Nymphéa

Gabbiani · Chapitre 5 sur 54

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Nymphéa

Chapitre 5

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ROXANE

La semaine est passée à toute vitesse et, incroyable mais vrai, j’ai réussi à passer sous le radar de Matthieu Kabinsky. Il faut dire qu’il n’est pas présent tous les soirs au Millésime. Parfois, il alterne avec Anton, parfois aucun des jumeaux n’est présent. Quand c’est le cas, c’est Ben, toujours debout derrière son bar, qui prend en charge l’équipe. J’ai interrogé les autres filles sur les absences sporadiques des Kabinsky. On m’a dit qu’ils dirigeaient d’autres business en dehors du bar à champagne mais je n’ai pas réussi à en apprendre davantage.

De mon côté, entre le rythme soutenu du service nocturne et le peu d’indices que j’ai en ma possession, je n’ai pas avancé non plus. J’ai passé Internet au peigne fin, mais aucune nouvelle évocation de la mystérieuse Chambre rouge. Même l’alcôve n’est rien de plus que ce qu’elle prétend être : un coin premium, où les clients peuvent se payer un moment en tête à tête avec une des filles. Dans le strict respect du règlement intérieur.

Le point positif, c’est que j’ai survécu à ces sept jours et que ma période d’essai a été validée. Alors que je viens de me changer au vestiaire, mon téléphone vibre dans ma main.

Maman : Ma Roxie, comment tu vas ?

Ça, pour une surprise ! Je m’entends très bien avec mes parents, mieux que ça, je les adore, mais ils ne me donnent pas souvent des nouvelles. Pour cause, ils ne sont plus tout jeunes et assez réfractaires vis-à-vis de tout ce qui est technologie. Ils n’aiment pas le téléphone. Quand je les appelle, ils ne tiennent jamais plus de dix minutes au bout du fil. Alors, que ma mère m’envoie un texto, c’est un événement de taille. Mais après tout, ça fait un bon mois que je ne me suis pas fait entendre, ils doivent commencer à s’inquiéter.

Roxane : Super bien, mams ! J’ai commencé un nouveau

travail, en tant que serveuse. C’est assez sympa et ça paie les

factures. Et paps et toi, tout va bien ?

J’attends un long moment, mais la réponse ne vient pas. Bon. Il faut vraiment que je prenne le temps de les appeler.

Je referme le vestiaire derrière moi mais au milieu du couloir, je m’arrête. Des éclats de voix retentissent depuis la porte close du bureau de la direction. Cette voix grave, c’est celle de Matthieu, j’en suis sûre. Vu les jurons qu’il profère, il n’a pas l’air ravi. Cela dit, la colère semble être un trait prédominant de sa personnalité.

Un coup d’œil autour de moi me rassure. Il n’y a personne d’autre. Approchant ma tête le plus doucement possible, je colle mon oreille sur la surface plane. Je ne distingue pas clairement ce qu’il dit, seulement quelques bribes.

– De la coke ? Encore ?

Ma main se plaque contre ma bouche pour m’empêcher de crier. Ça, je l’ai très bien entendu ! Un silence se fait.

– Dis-moi où et quand. Je m’en occupe.

Mon pouls se met à cogner contre ma tempe. L’excitation m’envahit. Alors, mes suspicions étaient fondées ! Des activités louches ont lieu dans l’arrière-salle du Millésime. Mais du trafic de drogue, vraiment ? C’est d’un cliché ! Je suis presque déçue d’avoir découvert aussi facilement le vilain secret de Matthieu. Je me demande si son frère est dans le coup aussi ou si c’est une activité qu’il développe en solo. Sa voix se fait plus distante, je m’appuie davantage contre la paroi en bois pour essayer d’en saisir davantage.

Grossière erreur. La porte mal fermée s’ouvre brusquement sous mon poids. En moins d’une seconde, je perds l’équilibre et bascule la tête en avant, me retrouvant projetée au sol, les quatre fers en l’air.

J’essaie de me relever le plus vite possible mais je me retrouve nez à nez avec Matthieu. La stupéfaction se lit sur son visage. Ses doigts se crispent sur le téléphone, ses yeux se font assassins. Oh non, je vais en prendre pour mon grade.

– Écoute, il faut que je te laisse là. Je te rappelle plus tard.

Il raccroche et balance son cellulaire sur son bureau sans trop de délicatesse. Piteuse, je me redresse et masse mon coude engourdi sur lequel je suis tombée de tout mon poids. Sans surprise, Matthieu ne me propose pas de m’aider et ne tarde pas à laisser exploser sa colère.

