyer avec grâce sur le matelas. Mon plaisir joue au grand huit, il monte progressivement avant d’être stoppé par mon amant aux portes de l’extase. Alors que je suis à califourchon sur lui, empalée sur sa virilité, il me fait à nouveau signe de me retirer. Mon corps tout entier me brûle. Le souffle saccadé, une mèche de cheveux collée en travers du front, je sue à grosses gouttes. Nos regards se croisent et je manifeste ma frustration en lui lançant un regard noir. Il glousse et se penche vers moi pour mordiller mon cou, avant de me chuchoter à l’oreille :
– Promis, je vais te laisser jouir maintenant.
Entourant ma taille de ses bras, il me soulève et me guide pour me tourner dos à lui. Je ne vois plus son visage, mais je ressens ses mains qui s’affairent sur mon ventre et ma poitrine tandis que je m’assieds sur son sexe, tremblante à cause de tous ces efforts répétés. J’entame un mouvement mais Narcisse me bloque, retenant mes hanches pour m’en empêcher. Il glisse sa paume sur mon clitoris trempé, ce qui m’arrache un gémissement sonore.
Alors que ses doigts experts recommencent à me faire perdre pied, il se met à rouler du bassin avec une lente intensité, me procurant des sensations inouïes au plus profond de mes entrailles.
L’orgasme monte en moi, bien plus puissant et dévastateur. Cette fois, mon partenaire s’y abandonne peu de temps après moi. Les yeux fermés, des petites lumières dansant sous mes paupières closes, je ne remarque que confusément son grognement de satisfaction tant je suis prisonnière de mes sens.
Nous restons quelques minutes ainsi, moi toujours assise sur Narcisse, avant qu’il ne me frôle le ventre pour m’inciter à m’enlever. Je retombe lourdement sur le matelas à côté de lui, le visage cramoisi, le corps en feu, les cheveux emmêlés, peinant à retrouver une respiration régulière. Mon amant de la soirée, lui, semble avoir déjà récupéré. Il me décoche un clin d’œil malicieux et me lance :
– Alors tu vois, c’était pas si mal !
J’éclate de rire. Je n’arrive pas à y croire. J’ai réussi ! Je suis une vraie hôtesse de La Galerie maintenant. J’ai survécu à ma première chambre. Mieux que ça, j’ai pris un pied d’enfer ! Pourquoi est-ce que je m’inquiétais autant ? Ce job, c’est le meilleur au monde !
Narcisse se lève et enfile son peignoir avant de me tendre le mien. Je me force à l’imiter, mais je suis obligée de m’asseoir tant mes jambes tremblent. Je glousse encore, enivrée par ce trop-plein de fatigue et de jouissance. C’est bien mieux qu’une bouteille d’alcool.
– Viens, ma belle.
Je prends la main qu’il me tend et le suis jusqu’au fond de la pièce, que je n’ai guère remarqué en arrivant car presque entièrement plongé dans le noir. En m’approchant, je découvre que la vitre que j’ai aperçue en arrivant est en fait un miroir sans tain.
Mon euphorie retombe d’un coup. Je tressaille quand une porte s’ouvre à ma gauche, laissant entrer un vigile ainsi qu’un petit groupe de personnes. Je regarde Narcisse, horrifiée, mais il m’encourage d’un hochement de tête. Levant nos deux bras, il esquisse une sorte de révérence, comme au théâtre, avant de s’exclamer :
– Messieurs, voici Nymphéa, notre nouvelle recrue !
Des applaudissements partent du petit groupe devant nous. Je m’enveloppe dans le fin tissu de ma robe de chambre. Je croyais que le principe du voyeurisme, c’était d’observer sans prendre part. Je ne m’attendais pas à rencontrer mon public !
– Bravo, tu t’en es bien sortie.
Je lève les yeux vers l’homme qui me surplombe et mon cœur manque un battement. Oh mon Dieu, Matthieu. Qu’est-ce qu’il fait là ?
– Euh, merci… mais je croyais que tu avais des projets personnels ce soir ?
– J’y vais juste après.
Il hésite, avant d’ajouter :
– J’ai décidé de suivre ton conseil et de venir expérimenter par moi-même.
La belle affaire ! Encore un moment où j’aurais mieux fait de me la fermer. Mal à l’aise, je tire sur le court tissu qui dévoile une bonne partie de mes cuisses. Ce qui est stupide, il en a vu bien davantage ce soir. Tout comme une dizaine d’hommes et de femmes inconnus.
Matthieu me décoche une œillade pénétrante. J’ai l’impression qu’il va ajouter quelque chose. Mais rien ne vient. Il n’y a pas l’ombre d’un sourire ou d’une émotion sur son visage, mais il n’a pas non plus ce petit air désapprobateur qu’il a l’habitude d’arborer face à moi. Il me confirme l’heure de notre rendez-vous du lendemain et s’éclipse avant que je ne puisse lui en demander davantage. Est-ce qu’il va me donner une note demain, comme les gymnastes ? Nymphéa : 8 pour la souplesse, 5 pour la créativité, 6 pour la technique. Peut mieux faire !
Au secours.
Mes pensées sont ramenées à l’instant présent par les quelques personnes qui viennent nous saluer avec plus ou moins de familiarité. Matthieu en profite pour s’éclipser. J’essaie de me réconforter en me disant que c’est comme au théâtre, ni plus ni moins. Ils ont apprécié le spectacle et viennent saluer les artistes. Je m’efforce d’adresser un petit sourire à chacun tandis que Narcisse les remercie en grande pompe, comme un parfait showman.