– Je peux savoir ce que tu étais en train de foutre, bordel ? siffle-t-il en se rapprochant dangereusement.

Mon cœur bat à présent jusque dans mes oreilles, comme s’il essayait de se faire la malle de ce corps qui lui pose décidément bien des problèmes. Vite, il faut que j’invente quelque chose.

– Oh Matthieu, j’ai glissé, j’ai manqué de me casser le cou ! Heureusement que j’ai pu m’appuyer sur la porte, mais je crois qu’elle était mal fermée… Je suis désolée si je t’ai interrompu dans ton travail.

Air innocent, battements de cils à la façon d’un papillon épileptique. Si cette connerie plus grosse que moi passe, c’est beau.

Matthieu me considère un instant sans rien dire. Si les regards fusillaient pour de vrai, c’est sûr qu’à l’heure actuelle je serais criblée de balles.

– Ce n’est rien. Tu n’as rien interrompu d’important, déclare-t-il avec raideur. Fais attention quand tu marches. Tu vas finir par assommer un client si ça continue.

Je me tapote la tête en esquissant une grimace, dans une parfaite imitation de la débilité.

– Tu as raison, je suis tellement maladroite ! Une vraie blonde. Je ferai attention à ne blesser personne, promis.

Puis je m’enfuis en salle, sans lui laisser la chance de revenir sur mon piteux mensonge. Je me concentre sur le service, m’appliquant à servir les clients au mieux. Ce n’est pas évident car ce soir, le bar est bondé et je suis chargée d’une table de dix hommes au niveau d’ébriété particulièrement avancé. Si j’ai cru un instant que Matthieu avait passé l’éponge sur notre petit incident, je comprends vite qu’il n’en est rien.

Non content de me voir ramer, il s’est planté à côté du bar pour scruter mes moindres faits et gestes. Alors que je passe à côté de lui avec deux bouteilles de Grey Goose dans les bras, il tape dans ses mains et m’encourage comme si j’étais un cheval de course.

– Allez, on se remue ! Les clients aimeraient être servis avant demain matin.

L’espace d’une seconde, j’ai envie de lui balancer une des bouteilles de vodka à la figure. Respire, Roxane ! La violence, c’est mal. Tu n’as pas été élevée comme ça. Je lui adresse mon plus beau sourire hypocrite, il me répond par un rictus narquois, le torse bombé, les bras croisés. Encore un peu et des cornes de diablotin vont lui pousser de chaque côté de la tête.

Arrivée à la table, je sors les bouteilles du seau et m’applique à servir les lascars. C’était compter sans le grand dadais qui me fait face et qui trouve très amusant de reculer son verre au dernier moment, m’obligeant à me pencher de plus en plus vers lui. Je finis par comprendre le but de ce manège lorsqu’il part d’un grand rire gras en montrant à ses copains mes seins, dangereusement près de sa tête. Exaspérée, je balance la bouteille à moitié vide dans le seau à glaçons. Trop c’est trop ! Ils n’ont qu’à se débrouiller tout seuls.

Je m’apprête à repartir au bar, mais une claque sonore retentit sur mes fesses et me coupe dans mon élan. Non mais c’est pas vrai !

Mes mains se crispent sur le plateau. Incrédule, je me retourne pour apercevoir le mec qui se tient les côtes, hilare. Quel con ! J’ouvre la bouche, indignée, mais avant que je ne puisse réagir, une voix retentit à mes côtés.

– Eh bien, messieurs, est-ce une façon de traiter une dame ?

Je cligne des paupières pour être sûre de ne pas rêver. Matthieu se plante devant moi. Son front est barré par une ride de colère.

– Je réitère ma question : messieurs, est-ce une façon de traiter une dame ?

Cette fois, il a haussé la voix et son ton est autoritaire. Implacable. Ses yeux noisette s’obscurcissent, de là où je suis ils paraissent presque noirs. Pour une fois, ce n’est pas sur moi que se déverse sa colère, je dois dire que je n’en suis pas mécontente. Face au silence du petit groupe devant nous, j’esquisse un geste, prête à lui dire de laisser tomber, mais il lève une main pour m’intimer le silence. Une aura de puissance émane de lui. Il n’est qu’à quelques centimètres, et je ressens de l’électricité crépiter autour de son corps. Comme un orage qui gronde, une tempête sur le point de se déchaîner. En le voyant comme ça, je n’ai plus du tout envie de le contrarier ni de lui tenir tête.

L’énergumène qui m’a collé la main sur le postérieur se décide enfin à réagir. Il se sent probablement obligé de revendiquer son statut de mâle alpha face à ses acolytes.

– Ça va, on fait rien. On rigole, proteste-t-il en reniflant, agacé.

– Pensez-vous que cette jeune femme rigole, elle ? Un peu de respect pour son travail et sa personne, messieurs. Vous n’êtes pas des animaux, que je sache ?

– Ça va je t’ai dit, lâche l’affaire. Ça ne la dérange pas.

Matthieu lève un sourcil et son expression change. Je devine à ses lèvres pincées qu’il commence à perdre patience. Il dévisage le type avec la même expression que l’on a quand on regarde un objet particulièrement répugnant collé à sa chaussure.

– Ah bon, vraiment ? Demandons-lui alors, ajoute-t-il en s’adressant à moi sans masquer son ton sarcastique. Dis-moi, est-ce que la façon dont t’a traitée cet homme te paraît acceptable ?

J’écarquille les yeux, prise au dépourvu. Un échange silencieux a lieu entre nous. J’essaie de lui signifier que je ne suis pas à l’aise avec ce qu’il me demande, mais d’un hochement de tête, il m’encourage à m’exprimer. Je prends une profonde inspiration avant de déclamer, haut et fort :

– Non. Ce n’est pas acceptable.

Matthieu hoche la tête.

– C’est bien ce qu’il me semblait.

Il lève un doigt et le videur bodybuildé à l’autre bout de la salle réagit au quart de tour.

– Cet homme a touché mademoiselle sans son consentement, explique-t-il alors qu’il arrive à notre hauteur. Je crains que le champagne ne lui soit monté au cerveau.

– Monsieur, veuillez me suivre, tonne le videur tout en refermant sa large poigne sur l’épaule du gars.

L’homme se lève mais gesticule dans tous les sens, fou de rage.

– Ne me touche pas ! C’est un scandale, jamais on ne m’avait traité comme ça ! Savez-vous au moins qui je suis ?

– Non, et je n’en ai rien à foutre, rétorque Matthieu en abandonnant toute fausse politesse. Ce que je sais par contre, c’est que tu ne reviendras plus poser ton gros cul dans mon bar.

Devant l’air ahuri affiché par l’homme, je ne peux me retenir de pouffer. Mais en voyant le coup d’œil que me lance Matthieu, j’arrête immédiatement. Mieux vaut ne pas trop faire ma maligne. Pourtant, ce sale type n’a que ce qu’il mérite. Le videur pousse le gars vers la sortie et, comme un seul homme, tous ses acolytes se lèvent pour le suivre. Cette fois, je m’empare des billets qu’ils laissent derrière eux sans une once de culpabilité. Je l’ai bien mérité !

Mon agresseur se tourne vers moi une dernière fois avant de partir, pour me cracher :

– Sale pétasse ! Je te revaudrai ça !

– Ignore-le.

Je me tourne vers Matthieu, qui semble commencer tout juste à se calmer. Les jointures de ses poings sont blanches, je me demande un instant s’il aurait été prêt à s’en servir pour me défendre. Curieusement, cette idée me plaît…

– Waouh, je… Je ne sais pas quoi dire, commencé-je, embarrassée. Merci !

– Ce n’est pas la peine de me remercier, je n’ai fait que mon job. Maintenant, retourne faire le tien.

Sans autres fioritures, il me laisse plantée là. Je ne comprends vraiment rien à cet homme. Même après lui que je lui ai exprimé ma gratitude, il trouve le moyen de faire la gueule. Remarque, il est d’humeur constante. Je me passe la main sur le visage. Il faut que je remette de l’ordre dans mes idées. Un instant, un très court instant, l’attitude chevaleresque de Matthieu m’a fait croire qu’il y avait peut-être quelque chose de bon en lui, profondément enfoui sous les couches de sarcasme et les grognements. J’ai dû me tromper.

Ce n’est pas moi qu’il a défendue. C’est le sacro-saint règlement du Millésime. Anton m’avait prévenue : zéro tolérance pour les gros lourds. J’ai désormais la certitude qu’il disait vrai. Je devrais m’en réjouir.

Je n’ai pas plus le temps de m’interroger sur mes sentiments mitigés : on me réclame en salle.

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