C’est tellement bizarre ! Soudain, un homme s’avance, le visage couvert par un chapeau de feutre. Pendue à son bras, une des deux seules femmes de l’assemblée. Une grande blonde filiforme qui paraît faite de cire tant ses traits sont figés et inexpressifs.
Au moment où ils passent devant nous, je le reconnais et mon sang se fige dans mes veines.
– Monsieur Mikheev, vous étiez là aussi ce soir ! s’exclame Narcisse d’une voix qui me paraît excessivement enjouée. Ça faisait un moment qu’on ne vous avait pas vu.
– J’ai entendu dire que vous aviez de nouvelles recrues prometteuses. J’ai voulu le vérifier par moi-même.
Un sourire amusé retrousse ses fines lèvres, rictus dépourvu de chaleur. Avec ses canines apparentes et ses iris couleur acier vissés sur moi, il n’a jamais autant ressemblé à un prédateur en train de verrouiller sa proie. Je me force à soutenir son regard tandis que Narcisse nous présente l’un à l’autre, ignorant tout de notre passif commun.
– Ravi de faire votre connaissance, déclame-t-il d’une voix doucereuse avant de se tourner vers la blonde pendue à son bras. Va m’attendre dans la voiture, veux-tu ? Narcisse va te raccompagner.
La femme, qui a l’air bien plus jeune que lui, semble soudain sortir de son apathie. Après avoir dévisagé Alexeï un court instant, elle se tourne vers moi et me foudroie du regard. Pourtant, elle acquiesce et ne dit rien. Narcisse me regarde à son tour, mal à l’aise, mais je lui signifie d’un signe de tête que tout va bien.
– Tu as suivi mon conseil, c’est bien. Tu m’as l’air d’être tout à fait dans ton élément ici, ma Rosie… oups, Nymphéa.
Je souris mais mon corps est en état de tension maximale. Un tic nerveux agite ma paupière, j’essaie de le masquer au mieux.
– Les Kabinsky ont accepté de me donner ma chance, j’espère ne pas les décevoir.
– D’après ce que j’ai déjà pu voir, je suis sûr que tu seras plus qu’à la hauteur.
Il attrape ma main dans la sienne, glacée, et y appose ses lèvres pour un baisemain très vieille France. Je retiens à grand-peine un mouvement de recul.
Il me dégoûte.
Ce que je prenais à l’époque du Millésime pour des manières galantes, un peu ringardes, m’apparaît aujourd’hui comme des techniques flagrantes de manipulation. Car je sais qui il est vraiment, à présent. Et je me dois d’être cent fois plus prudente.
– Et votre compagne, elle a aussi apprécié le spectacle ? ne puis-je m’empêcher de demander en retirant promptement mes doigts des siens.
Ses pupilles se réduisent à deux fentes.
– Tatiana est ma troisième femme, nous partageons beaucoup d’intérêts communs. Notamment le goût des belles choses.
À en juger par l’attitude fermée qu’arborait son épouse avant de partir, je ne suis pas si sûre qu’elle partage son goût, comme il dit.
– En tout cas, les affaires m’ont appelé ailleurs pendant quelque temps, mais je suis de retour. Et je pense que nous ne manquerons pas de nous recroiser… ici ou ailleurs.
– Pourquoi vous m’avez recommandée auprès des Kabinsky ? ne puis-je m’empêcher de lui demander.
– Tu avais besoin d’aide, je te l’ai apportée. Et qui sait… Peut-être que j’aurai moi aussi besoin d’une faveur, un de ces jours ? Alors, ne m’oublie pas, belle Rosie.
Mikheev soulève son chapeau pour me saluer, avant de tourner les talons et me planter là, les poils hérissés. L’oublier ? Comment le pourrais-je ? Ce type a occupé toutes mes recherches ces dernières semaines et quand je croyais ne plus réussir à avancer d’un centimètre, il se manifeste comme par magie. Que cherche-t-il en affichant son intérêt pour moi de la sorte ? Je ne peux pas croire qu’il ne cherche qu’à assouvir ses vices. S’il était présent ce soir, pour mon premier soir, ça ne peut pas être anodin. Il a parlé d’une faveur que j’aurais à lui rendre… J’espère que je serai partie loin de lui et de La Galerie le jour où il viendra me demander des comptes.
Un grincement se fait entendre dans la chambre vide, et je me retourne juste assez rapidement pour apercevoir la manche d’un blouson en cuir, usée sur le coude.
Matthieu ! Depuis combien de temps était-il là, est-ce qu’il nous a écoutés ? Ou est-ce qu’il attendait simplement le départ de Mikheev pour lui parler ? Kabinsky était là aussi ce soir, se fondant dans la masse de clients tel un fantôme, sans même m’avoir prévenue de sa venue…
Et s’il était plus proche du Russe que ce qu’il veut laisser croire ?
Tout à coup, je me demande quel type de clientèle fréquente réellement les chambres. On m’a parlé d’hommes d’affaires, de personnalités haut placées… Est-ce une façon déguisée de parler de mafieux, de brigands, de criminels ?
Ce qui est sûr, c’est qu’au terme de cette première soirée initiatique, une flopée de nouvelles questions va venir s’ajouter à ma liste.
Et je finirai par trouver des réponses.
Maintenant, je suis une des leurs. Du moins, c’est ce qu’ils croient.
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